« Limitrophie », un livre de Temenuzhka Dimova

« Le beau temps a été inventé / d’après un modèle d’orage/ repensé / confisqué / renversé »

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Une poésie qui semble couler de source, ne se heurte pas volontiers aux obstacles, préfère glisser plutôt que briser la nuque des écueils. Mais à la relecture on y trouve à se surprendre, le sens en est doublement subtil, sous un dehors sans arêtes, les évidences ne se portent pas si bien, voici qu’on leur fait des crocs-en-jambes, tant mieux. Sous une forme simple un fond exigeant qui interroge, une intériorité qui cherche et habite en soi-même, des tentations de croire et de douter par la même inflexion, comme si le visage du poète nous regardait yeux grand ouverts en attente d’une impossible réponse.

La mer intérieure recule
au lever des désirs

Quitter cette île verrouillée
serait une folie

[…]

Ce titre étrange et beau, Limitrophie, indique le lieu qui est ici exploré : limite, frontière. Mais la limite dont il est question n’est pas vraiment celle qui sépare, qui est définitive, elle ne veut pas être la mort. Au contraire elle cherche à dire ce qui est au bord, sur le point de, ou ce qui lie sans attendre de connaître.

[…]
C’est un pays limitrophe
de peu de valeur
la tristesse
[…]

Le sentiment d’être en présence de ce qui se tient de l’autre côté, qu’il faut faire exister par la méditation, la réflexion, le doute, lui rendre son dû, ce sentiment préside à l’écriture de ces poèmes, du moins ai-je perçu ainsi.

[…]
La terre est un chemin désobéi
une projection vendue

La limite dont il est question, c’est aussi un point de basculement, celui qui voit s’inverser un ordre afin qu’il en advienne un autre, ou une manière de décrire en creux, par l’absence. L’envers sert aussi de moule à l’endroit. Que serions-nous à cette condition ? Qui habite ce creuset de nous-même ?

Le beau temps a été inventé
d’après un modèle d’orage
repensé
confisqué
renversé

Née en Bulgarie en 1985, Temenuzhka Dimova signe là son premier recueil ; par ailleurs historienne d’art, elle a étudié la sémiologie de la main dans la peinture moderne. Cofondatrice de L’Octogone des poètes, scènes ouvertes hebdomadaires de poésie, à Strasbourg, elle donne sa voix dans de nombreuses lectures publiques, et l’occasion nous est donnée avec ce livre de voir combien sa poésie se marie bien à la page et à la relecture. En attendant la suite, les livres à venir.

L’harmonie entre nous
a la gorge sèche

comme l’orgueil des oiseaux
restés à terre

*

Temenuzhka Dimova, Limitrophie, éditions Rougerie, 2021.

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