Petr Král, la voix des lieux et des choses s'est éteinte (par Alain Roussel)

En hommage au poète Petr Kràl, disparu le 17 juin dernier, par son ami Alain Roussel.

Adieu, Petr

        Pour Wanda

Passe le vent
il a emporté l’ami Petr
ce n’est pas vers les étoiles
celles-ci tu les aimais surtout tombant
au bord d’un toit ou dans une flaque
« il y avait l’épave de la Grande Ourse échouée
sur le sommier grinçant du matin »
écrivais-tu
ton Paradis était ici
comme un léger flottement
parmi les choses en apparence banales
tous ces petits riens de la vie quotidienne
dont tu savais déchiffrer le vocabulaire
dans d’infimes détails dont la rencontre 
créait la surprise
tu nous as d’ailleurs présenté au fil des livres
les divinités tutélaires de ta mythologie personnelle
le pont la passerelle la valise le train les lavabos
le marché l’hôtel la pluie le vide les toits
le mannequin le tournant le topinambour
le rasage le gris les coulisses le barman…
à la terrasse d’un café
ou au cours d’une promenade
ton regard était toujours à l'affût
de ces rencontres improbables que tu suscitais
dans la matière même du monde
entre des objets et des espaces
la réalité se mettait alors à murmurer
à parler par ses interstices
et cette rumeur était poésie
elle ne montait pas vers le ciel
tu as toujours eu en horreur l’emphase
mais elle rôdait dans la ville
souvent au crépuscule et sous tes fenêtres
c’était une sorte d’atmosphère
avec « son poids et son frisson »
qui pouvait varier selon les heures et les saisons
seul le mystère concret du monde t’attirait
pas la merveille qui n’était pour toi
qu’un ajout inutile une parure
comment pourrais-je oublier le 10 rue Goublier
c’est là que nous tenions seul à seul
jusque tard dans la nuit
nos « séances métaphysiques » comme tu disais
ce n’était pas un atelier d’écriture

tu avais horreur de ça
et je ne saurais décrire ce qui se jouait-là
je sais seulement que toi et moi
nous nous préparions pour le rite
et que notre rire désarçonnerait
au cours de nos échanges toutes les postures
et toutes les impostures
casserait le verre clinquant 
de toutes les constructions intellectuelles
que l'on croyait définitivement acquises
avec la complicité du vitrier
qui souvent passait miraculeusement
dans la rue vers minuit
en criant « vitrier » comme il se doit
pour tout vitrier digne de ce nom

mais le réel est en deuil
il a perdu son poète
on n’entendra plus ton pas feutré
de piéton métaphysique
même si je sais que te relisant
je referai chaque fois le voyage
accompagné de ton rire mélancolique
et d'un regard nouveau.

 

                                                        Alain Roussel
lundi, 22 juin 2020

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