Un académicien « misérable » : Pierre Nora

Avec André Bernold :

La semaine passée, à l’occasion de la sortie d’un des rares ouvrages qu’il ait signé de sa main, un obscur académicien, connu surtout en tant qu’acteur d’une dérive pantouflarde puis réactionnaire de la vie intellectuelle en France, se confiait à Jean Birnbaum, du quotidien Le Monde. Expliquant combien le fait d’avoir raté grand nombre de choses lui avait permis d’accéder à la libre carrière qui fut la sienne, en dehors de l’université et de la hiérarchie qui y sévit ; il donnait là une clef subtile de son existence a priori enviable.

Pas de vanité sans componction, c’est pourquoi Nora lâche que c’est finalement son triple échec à l’entrée à Normale Sup qui a fait de lui ce qu’il est, c’est-à-dire, de notre point de vue (qui n’a bien sûr aucune valeur) : à peu près rien. C’est alors, pas de vanité sans comparaison, qu’il appuie son propos sur l’exemple de la destinée de ceux qui ont réussi ce concours, et même furent reçus premiers, on les appelle les caciques. « J’ai connu beaucoup de ces caciques qui n’ont pas fait grand-chose et ont sombré dans la tristesse », déclare Nora. Pas grand-chose en comparaison de ce que, lui, Pierre Nora, a pu réaliser, c’est évidemment ce qu’il laisse entendre. Et Nora cite le philosophe Gérard Granel comme cas-type : « c’était un phare, en plus il était très beau, eh bien il a fini misérable, polygame, complètement drogué. » Voilà son verdict. Voilà où ça mène, pour Pierre Nora, Normale Sup !

Qu’un historien [voir à son sujet le billet doux de Max Angel : Pierre Nora ? Bof !] dont on peut penser qu’il est pour l’histoire contemporaine un protagoniste aussi peu significatif que Jean d’Ormesson pour la littérature, avec mêmes ronds de jambe à l’infini et l’habit vert en guise de preuve à charge, vienne au détour d’un développement spongieux disqualifier un penseur au nom de sa vie privée ou de sa mélancolie, voilà qui devrait en surprendre plus d’un. C’est lâché en passant, comme on exécute un homme qui ne risque pas de répondre, Gérard Granel étant mort il y a plus de vingt ans. L’intervieweur ne relève pas, et conserve cette saleté dans la copie finale.

« Il a fini misérable. » Qui est le misérable, en l’occurrence, Granel accusé de l’être, ou Nora l’accusateur mesquin ? Par « misérable », a-t-il voulu dire sans le sou ? Est-ce une faute ? Ou « misérable » au sens de « méprisable », méprisable comme Nora, qui est en l’occurrence ouvertement… misérable.

Je ne sais si Granel portait une cravate quand il enseignait, mais je suppose qu’aux yeux de Nora, figure idéale de la fatuité, cette cravate ou son absence résumerait la qualité de ses cours. On se souvient qu’à la mort de Sartre, un certain Jean Dutourd avait cru bon de railler le défunt en expliquant que la pensée d’un homme affublé d’un strabisme ne pouvait être prise en compte. Cet humour finaud, ou rive droite, comme on veut, faisait alors spécialement rire les culs serrés. Il s’en trouve encore de par le monde, et nul doute que certains d’entre eux lisent… Le Monde. Aujourd’hui Pierre Nora nous dispense ses hautains jugements d’homme de cour ; nous autres, bas-peuple ou esprits vifs, parfois lecteurs exigeants, on aimerait plutôt qu’il se taise.

Par ailleurs, il se trouve que des intimes de Gérard Granel témoignent de l’aspect parfaitement mensonger des assertions de Nora. Ce qui fait de Nora un menteur absolu en plus d’être un con relatif.

j-c l

*

« Wàmmr øndrėmā glåsikā Dåch hockt, wárftmr kä Steinā »
quand on est assis sous un toit de verre, on ne jette pas de pierres.
Proverbe alsacien (Colmar)

M. Nora, on vient de le voir, se félicite de n’avoir point, dans sa jeunesse, enfoncé les portes du 45, rue d’Ulm, à Paris, dans le cinquième arrondissement. Il a parfaitement raison. Moi-même, je joins très volontiers ma voix de normalien ordinaire, de base, et certainement indigne, à la sienne, et je le félicite également. Il y a une sagesse dans l’abstention, qui vaut toutes les vertus. Car considérons un peu la catastrophe que c’est, cette affaire d’intégrer Normale. Ça n’intéresse personne, certes, mais ça intéresse M. Nora, qui, au soir de sa vie, estime indispensable de revenir sur ce point. Et M. Birnbaum aussi. Deux voix de poids pour rouvrir ce sempiternel dossier. Eh bien ! Voyez M. Michel Foucault, qui n’était ni polygame, ni drogué, mais à qui il est arrivé de fréquenter des boîtes californiennes. C’est une honte, bien sûr, mais M. Foucault, tout détestable qu’il fût, ne se l’est jamais vu reprocher par quiconque. Mais comme on n’arrête pas le progrès moral, c’est aujourd’hui dans les colonnes du Monde que M. Birnbaum laisse passer deux affirmations diffamatoires. C’est bien. On dira ce qu’on voudra, le niveau du Monde s’est relevé. Sans l’École Normale supérieure, M. Foucault eût été moins atroce ; et M. Granel légèrement moins drogué, et nettement moins polygame. Gérard Granel a écrit L’équivoque ontologique de la pensée kantienne, thèse principale pour le doctorat d’État, Gallimard, « Bibliothèque de Philosophie » ; l’un des plus profonds, et aussi des plus difficiles, livres sur Kant des soixante dernières années en France ; et savez-vous pourquoi ? Parce que Kant était polygame. Qui se ressemble s’assemble, et Granel, en lisant Kant, a pressenti que, lui aussi, Granel, FNIRAIT polygame. Granel a

husserl-couv-l
commenté l’un des grands textes de Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, très difficile aussi ; et c’est sa thèse complémentaire pour le doctorat d’État ; plus tard Granel récidive, en traduisant intégralement le monumental chef-d’œuvre posthume de Husserl, l’un des plus grands livres qui soient, dans lequel Derrida déjà, camarade et ami de Granel dans cette ridicule et tristounette ENS, avait pris son envol ; il répond au nom de code de KRISIS (La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendentale). Tout cela chez Gallimard, et toujours dans la très prestigieuse « Bibliothèque de Philosophie ». Explication : Edmund Husserl était un drogué. Mais voilà notre Granel normalien, agrégé, et docteur d’État avec deux grandes thèses à son actif, qu’on sortira encore des rayons des bibliothèques un peu partout dans le monde longtemps après que les pages du DÉBAT auront servi de linceul aux dernières sardines empoisonnées ; Granel devenant l’un des plus grands professeurs des universités dans ce pays, un professeur inoubliable. Abrégeons. Granel publie Traditionis traditio, qu’on pourrait traduire par : la transmission de la tradition. Mais c’est principalement parce qu’il veut transmettre la polygamie. Ça le tient ! Il révèle et commente avant tout le monde le discours du Rectorat d’un Heidegger camé au NSDAP. Lance une maison d’édition qui n’eut pas son pareil, TRANS EUROP REPRESS, où paraît l’intégralité des textes posthumes de Wittgenstein, texte original, traduction Granel. Il y a là encore un immense progrès, parce que Wittgenstein, non seulement est cent fois plus planant que Heidegger, mais encore parce que : voici le polygame absolu. Cherchez le polygame, vous tomberez sur le speedé. La preuve par le magnifique Bernard Stiegler, que la grandeur d’âme de Granel transforme en philosophe vrai. Tout cela est condamnable, et imputable à la seule École Normale supérieure. Faites comme M. Nora, échouez heureusement à y entrer ; et vous aurez une chance d’être, non pas comme Gérard Granel, mais comme M. Nora. Un merdeux. HIE FINDT MAN DOREN ARM UND RICH/SCHLYM SCHLEM/EIN YEDER FINDT SIN GLICH/ICH SCHROT EIN KAPP HIE MANCHEM MAN/DER SICH DES DOCH NIT NYMET AN… das|narren schyff|… durch Sebastianū Brant (Bâle 1494).

André Bernold

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.