La Mauvaise Troupe nous donne des nouvelles de la ZAD

La Mauvaise Troupe est un collectif qui, plutôt que parler à leur place, travaille à faire entendre les acteurs des luttes et des vies en train de se mener.


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On les a connus par leur livre Constellation (2014), riche recueil de riches témoignages et positions éclairant les trajectoires révolutionnaires du jeune XXIe siècle naissant. Plus récemment Contrées (2016) proposait une mise en parallèle de la lutte NO TAV dans le val Susa (Italie) avec la lutte contre l’aménagement de Notre-Dame-des-Landes, et donc en faveur de la ZAD telle qu’elle s’est faite et se vit. Ou encore avec un opuscule au titre explicite : Défendre la ZAD. La Mauvaise Troupe est un collectif qui, plutôt que parler à leur place, travaille à faire entendre les acteurs des luttes et des vies en train de se mener.

Aujourd’hui, à l’automne 2017, alors que les coups de menton de Manuel Valls sont presque oubliés, que les rugissements des édiles se retiennent, que trois médiateurs nommés par le jeune gouvernement de la République en marche sont priés de trouver une issue à ce débat déjà vieux – la solution d’une réhabilitation de l’aéroport présent, et donc de l’abandon du projet d’en construire un autre à Notre-Dame-des-Luttes, étant incluse parmi les solutions possibles – , que deviennent les zadistes ?

« La première personne du pluriel employée au fil des pages n’est pas le « nous » de majesté des universitaires, mais celle de vies irrémédiablement entrelacées avec le combat qu’elle relate. » Nous, lecteurs, suivons jusqu’à maintenant le fil des jours depuis, mettons, le rassemblement de janvier 2016, celui qui prend forme d’un ruban rouge autour de Nantes, soit un « siège inédit dont la masse la plus importante des participants proviendra de l’intérieur même de la cité. Celle-ci n’a pas de rempart à prendre d’assaut mais des synapses d’asphalte à asphyxier. »

Nous voyons notamment que les graphistes chargés d’annoncer la couleur doivent faire preuve de diplomatie, de synthèse et de justesse ; tous les paramètres décidés, négociés, doivent se retrouver dans une seule forme, le temps d’une affiche, peut-être celle qui annonce le rassemblement de février, 60 000 personnes sur une quatre voies longeant la ZAD. Bientôt le « miracle » El Khomery se produit, une loi dévastatrice essaie de s’imposer aux esprits, l’esprit de la rue répond, à Nantes (comme à Rennes) plus qu’ailleurs, les zadistes sont soupçonnés d’être les instigateurs des émeutes. Parfois les banquiers sont inquiets, « certaines agences ne rouvriront plus, c’est une guerre de présences ».

Le travail de la Mauvaise Troupe consiste bien sûr à contrarier les fantasmes qui font dire n’importe quoi aux crispés de tout poil ou délinquants à col blanc, ceux-là même qui manœuvrent les affaires du monde tel qu’il est. « Les zadistes me font penser à Daech, ils ont leur étendard, un califat rural, ils menacent la population. » pourra-t-on entendre sur une antenne de la part d’un pseudo-voisin de la ZAD. L’ineffable Retailleau, président du conseil régional des Pays de Loire, n’hésitera pas, quant à lui, à utiliser l’argent public pour lancer et promouvoir une pétition dont le nombre de signataires est aussitôt fortement falsifié, comme un opportun « piratage d’utilité publique » le montrera.

Le président Hollande annonce un référendum. Le piège est tendu, où se laisseront prendre ceux qui le veulent bien. Cependant le résultat (l'option déménagement de l'aéroport à Notre-Dame-des-Landes l'emporte par 55% de oui) sera sans effet, le 26 juin 2016, « la rangée de journalistes qui s’attendait à trouver un QG de campagne déprimé est médusée. Les questions crochues sur l’incontestable verdict des urnes et le nécessaire respect de la démocratie leur restent au fond de la gorge ».

L’automne suivant, 40 000 personnes viennent planter leur bâton sur le sol de la zad : « Nous sommes là, nous serons là. » Un peu partout les éventuels mouvements de troupes vers la zad sont guettés. Le blocage des grandes villes est prévu en cas de tentative d’évacuation de la zad. Des formations d’autodéfense sont organisées sur place. À ce moment, Retailleau, toujours lui, était invité sur France 3, et dénonçait « de véritables camps d’entraînement à la guérilla à Notre Dame des landes, les journalistes l’avaient interrompu pour passer une vidéo. Et en place des guérilleros, on y voyait une dame d’un certain âge, très souriante, adossée à une botte de foin, dire à quel point elle avait apprécié ces formations. Il [Retailleau] avait eu l’air totalement idiot, et n’avait su que répondre : ils sont très forts en communication, les zadistes, très forts. » De fait, à travers ces petits jeux et épreuves, loin de tout délire macabre, une culture de résistance prend corps.

« Des visiteurs observent : Vous, vous prenez vos vies en main. Ils nous croient libres parce qu’on serait capable de moissonner le blé et de pétrir le pain, de passer du houblon à la bière, de bâtir de hangars avec le bois de nos coupes. On s’interroge, peut-être des fois nous enflammons nous dans notre manière de raconter ce que nous faisons ici… Car au quotidien, nos réalisations nous paraissent parfois balbutiantes au regard des possibilités que cet espace nous offre et des capacités de renversement auxquels nous aspirons, au regard également de la force du monde industriel qui nous fait face. »

« Nous n’attendons pas qu’un capitaine crie « abandonnez l’aéroport » pour nous mettre à l’ouvrage. Naufragés volontaires dans l’inconnu, depuis longtemps nous assemblons notre radeau. Il se construit avec ce que l’on trouve sur place, des morceaux bigarrés de territoires et d’existences noués, raboutés.

Ce livre multivoque témoigne et revendique pour nos vies à tous, à travers le sort de quelques communautés de destins attachées à une terre vacante quelque part vers « Notre Dame des luttes », en Loire Atlantique. Là-bas plus qu’ailleurs, se joue, face à l’armée des banques, qu’on appelle aussi police, et à ses patrons à l’abri, une véritable et presque intemporelle guerre de présences.

 

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Saisons, des nouvelles de la ZAD, éditions de l’Éclat, 2017. - 6
Sur le site de l’éditeur : ici
Les textes qui constituent ce livre sont disponibles librement sur notre site internet https://constellations.boum.org.

Autres ouvrages de La Mauvaise Troupe (tous aux éditions de l’Éclat) :
Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, 2014. - 25
(depuis septembre 2017, en édition poche : 12 )
Défendre la ZAD, 2016. - 3
Contrées, 2016. - 15 €

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