Jean-Claude Leroy (avatar)

Jean-Claude Leroy

Abonné·e de Mediapart

418 Billets

1 Éditions

Billet de blog 24 septembre 2015

Jean-Claude Leroy (avatar)

Jean-Claude Leroy

Abonné·e de Mediapart

La guerre des Algériens et des Français, à propos d’un roman presque noir de Frédéric Paulin : "La grande peur du petit blanc"

« Moi, je te le dis, Victor, si tu fais la guerre, ne t’attends pas à faire une guerre propre. Ça n’existe pas, les guerres propres. »Les tentatives commencent à faire nombre, d’évoquer et même de dire ce que furent les « événements » d’Algérie. Cette guerre sans nom parce que civile, et honteuse encore plus que d’autres. Mais il se pourrait qu’un des meilleurs romans parus en France sur le sujet soit celui de Frédéric Paulin : La grande peur du petit blanc.

Jean-Claude Leroy (avatar)

Jean-Claude Leroy

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Moi, je te le dis, Victor, si tu fais la guerre,
ne t’attends pas à faire une guerre propre.
Ça n’existe pas, les guerres propres. »

Les tentatives commencent à faire nombre, d’évoquer et même de dire ce que furent les « événements » d’Algérie. Cette guerre sans nom parce que civile, et honteuse encore plus que d’autres. Mais il se pourrait qu’un des meilleurs romans parus en France sur le sujet soit celui de Frédéric Paulin : La grande peur du petit blanc.

Peut-être bien le livre le plus éclairant, sachant mettre des situations complexes à la portée des lecteurs de romans noirs (le livre est paru chez Goater Noir, une collection de l’éditeur rennais Jean-Marie Goater, par ailleurs militant très investi dans la vie locale). Cette fresque sans fioritures n’oublie rien des aspects d’une saloperie qui n’en finit jamais, se transmettant par le sang et l’humiliation, la douleur et le chagrin du deuil. Le plus grand malheur des guerres, c’est bien sûr qu’elles n’en finissent pas. Si elles prétendent venir à bout d’un problème à régler, d’un ordre à établir ou rétablir, pour les individus qui la subissent elles se prolongent de ce qu’elles amputent.

Un des personnages du roman de Paulin s’appelle Gascogne, il est sous-lieutenant, fait son boulot sans y croire. Il n’est pas convaincu que l’Algérie doive rester française, pourtant il participe à la répression du mouvement de libération en cours. Notamment en avril 1958 à Souk Ahras, lors de la bataille de Oued Echouk. Plus de six cents Algériens y furent massacrés. Et une centaine de soldats français. De même, Gascogne fait partie de ceux qui rechignent à assumer la torture, pourtant il est forcé de l’admettre.

Deux extraits :

« Les deux hommes des DOP (Détachement opérationnels de Protection) tenaient fermement Laïfaoui par le bras et lui envoyaient de temps à autre de coups de crosse de leur PM dans les côtes. Eux n’avaient pas participé aux combats. Ils étaient frais comme des gardons, prêts à interroger le terroriste, et à lui faire raconter même ce qu’il ne savait pas.
Ils croisèrent les restes de la 3ème compagnie.
– C’est celui-là qui a flingué le capitaine, mon lieutenant, dit un première classe, le bras en écharpe. Je l’ai vu.
Gascogne dévisagea le fellagha. Il tremblait encore de tous ses membres. À ses côtés, le sergent Chamouze pointa son fusil sur la poitrine du prisonnier.
– Vous nous en laissez un peu, les gars, dit-il aux deux DOP. Ce salaud-là a flingué notre capitaine et pas mal de nos gars.
– On lui fait cracher deux ou trois trucs pour le PC et on vous appelle dès qu’on en a fini avec lui, promit le maréchal-des-logis. »

*

« Cette peur viscérale de perdre l’Algérie qui pousse Salan, Jouhaud, Godard, Pérez et les autres à tuer ceux qui ne sont pas dans leur camp, explique-t-il (peut-être à lui-même), c’est la grande peur du petit blanc.
Gascogne avait eu un froncement de sourcil :
– La grande peur du petit blanc de quoi, Jim ?
– La grande peur du petit blanc qui lui pend nez d’avoir eu tort aussi longtemps et d’avoir refusé de voir la réalité en face. »

Cependant, très conscient que les règlements de compte d’après victoire seront fatals à son camarade harki, caporal dans sa compagnie, Gascogne décide de l’aider à rejoindre la France. Mais celui-ci, une fois sur le territoire de l’hexagone, à Redon précisément, est contrôlé par la police. Et il est aussitôt et sciemment renvoyé en Algérie, à la mort. Sans surprise, il est exécuté dès son retour par des durs du FLN. Quand il apprend la chose, Gascogne est bouleversé en même temps qu’écœuré, il démissionne de l’armée. Mais c’est pour être engagé très vite dans un service spécial et clandestin chargé de lutter contre l’OAS, combat qu’il mènera volontiers. Sauf que, là aussi, la fin justifie les moyens – la torture pouvant être encore de ces moyens. La guerre du renseignement ne salit pas moins les mains que la guerre ouverte. Toujours est-il que l’OAS, terrorisant alors « à plein régime », inflige à cette équipe une « correction » en forme de massacre qui conduit au rapatriement des éléments survivants les plus en vue, dont Gascogne, bientôt de retour en France où pour lui une autre vie commence. Il s’installe à Rennes où il est d’abord détective – son agence s’appelle, clin d’œil à l’enseigne parisienne de la rue des Petits-Champs où siégeait le Nestor Burma de Léo Mallet, Fiat Lux. Parmi les immigrés que compte la ville, une grosse communauté d’Algériens arrivés dans cette même période, anciens militants ou harkis, réfugiés divers. Beaucoup travaillent à l’usine Citroën de Saint-Jacques.

Troisième extrait :

« La hiérarchie des ouvriers sur la chaîne avait été fixée par une main invisible, selon un ordre en tout cas incompréhensible aux petites gens de l’usine. En bas de la grille de classification, les Noirs étaient M1, les Maghrébins M2 ou M3, les Espagnols et Portugais OS1 et les Français, dès leur arrivée, devenaient OS2 puis OS3. Laïfaoui était M2, et parce qu’il avait fait partie du FLN, dix ans auparavant, il savait qu’il ne bougerait jamais du bas de l’échelle. Il touchait 3,50 francs de l’heure et avait l’obligation d’être le meilleur des ouvriers. »

Les années de violence rattrapent soudain les uns et les autres. Contre des vengeances à la fois compréhensibles et injustifiables, il va falloir retrouver les réflexes d’antan, même si les motivations ne sont plus là. Désamorcer la haine, c’est le combat qui demande à être mené. Il continue.

Refusant de sacrifier aux habitudes du genre, Frédéric Paulin propose un dénouement subtil et haut en émotion. Où l’on se découvre enfin trop humain après ne pas l’avoir été assez.

 ___

Frédéric Paulin, La grande peur du petit blanc, Goater noir, 2013. – 20 €

également de Frédéric Paulin, chez le même éditeur : 600 coups par minutes (Goater noir, 2014), un pavé palpitant et très documenté sur les trafics d’armes en Europe, un ouvrage on ne peut plus d’actualité quand les tueries à la kalachnikov se multiplient à Marseille et ailleurs.

Site de Frédéric Paulin, ici

Site des éditions Goater, ici

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.