La fin du ticket de caisse, un progrès pour qui ?

La force publique, au lieu de protéger le citoyen, ne fait que le dépouiller de ses droits, là est le scandale politique.

Plus de ticket de caisse, suite à un amendement de la commission du Développement durable (voté le 13 décembre 2020) – on pouvait se douter qu’une commission dotée d’une appellation fallacieuse ne pourrait pondre que des directives débiles – l’abandon de la preuve d’achat se généralise, et atteint des magasins jusqu’alors épargnés. Le consommateur est prié de payer sans même garder le contrôle sur sa transaction. Les erreurs d’étiquetage sont pourtant relativement fréquentes en grande surface, les changements de prix pas toujours transmis en caisse, etc., plus moyen donc de vérifier un prix, ou encore une quantité d’articles. La remise du ticket n’est donc plus systématique, il faut en faire la demande.

La start-up qui a fait pression près des instances démocratiques pour arriver à cette décision, nous expliquant que serait ainsi mis fin à un gaspillage tout à fait choquant, a-t-elle calculé la somme moyenne et indue qui s’ajouterait dans la poche de la grande distribution, somme volée de fait aux consommateurs priés de payer aveuglément ? Cette start-up a-t-elle partie liée avec ces entreprises capitalistes de première grandeur, ou a-t-elle agi par pure idéologie ? Elle s’appelle GreenTicket et a développé une application destinée à… dématérialiser les tickets de caisse !1

Soumis à la question à chaque fois que je fais mes courses, je dois d’abord répondre non à la question de savoir si je suis doté d’une carte de fidélité – c’est-à-dire d’une carte de fichage intrusive – et ensuite répondre oui à la question de savoir si je veux mon ticket de caisse, sachant que la question est formulée de telle façon que vous êtes incité à répondre non.

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J’ai pour ma part eu affaire à ce dispositif tout d’abord dans un Carrefour-Market proche de mon domicile, en l’occurrence se frotter à des jeunes gens – étudiant pour la plupart, je suppose – qui s’étonnent de mon étonnement et me fourguent au passage une leçon d’écologie, laquelle écologie consiste à éviter que des bouts de papiers soient dispersés sur la voie publique. On croit rêver ! René Dumont, reviens ! Ainsi la jeunesse instruite de ce pays en arrive à militer activement pour la fin des tickets de caisse et se voit participer ainsi à un mouvement héroïque. Avec un tel ramassis de sieurs lobotomisés pour contempteurs, le capitalisme a certes de beaux jours devant lui !

À travers cette question anecdotique des tickets de caisse, on peut observer le désintérêt pour la question sociale que voudrait aujourd’hui impliquer tout intérêt pour la question écologique, comme si les deux n’étaient pas liés. De la sorte, les régents du capitalisme ont toute latitude pour faire passer leurs directives toujours plus aliénantes – il s’agit toujours de rendre les consommateurs plus captifs, plus passifs et plus dépensiers, et donc de prospérer sur leur ruine – le leurre écologique sert à faire passer la pilule, à justifier la réforme qui, au final, ne sert qu’à augmenter les profits de mieux en mieux assurés. Dans l’ambiance de dépolitisation actuelle, les luttes ne sont publiées (médiatisées), et donc éventuellement opérantes, que si elles concernent des questions non systémiques. On voit bien que la crise liée à la Covid 19 n’a pas ébranlé le dogme qui prévalait et prévaut toujours ; si l’on est capable d’interroger les effets d’une crise, on est paralysé à l’idée de remettre en cause une politique dans son ensemble, fût-ce la politique de santé. Ou la politique économique d’un pays, sous ses ressorts principiels.

L’installation de gré ou de force des compteurs Linky chez tous les particuliers allaient dans le même sens, rompre le contrat de relative égalité qui devrait exister entre les deux signataires d’un contrat, le fournisseur et le client. La suppression du ticket de caisse est du même ordre. La force publique, au lieu de protéger le citoyen, ne fait que le dépouiller de ses droits, là est le scandale politique. La députée LREM qui a porté l’amendement au vote est malheureusement représentative d’une assemblée à cervelle d’oiseau (pardon pour les oiseaux), on peut supposer qu’elle a cru bien faire. À moins que moins sots qu’ils ne le paraissent, elle et les élus voteurs de l’amendement n’opèrent par pure idéologie ou pour une cause cachée, y empochant au passage quelque rétribution disons symbolique.

« Et pour ce qui est justement de la planète, rien ne dit non plus que la suppression du ticket de caisse sera du meilleur effet. Selon 60 millions de consommateurs, citant Frédéric Bordage, expert dans l’écoconception des services numérique, le ticket dématérialisé représente 5 grammes de gaz à effet de serre et 3 centilitres d’eau contre 2 grammes et 5 centilitres pour la version papier. »
Corinne Bouchouchi, Nouvel Obs, 18 janvier 2020.

1) Cf. https://www.la-croix.com/Economie/France/fin-tickets-caisse-imprimes-deja-programmee-2020-06-15-1201099812

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