Note sur Johannes Brahms, par André Bernold

Brahms est à mon sens un cas vraiment tout à fait à part. Ah bon ?


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Brahms est à mon sens un cas vraiment tout à fait à part. Ah bon ? Vous nous étonnez considérablement, Monsieur Bernô Brèche ! Pour nous, mélomanes vieillissants, pour ne pas dire cacochymes, des plus honorables salles de concert nationales de ce pays acoustiquement très sophistiqué, Brahms fait partie des meubles de famille. Easy. Délectable. Und so weiter. Certes un grand musicien; menfin zavé Mozaaarh, Beethôv, quand même...Messiaen aussi... Je dis que Brahms est de tous le plus inquiétant. Non, pas faustien ou démonique ; pire que ça. Écoutez avec toute l’attention dont vous êtes capable certaines transitions dans le concerto pour violon ou le 1er concerto pour piano. Ce sont des ponts. On dit comme ça. Oui, mais des ponts sur l’abîme, l’Abgrund et en même temps l’Ungrund de Jacob Boehme. C’est l’insondable colère de Dieu, der Grimm Gottes, die Grimmigkeit : mais FLOTTANTE, comme les libres associations de Dieu sur le divan, chez son psychanalyste. Encore plus proche du discours des rêves que Joyce dans Finnegans Wake, Brahms. La plus énigmatique parole de l’Inconscient du monde, des Unbewussten der Welt als Wille.

Ce qui est unique, chez Brahms à son meilleur, c’est la profusion de thèmes; l’invention incessante. Chez Beethoven, il y a deux, trois motifs par unité structurelle, quel que soit le module; chez Brahms, six, huit... Très rare que l’un soit simplement médiocre; après un siècle et demi de routine pour l’oreille, ils peuvent encore nous surprendre et nous enchanter. Mais Picasso, Matisse, eux aussi... Oui ! Mais le registre d’expression de Brahms, tel qu’il est, le jeu tel qu’il est joué, exclut le laid, ne serait-ce que comme ombre: allez dire ça à Pablito... Avec tout ça, Brahms reste malgré tout le cousin pauvre de province : prestige personnel assez mince, à côté de Beethoven le titan, de Mozart lucifer, forget it ! C’est triste. Car à l’intérieur de la pratique de la musique classique occidentale qui commence avec Haydn, le miglior faber, quasiment c’est lui (hormis ce qui chez Beethoven est transcendant). Mais tout autour de Brahms est triste…

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En définitive, de tous les philosophes, celui qui a le mieux cerné l’essentiel quant aux achèvements ultimes de la grande tradition classique-romantique, et notamment les enjeux qui restent communs à Beethoven et Brahms (including Bruckner, la haine de Brahms pour lui étant le moment de noirceur le plus terrible de cette histoire: absolument désespérant), c’est Wittgenstein (qui connut Brahms personnellement dans son enfance) ; même si ce n’est que dans des remarques jetées en passant, souvent, chez lui, les plus profondes. Ludwig Wittgenstein était d’une telle capacité en musique que son frère Paul, le pianiste pour la main gauche, avait peur de jouer en sa présence. Au demeurant Wittgenstein, les témoignages sont unanimes, faisait peur à tout le monde, même à Russell, qui l’avoue dans ses mémoires: le seul homme génial, dit-il, que j’aie rencontré de toute ma vie, et aussi le seul dont j’aie eu peur. Bien sûr Jankélévich aussi disposait d’une sensibilité exquise et d’un très grand savoir, mais pour un idiome sans doute incompatible, celui de Debussy et de Ravel; sur un mode plus descriptif (certes impressionnant) que problématique ou méditatif, comme Wittgenstein. Quant à Theodor Adorno, il n’a fait que divaguer dogmatiquement, et encore, à y regarder de près, à la truelle. Il n’y a rien à en tirer.

André Bernold (d’après André Bernold du 24 mai 2020)

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