Rennes : prison avec sursis requise contre un syndicaliste qui a ouvert la bouche

À travers sa police relayée par la justice, le gouvernement met la pression sur certains syndicalistes trop peu dociles. Pour exemple, le procès en diffamation intenté à un délégué Sud PTT rennais, Serge Bourgin. La liberté d’expression remise en question par qui serait censé la garantir, cela étonne-t-il encore ?

À travers sa police relayée par la justice, le gouvernement met la pression sur certains syndicalistes trop peu dociles. Pour exemple, le procès en diffamation intenté à un délégué Sud PTT rennais, Serge Bourgin. La liberté d’expression remise en question par qui serait censé la garantir, cela étonne-t-il encore ?

Le 16 novembre 2017 une manifestation contre la loi travail se déroule à Rennes, une des villes où le mouvement a su prendre depuis 2016 une forte ampleur, en nombre et en intensité. Également une des villes où la répression a été la plus féroce, présence massive des forces de l’ordre, oppressives et brutales, conduisant à de nombreux blessés parmi les manifestants. Parmi eux un jeune homme éborgné par un tir de lanceur de balles de défense dont sont coutumiers les agents encouragés par leur hiérarchie et le préfet de région Patrick Strzoda, qui n’hésitera pas, le soir de ce 28 avril 2016, à nier l’usage d’armes dites non létales. Le sire Strzoda, aux méthodes qui ont laissé certains souvenirs glaçants, se verra bientôt récompensé par un poste de directeur de cabinet du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. C’était du temps de François Hollande, me direz-vous. Réponse : il dirige aujourd’hui le cabinet du président de la République, Emmanuel Macron.

Le 16 novembre 2017, donc, « le cortège arrivait place de Bretagne où la SIR [devenue en fait la Section Départementale d’Intervention, puis plus récemment encore la Compagnie Départementale d'Intervention] était en train de se déployer. Serge Bourgin […] prenait la parole au mégaphone pour prévenir les manifestants d’une possible charge : car le 28 avril 2016, c’était suite à un assez semblable mouvement que l’assaut accompagné des tirs de flashballs avait eu lieu. Il ajoute – reconnaissant J.-L. Mauny à la tête de la brigade – que se trouve ici le responsable de ce qui est arrivé à Jean-François, qui avait perdu son œil le 28 avril, en passant le pont1»

C’est ce même J.-L. Mauny qui porte plainte contre Serge Bourgin, pour diffamation. Sous prétexte que ce n’est pas lui qui a tiré, le 28 avril 2016. Il était juste l’officier responsable effectif des opérations sur le terrain ! Dans une interview de FR3 du 24 janvier 2017, il déclarait d'ailleurs que c'était lui qui avait positionné ses porteurs de LBD 40 ce même jour de 2016. De quoi mettre à mal la défense qui sera la sienne par la suite.

Préciser peut-être que les deux agents qui tiraient ce jour-là n’ont pas été trop inquiétés ; en effet, contre toute évidence l’enquête de l’IGPN conclut, à propos de l’étudiant éborgné : « sa blessure n’a pas pu être provoquée par une balle de LBD, le jeune manifestant était trop loin pour être si grièvement blessé. » La journaliste du magazine en ligne Basta ! observe : « Aucun des présents ne semble s’inquiéter pour la carrière des deux suspects. Tout juste regrette-t-on le « stress » que l’enquête en cours provoque chez eux ou auprès de leur famille. Leur journée de mobilisation se conclut par un barbecue dans un parc mitoyen de l’immeuble de l’IGPN. 2 »

Sur les quinze plaintes déposées à Rennes pour violences policières en 2016 suite aux manifestations contre la loi travail, deux seulement ont fait l’objet d’une instruction.

Gratte-cul intellectuel de la vie rennaise, les éditions Poncerq (qui se désignent comme « fabricants de livres ») voient en cette attaque portée aujourd’hui une manœuvre d’intimidation contre un porte-parole syndical qui représente « une possibilité de grève réelle, de résistance, d’opposition à l’ordre libéral et sécuritaire ». Et rappelle que Serge Bourgin fut, comme un article de Mediapart l’avait raconté : « frappé et menacé par des policiers de la BAC, le 29 mai 2016, en marge d’une manifestation » 3

Appelant à soutenir celui qui est aussi son secrétaire départemental-adjoint, Sud-Solidaires ont beau jeu d’évoquer « Le rapport d’Amnesty international publié et repris par l’ensemble de la presse le 31 mai 2017 [qui] dénonçait « les violations des droits humains lors du maintien de l’ordre de rassemblements public » notamment à Rennes, preuves et témoignages à l’appui. » Ne doutons pas pour autant que les policiers ont des arguments à faire valoir, sinon solides, du moins toujours pris en compte par les magistrats.

Le procès se tenait mardi 13 février au tribunal correctionnel de Rennes tandis qu’un rassemblement de soutien campait depuis 13h près du vaste édifice. Il fait nuit depuis un bon moment quand Serge Bourgin est appelé à la barre. C’est qu’en dépit d’un prévenu absent pour défaut d’extraction de la prison voisine de Vezin-le-Coquet, par manque de personnel ; d’un autre absent pour raison de santé, ce qui donna l’occasion de quelques railleries des gens de robe, les procès qui précédaient ont avancé lentement. Mais ici le débat roule bientôt sur l’aspect menaçant du mouvement des policiers pendant la manifestation rennaise de l’automne 2017. Justifiait-il une prise de parole de cette nature, si alarmante ? Évoquant un bond opéré par le groupe de policiers, l’officier accrédite incidemment la version du syndicaliste. Quant à la teneur des propos lancés au mégaphone : le leader syndical, après avoir mis en garde contre une attaque probable des forces de l’ordre, a désigné J.-L. Mauny comme responsable de la très grave blessure d’un étudiant ; et c’est cela qui lui est reproché. Pour sa défense, Serge Bourgin s’autorise à rappeler qu’il a entendu le ministre Le Drian parler de Bachar el Assad comme de l’assassin de son peuple, alors que, s’il est bien le premier responsable de ces horreurs, ce n’est pas lui qui assassine de ses mains ; de même J.-L. Mauny est responsable en tant que chef de la section d’intervention. Ce genre de raccourci est très courant dans les médias et prises de parole publiques, devrait-on s’en offusquer ?

Le journal Ouest-France, dont l’article vaut une fois de plus par sa subjectivité légendaire, décrit le syndicaliste comme bredouillant dans la salle d’audience, ce qui pour quiconque a déjà entendu une prise de parole de Serge Bourgin, militant aguerri de 62 ans, a de quoi surprendre. Sauf le journaliste du quotidien local, personne dans la salle n’a entendu un bredouillement dans la bouche du prévenu, mais au contraire une parole droite et responsable. L’esprit de responsabilité, c’est d’ailleurs ce qui se dégage de ses propos et de sa personne, alors qu’en face on a affaire à un policier plus plaintif que plaignant, s’abritant toujours derrière des ordres ou la pression que subissent ses hommes et lui-même sur le terrain. C’est toujours ce même sentiment d’inconscience et d’irresponsabilité qui se dégage dans la défense des policiers accusés de violences. Une sorte d’immaturité manifeste, d’inconséquence malencontreuse.

À propos de J.-L. Mauny, des témoins introduits dans la salle d'audience après une heure d'interrogatoire du prévenu vont raconter ses prouesses. Notamment un élu municipal de Rennes, lui-même victime de la brutalité de Mauny et de ses hommes lors d’une manifestation en 2016. Un communiqué signé de plusieurs organisations avait d’ailleurs dénoncé les faits. Extrait : « Placés en queue de cortège, avec les policiers dans notre dos, nous avons subi des coups, bousculades, insultes, coups dans les vélos, la sono. Un drapeau syndical a été arraché à un manifestant. Un jeune homme fut même attrapé par la gorge, jeté à terre, matraqué, et laissé sur place. Nous tenons à dénoncer ces actes gratuits, reliés à aucun acte belliqueux envers les policiers. Les ordres donnés à ce groupe de policiers sont inqualifiables. Les propos tenus par certains également. »

Quand, questionnant ce témoin, le procureur l'invite à opposer « des groupes de gens en noir » aux syndicalistes plus convenables, en précisant : « eux, ce ne sont pas des syndicalistes », il s’entend répondre : « Qu'est-ce que vous en savez ? […] être syndicaliste, ce n’est pas forcément manifester avec un drapeau et un bouquet de fleurs. » Ce qui, semblant lui ouvrir un monde inconnu, le laisse pantois.

Au même procureur le prévenu fera remarquer que malgré la distinction que le tribunal voudrait faire entre gentils manifestants syndicalistes et méchants manifestants habillés en noir, c’est en l'occurrence un syndicaliste qui se retrouve à la barre.

En 2017, dans une manifestation, le même élu est dans un groupe d’une dizaine de personnes. Ils se font insulter, menacer par les policiers. Toujours les mêmes. Les policiers de la SDI (aujourd’hui rebaptisée CDI) et de la Bac, ce sont eux, spécialement, qui agressent et provoquent à l’envi (insultes, coups, menaces de viols, etc.). Un autre témoin a été blessé lors d’une tentative d’occupation qui se déroulait pendant une manifestation. Il avait porté plainte contre J.-L. Mauny, précisément en cause une fois de plus. Et une fois de plus il s'agira d'une affaire classée sans suite.

Contre toute vraisemblance, l’officier de police nie tout en bloc, il n’a jamais vu cette première personne qui témoigne, il ne la connaît pas. S’il a bien contrôlé la seconde, c’était pour avoir son nom, alors qu’il la connaissait forcément puisque c’était le même qui avait porté plainte contre lui peu auparavant.

Quand l’avocat de la défense, cherchant à saisir sa logique du maintien de l’ordre, lui demande pourquoi la place Charles-de-Gaule a été gazée avant même le départ de la manifestation, le 31 mars 2016, il répond que « si ça a été fait c’est qu'il devait y avoir une raison ». Il ne dira pas laquelle. « Vous voulez faire le procès de la police ! » s'exclame à plusieurs reprises l'avocat de J.-L. Mauny, comme si c'était là une chose impensable.

Le maintien de l’ordre, c’est une question politique qui doit être traitée par tous, insiste le prévenu. C’est l’enjeu d'un vrai débat dans lequel les représentants des salariés ont leur mot à dire, et pas seulement les syndicats des policiers… Il y va de la liberté d’expression, de la liberté de manifester, rendu possible ou impossible. L’avocat du policier joue la partition habituelle dans ce genre de situation, pour lui les policiers sont décidément les victimes : « on a sali l’honneur de cet homme ! » Il n’hésite pas à mettre en doute le fait que le jeune étudiant blessé le 28 avril 2016 l’a bien été par un tir de LBD, prend pour appui le fait que les policiers incriminés n’ont pas été mis en examen [voir plus haut]. « La liberté d’expression, dit-il, doit avoir des limites, par exemple on ne doit pas porter d’attaque personnelle. » Or « Monsieur Serge Bourgin a jeté à la vindicte populaire le nom de J.-L. Mauny ». Pour sa part, le président du tribunal n’a de cesse d’évoquer le risque que Serge Bourgin aurait fait courir à l’officier de police. Comme si le désigner ainsi au cortège (pour qu’il n’y ait justement pas d’incident), c’était le soumettre à une meute.

Le procureur ne peut que convenir de l’importance de la liberté d’expression et de la liberté de manifester. Mais pour lui, la liberté d’expression est ici « bassement dévoyée ». « Accuser quelqu’un d’un tir de flashball, c’est très grave ! », insiste-t-il, sans imaginer, peut-être, que le fait même de tirer (sur des civils) présente aux yeux de beaucoup un caractère de gravité. Il paraît justifier au contraire la répression telle qu'elle a été menée en alléguant qu’en 2016 régnait à Rennes un « climat quasi insurrectionnel ». Et il requiert deux mois de prison avec sursis et 750 euros d’amende.

L’avocat de Serge Bourgin, Maître Pacheu, rappelle que l’enquête sur l’éborgnement du jeune manifestant d’avril 2016 n’est pas close et qu’il est donc impossible de statuer relativement à elle. Son client est à l’évidence le porte-parole de toute sorte de gens, salarié syndiqués ou non, le condamner serait une ingérence dans le droit de tous à s’exprimer librement. Et de souligner que ce serait contraire aux préconisations de la Cour européenne des droits de l’homme. Quant au plaignant, l’avocat rappelle que l’officier de police s’est à plusieurs reprises exprimé sur certains médias, justifiant l’usage de la force au nom des ordres reçus, et c’était bien évidemment en tant que chef d’une unité, c’est-à-dire en tant que… responsable. Et c’est ce même responsable de cette unité que pointait la voix amplifiée de Serge Bourgin le 16 novembre 2017, place de Bretagne, à Rennes.

Mis en délibéré, le jugement sera rendu le 23 février prochain.

 

1 Communiqué des éditions Poncerq en soutien à Serge Bourgin. Le 9 février 2018, sur le site Rennes-info.
2 Basta ! 27 janvier 2017. https://www.bastamag.net/Etudiant-eborgne-par-un-tir-de-flash-ball-a-Rennes-la-version-policiere-mise-en
3 Cf. A Rennes, les interdictions de manifester pleuvent

 

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Apostille (tandis qu'un représentant de Sud PTT doit se défendre dans un tribunal, les facteurs rennais sont en luttes… extrait d'un article de Ouest-France de ce jour) :

« Les facteurs de Rennes Crimée en sont, ce jeudi 15 février, à leur 38e jour de grève. En cause : la nouvelle organisation du temps de travail voulue par La Poste [les grévistes revendiquent entre autres le maintien de toutes les positions de travail et le retrait de la méridienne (pause de 45 minutes non-rémunérée)]. Ce jeudi matin, avec d’autres grévistes du Colombier et du Gast, ils ont installé un piquet de grève devant le bureau de poste du Colombier. Des policiers ont libéré l’accès. De son côté, la direction a saisi le tribunal afin "d’éviter à l’avenir toute entrave à la liberté du travail et à la libre circulation des personnes". »

 



 

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