Armand Dupuy traverse le négatif

Une poésie narrative inarrêtable où s’entrechoquent et vont par bonds et rebonds des lambeaux d’une conscience imaginaire (imaginaire ?), c’est un peu cela, Selfie lent, une mémoire qui file au présent comme à l’escampette.

« la peur fait moins peur qu’autre chose ne
possédant aucun nom » 1

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Une poésie narrative inarrêtable où s’entrechoquent et vont par bonds et rebonds des lambeaux d’une conscience imaginaire (imaginaire ?), c’est un peu cela, Selfie lent, une mémoire qui file au présent comme à l’escampette. Selfie lent, Armand Dupuy nous le présente comme un journal-poème qui se déroule sans reprendre souffle, un journal contracté où la linéarité n’existe pas vraiment, en dépit des indications de dates et d’heures. On ne sait pas comment, mais ces bouffées d’émotion tailladée au scalpel nous assaillent et nous boivent jusqu’à plus soif. Elles ne sont guère coulantes, pas toujours agréables, mais elles s’imposent comme elles sont, c’est une force.



« q
uatre heures et quart, comme hier on ne sait pas
pour demain ni jusqu’où réécrire un jour puis
l’autre, je tourne encore, radote, lance la phrase de
peintre en chien flairant mes phrases, l’efface, reprends –
ses charges contraires m’obsèdent, je suis, je pince du bout
des lèvres ce levier d’une formule seule et tue puis lancée,
m’agace d’un je piétinant l’hexasyllabe battant les yeux, je
m’avale, je suis l’avalement, la poche avaleuse dans la
poche avalée, me régurgite : panse, bonnet, feuillet,
caillette et leurs dégradations successives dans tout
ce que je vois[…] 2 »

Journal-poème ou aussi bien monstre temporel, ainsi le désigne aussi son auteur ; sans doute une façon d’enrailler l’enchaînement des jours et du jour, et d’en faire un rouleau d’avant codex et ennemi des rôles. Ou un fil qui se tire de n’importe , et s’accroche à l’œil comme à l’oreille – qui a écrit : « Chaque seconde grattée cherche à blesser au visage l’éternité » ? En tout cas, cet enchaînement chronométré avec feints scrupules s’attrape d’emblée par le milieu, il est de ces textes qui ne commencent pas vraiment, ni ne finissent, semblent volontiers recommencer sans cesse. Non pourtant qu’il y ait spirale ou répétition, mais le rythme va si bien qu’on s’y embarque, inconfortablement peut-être, mais sans crainte de verser dans le vide. C’est une écriture qui saccade, un visionnage en direct noté au gré des apparitions, avec ce qu’il y a d’halluciné ou d’apparemment impossible, car d’audacieux télescopages signent des effets cinglants. « personne n’est là pour relever la ligature des complémentaires3 » Rien pour séduire, juste une volonté d’arriver à dire le déchiré du présent. C’est ici la vie organique décryptée de l’intérieur, des lambeaux (décidément) montés sur ressorts.

« dix-neuf novembre, neuf heures trente-trois, je n’entends
ma tête que par mauvais tours, grumeaux détachés, l’angoisse
de sensorialité châtrée, murée dans les chairs, butant, m’encastrant
dans d’autres murs et vitres que moi-même, privé de toute
sensation d’obstacle (touchant soudain la faiblesse ontologique
d’un je suis ce que je sens – ne suis que cela), vingt novembre,
midi quarante-huit, la peur fait moins peur qu’autre chose ne
possédant aucun nom, boîtes stables étranges et rangées –
je n’assiste qu’à leur étrange inclusion qui n’est pas cumul. » 4

Armand Dupuy, 2018 © Jean-Claude Leroy Armand Dupuy, 2018 © Jean-Claude Leroy
Entre la rédaction du recueil Sans franchir et celle de Présent faible (sans parler de La tête pas vite, qui relevait d’une démarche probablement plus timide : Page ou table,/c’est encore le dos d’un ami,//l’épaule 5) – à noter les titres toujours en négatif, sinon en privatif (dépressif ?), que donne l’auteur à ses livres – le changement de format a opéré ; si le procédé était en place, voici qu’il va s’assumant, se déployant désormais de livre en livre, semble-t-il. Avec nombres à la clef, agenda débridé. « vingt heures seize, je n’assiste qu’à cela : l’énergie qu’on engage pour dresser le portrait d’une disparition.  6» Élasticité démasquée – presque déplorée – au microscope, c’est un myope qui écrit. (Armand Dupuy se ferait myope juste pour écrire ?)

« dix-neuf août, huit heures cinq, s’étend la table non encombrée, vert marbré, poinçonné, carnet, crayon à papier, tasse, six mouches sur le plateau déforment, sans jamais la fixer, leur constellation mobile, le plafond seconde table où déjà j’entends ses pieds tracer la pièce et le couloir comme s’ils étaient mes pensées. 7 »

Me revient un titre de Jean-Marc Mandosio : Dans le chaudron du négatif. Je n’ai pas lu ce livre, mais cette notion de « chaudron du négatif » me semble indiquer quelque chose de la méthode ou de la manière d’Armand Dupuy. Un envers mis à nu, qui nous dévoile un certain endroit, une vision à travers quelque chose. Les radiographies de Claire Combelles qui viennent après ce texte ne sont d’ailleurs pas que des images, elles sont des signes perdus dans des empreintes, et Armand Dupuy a créé quelque chose du même ordre, des rétrécissements qui nous ressemblent, nous interdisent. Je n’oublie pas les convocations de Pavese ou Venaille, de Kertész ou Maldiney, de Beckett ou Ponge, ou de bien d’autres parmi les amis ou tutelles d’Armand Dupuy, il les cite volontiers, avec respect et précision. C’est au final un tissu de mots parfois difficile à pénétrer (et moi si verbeux pour en parler !) si on oublie la transparence de la trame, le rythme à tenir, un tissu qui n’est pas là pour rien, se meut et demande une voix pour le lire et le dire. La voix du lecteur si elle veut bien émettre encore.

« Vingt-sept avril, quatre heures dix-sept, j’enfourne à cent
quatre-vingt douze croissants surgelés, me désole et m’agace
l’accumulation de manies, de symptômes ou lubies qu’on
nomme identité. » 8

*

Armand Dupuy, Selfie lent, Faïc fioc, 2021 – 13 €

Notes :
1) Armand Dupuy, Selfie lent, Faïc fioc, 2021 ; p. 47.
2) Ibid.p. 7.
3) Ibid.p. 76.
4) Ibid.p. 47.
5) in La tête pas vite, éditions Potentille, 2011 ; p. 30.
6) Armand Dupuy, Selfie lent, Faïc fioc, 2021 ; p. 82.
7) Ibid. p. 80.
8) Ibid. p. 69.

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