Fukushima & Co : avec la « résilience », les victimes enfin reconnues responsables !

« En désignant un ennemi extérieur au système scientifique, ou s’il en fait partie, déviant au regard des règles éthiques, la dénonciation de la politisation du savoir et le sempiternel débat sur sa « neutralité » escamotent la réalité selon laquelle, soumis à des contradictions inhérentes à sa production, le savoir est un fait social et politique. »

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« Ce que nous suggérons pour stimuler la résilience intérieure, ce n’est ni plus ni moins que d’aller côtoyer le pire de manière préventive afin de stimuler nos capacités d’antifragilité. » 1

Il y a un peu plus d’un an le mot consentement était interrogé dans un contexte tout autre, disons celui d’un abus de position dominante. Vanessa Springora s’interrogeait sur la manière dont, jeune fille, elle s’était laissée séduire et dominée par un homme d’âge mûr. À son gré ou non ? C’était justement le sujet de son livre, avec une réponse assez évidente pour lecteur, le mais en rien simpliste.
Aujourd’hui, l’essai de Thierry Ribault interroge la fabrique d’un consentement tout autre, que crée et alimente tout un ensemble complexe de personnes intéressées, directement ou pas, à la fatalité industrielle et mortifère. Cela passe par la fabrication d’un discours lénifiant et/ou culpabilisant à souhait, qui se veut ou se prétend concerté. Et la perversité en œuvre se trouve ici à une échelle incomparable, puisque c’est toute une population qu’il s’agit de persuader. De rendre plus forte, nous dit-on. Après qu’elle a été « anéantie ».

Quoiqu’en dise, par exemple, l’ingénieur médiatique Jean-Marc Jancovici s’abritant derrière les assertions de l’ONU, l’accident nucléaire de Fukushima a bien fait des victimes et il continue et continuera à en produire 2. Et pas des morts de peur, comme on tendrait à nous le suggérer, ou comme n’a pas craint de le déclarer un ancien responsable de l’enquête sanitaire à Fukushima, Shun’ichi Yamashita 3. Quand les causes sont à l’évidence extérieures et qu’il faut les oublier, la psychologie a très bon dos. Thierry Ribault n’hésite pas à parler de la résilience, sujet de son livre, comme d’un « instrument d’endoctrinement d’ordre quasi religieux qui, clamant qu’il faut privilégier la vie, répand la mort en s’en accommodant, […] ».

Les chiffres officiels japonais évoquent 64 morts des suites de l’accident nucléaire – et non du Tsunami, qui a causé 20 000 morts –, mais il faut savoir que la plus grande partie des liquidateurs (il y en eut environ 60 000) ne disposaient pas de dosimètre et avaient de toute façon tendance à minimiser leur dose encaissée afin de conserver leur emploi. Les cancers se déclarent par la suite, souvent bien des années après.

« Or, cherchant à convaincre la population que le rayonnement est sans dommage, [l’industrie nucléaire] fait d’une pierre deux coups, en plaçant sous la responsabilité des victimes les conséquences psychosociologiques dont elle fait une question de perception individuelle déconnectée de leur origine, opération qu’elle entend mener à bien notamment en mobilisant des technologies du consentement comme résilience. » 4

On sait qu’un sociologue aussi reconnu que Michel Callon, défenseur en son temps des forums hybrides, co-auteur du célèbre Agir dans un monde incertain, a été avant tout la caution, sinon le complice et l’acteur, d’une politique dite de concertation, essentiellement manipulatoire. On se souvient peut-être des concertations qu’était chargée de mener sur le territoire français la mission granite en l’an 2000, afin d’expliquer et d’imposer quelque part un site d’enfouissement de déchets radio-actifs. La force des mouvements d’opposition avait été de refuser tout débat public, de n’avoir pas attendu d’être informés et formés par les porteurs du projet ou leurs affidés pour se former eux-mêmes et en savoir assez pour savoir agir en conscience et en conséquence.

Car la part secrète de la concertation comme celle de la résilience, c’est le refus d’une conflictualité pourtant nécessaire, génératrice de toute vie démocratique et active. La fabrique de l’opinion comme la soumission des oppositions, c’est la tâche principale des politiciens de tout bord quand ils tiennent le pouvoir, soit une domination qui s’exerce à tout prix. Des complices ne manquent pas de les seconder, avec conviction peut-être, avec cynisme plus sûrement.

Cynisme sans fond qui, en ce contexte, préside le plus souvent à ce genre d’activité – concertation, influence, formation – et passe facilement pour de la compétence ; cynisme qui se revêt d’un langage propre, d’une technicité engageante, sa finalité n’en étant pas moins de convaincre et soumettre des populations à se comporter de manière éventuellement contre-intuitive, et le plus souvent contre leur intérêt vital, car le seul intérêt qui est ici visé, c’est celui de la machine industrielle et marchande, et des capitalistes dont cette machine est l’outil. Pas question ici de se révolter contre un sort qui nous est fait, mais bien de se soumettre à une situation présentée comme inévitable, et qui inviterait à des réponses rationnelles qui ne le sont pourtant pas.

C’est surtout tout un art de faire passer des malheurs pour des opportunités, des catastrophes pour des occasions de s’en sortir, alors que la crise n’est pas le fait de chacun mais d’un événement qui a eu lieu, et qu’éventuellement on s’en sortait très bien avant, sans avoir éprouvé le besoin de surmonter un obstacle pour se sentir plus fort.

Pour parvenir à cela il faut dispenser beaucoup de mensonges, et y croire un peu. Un des moyens de créer le cadre de ce flottement dans lequel on va baigner les populations, c’est ce que Thierry Ribault appelle la fabrique de l’ignorance. On a vu les industriels cigarettiers semer le doute pendant des décennies sur les origines des cancers tabagiques, à coup de contre-expertises, d’ergoteries diverses et incessantes, de corruptions de tous ordres. C’est à quelque chose du même ordre que l’on assiste dans le cas de la pollution radio-active. Et il s’agit toujours d’accuser l’ignorance de ceux qui ne sont pas des spécialistes patentés tout en instillant des incertitudes là où les études sérieuses ont fini de démontrer. Tout un travail de dilution et de ré-instrumentalisation de l’information qui va dans le sens du soutien à ce qui est considéré comme un progrès inattaquable, fût-il geste suicidaire.

« Dans le combat qu’ils affirment mener contre le conspirationnisme – non sans être motivés par leur crainte sonnante et trébuchante d’un « risque d’impact réel sur les budgets alloués à la recherche », pour reprendre la formulation réaliste d’un avis du comité d’éthique du CNRS – les détecteurs de vérité éludent le fait que l’ignorance peut naître dans le cours même de la production de connaissance. En désignant un ennemi extérieur au système scientifique, ou s’il en fait partie, déviant au regard des règles éthiques, la dénonciation de la politisation du savoir et le sempiternel débat sur sa « neutralité » escamotent la réalité selon laquelle, soumis à des contradictions inhérentes à sa production, le savoir est un fait social et politique. » 5

Si la résilience est une approche en même temps qu’une capacité à encaisser, résister, se reprendre, elle est aussi une manière, et même une technologie, nous dit Thierry Ribault, en cela elle nous attache. L’autonomie est alors présentée comme chimérique, et nous serions dépendants de divers facteurs parmi lesquels on trouverait ceux qui sont présentés comme impondérables alors qu’ils sont essentiellement exogènes, et accidentels. Il s’agit, de fait, bel et bien d’ôter des esprits toute idée de mise en accusation, et d’instiller au contraire une forme pacifiée de résignation, résignation si possible déguisée en bonne volonté, sinon en sagesse. Le fatalisme doit prendre un air de triomphe, voilà qui est vraiment formidable, ces diminués qui se vivent en augmentés, comme en situation de guerre.

« On voit comment la résilience s’inscrit parfaitement dans le solutionnisme de l’infinie reconstruction, partageant pleinement cette espérance avec la technologie nucléaire elle-même. En effet, le discours consistant à légitimer l’atome en tant que source d’énergie renouvelable indispensable à la reconstruction et à ladite « mitigation » post-catastrophe climatique – mitigation qui est en fait une édulcoration du désastre – le fait passer du statut de source potentielle et effective de catastrophe – un réacteur nucléaire est, en effet, « une bombe atomique à retardement dont l’explosion n’a pas été fixée 6 » – à celui de réponse inespérée, qui plus est « écologique », à la méta-catastrophe climatique. »7

Au fil des effets de civilisation, par-delà le phénomène progressif de domestication de l’espèce humaine par elle-même, de l’individu par la société à laquelle il participe, reste toujours saillant l’irréductibilité de l’être humain. C’est cette irréductibilité 8 que la résilience se doit d’atteindre et d’anéantir. C’est sa fonction. Elle concourt sans le dire à la dépolitisation totale des sociétés, tout juste rapportées à leur fonctionnalité.

« Gouverner par la peur de la peur » est un moyen de garder captives les personnes qui se laissent impressionner. Prévenir la peur au moyen d’un certain travail, c’est déjà accepter qu’elle puisse survenir, c’est intégrer par avance le désastre qui ne saurait tarder et justifier cette peur préalable, c’est en fait déjà attendre le pire, comme si la mort n’était pas de toute façon inscrite dans nos destinées. La collapsologie, déjà bien remise à sa place par Renaud Garcia dans un essai récent [voir ici], se trouve ici dans le viseur, et pour cause, de Thierry Ribault. Elle est la complice idéale et attrayante de toute soumission à des effets considérés comme des causes – alors que « la peur [est] précisément un effet et non une cause 9 ».

« … le gouvernement par la peur est le propre du catastrophisme à tendance apocalyptique que prône, tout en le redoutant, l’écologie profonde, le gouvernement par la peur de la peur est le propre du catastrophisme intelligent et joyeux, cette sorte de catastrophisme smart que prônent la résilience et l’effondrisme qui la promeut.  10»

Contrairement à une hypothèse sans doute trop facile, Thierry Ribault ne met pas sur le compte des seuls nucléocrates cette politique d’accoutumance 11, il constate plutôt qu’elle naît assez spontanément à divers endroits. Au-là des programmes, maintenant bien documentés, tel que celui (Ethos) animé par Jacques Lochard à Tchernobyl puis à Fukushima, c’est en fait tout un mouvement de soumission qui s’affirmerait de part et d’autre, celui qui accompagne notre déportation hors de nos bases proprement animales ou humaines. On sait trop bien ce que cela veut dire, il n’est que d’observer là où vont les investissements massifs, là où la dévotion comme la recherche sont les plus soutenues par les pouvoirs en place.

« Comme toute idéologie, la résilience se pique de passer pour la réalité, alors qu’elle ne fait qu’exorciser la catastrophe, la dépouillant de son caractère profane tout en la consacrant. […] 
La pédagogie du ‘‘merveilleux malheur’’ prônée par les fanatiques de la résilience, qui cherchent hypocritement à lui attribuer un sens en glorifiant ce qui est infligé aux autres, en adhérant au caractère inévitable et impératif de leur souffrance et en louant la joie d’y consentir, est une forme de culte du mort vivant, dont on ne peut rien apprendre, hormis l’implacable discipline de s’y conformer. » 12

*

1) in Agnès Sinaï, Hugo Carton, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Petit traité de résilience locale, éditions Charles Leopold Mayer, 2015, cité in Thierry Ribault, Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs, éditions L’Échappée, 2021, p. 42.
2) Cf. Émission Mariane TV, 4 mars 2021. Jancovici explique ainsi combien il est peu raisonnable d’avoir plus peur des centrales nucléaires que des piscines de bain, sachant que les piscines tuent plus chaque année que les centrales.
3) p. 113.
4) p. 135.
5) p. 146.
6) Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, T2, Fario, 2011 ; p. 389.
7) p. 58
8) Le philosophe Raymon Ruyer postule que l’espèce humaine est sauvage par essence et qu’elle ne peut être domestiquée tout à fait. Cf. Bertrand Méheust, La nostalgie de l’occupation (peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ?), éditions La Découverte, 2012.
9) p. 258.
10) p. 263.
11) p. 293
12) p. 328.

Thierry Ribault, Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs, éditions L'Échappée, 2021. 22 €

Voir l'article de Joseph Confavreux sur ce même livre

Voir sur le site de l'éditeur

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