Jean Dubuffet & Marcel Moreau, de l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs

À plusieurs reprises, l’auteur de La Pensée mongole [pour une approche plus large de Marcel Moreau et de son écriture, on peut lire ce billet] s’est attaqué au surréalisme, par exemple à André Breton se demandant (dans L’amour fou) : « Le désir, seul ressort du monde, le désir, seule rigueur que l’homme peut connaître, où puis-je être mieux pour l’adorer qu’à l’intérieur d’un nuage ? » Marcel Moreau dénonce alors tout « l’éthéré » de cette pensée dans laquelle il ne voit qu’un « halètement aristocratique », lui prônant plutôt le viscéral, à ses yeux toujours préférable à l’onirisme et à la préciosité. C’était là un terrain où Jean Dubuffet, inventeur de l’Art brut et contempteur de la Culture, ne pouvait que le rencontrer. En 1969 commence une amitié nourrie de fraternelle reconnaissance et de soutien sans faille, un va-et-vient épistolaire se poursuivant jusqu’en 1984. L’éditeur François-Marie Deyrolle nous donne à lire à son enseigne, L’Atelier contemporain, cet ensemble de lettres.

À Marcel Moreau, qui était bien seul dans sa folie, son aîné de 32 ans ne se montre non pas en maître, mais en vis-à-vis de fort calibre. Il est « estomaqué » par la puissance d’écriture de son interlocuteur. Sans doute chez certains peintres ou créateurs de volumes il avait pu constater une capacité d’invention en dehors des normes, mais chez les écrivains, forcément mentalisés, il est rarissime qu’une création puisse s’extravaguer de la sorte. « Mon cher Moreau qui êtes l'ardeur, qui êtes l'incendie et l'ouragan… » lui déclare-il, avant de préciser : « Moi aussi je flambe et j'explose. »

Le 29 septembre 1972, il écrit :

Mon cher Marcel Moreau et frère en doctrine,

Admirable texte ! Éclatant ! De très haute autorité ! Je suis émerveillé. Estomaqué. Jamais vu pareil magistral sabreur. De toute première force ! Il n'y faut pas changer un mot. Tous les mots portent. Pas un qui ne frappe son coup avec une sûreté prodigieuse. Très impressionnant. Bravo !

Et comme vous avez mis dans le mille avec cette dénomination si bien trouvée, si frappante et commotionnante, de la Pensée mongole ! Ce seul terme déjà dit tout.

Oui nous sommes frères, vous et moi, sur ce chemin-là. Je le ressens pleinement.

Quel plaisir me donne ce texte ! Et quel réconfort, quelle confirmation entraînante !

Et que c'est gentil de m'avoir fait tenir ces épreuves toutes chaudes ! Je vous prie faites-moi savoir comment fonctionnent vos horaires et si vous avez des jours, des heures, où nous pourrions nous voir. Je voudrais vous emmener à mon grand atelier de la Cartoucherie de Vincennes, là où il y a des choses curieuses à voir (très mongoles).

Je vous embrasse

Jean Dubuffet

Quelques mois plutôt, cette lettre de Moreau :

24/11 [1971]

Cher Jean Dubuffet,

Avant vous, je n'aimais pas la peinture. Je lui trouvais des bornes répugnantes. Depuis vous, je l'aime, mais je n'aime que la vôtre. Un tel sentiment, qui suppose la fidélité, contient la jalousie, la possessivité, voire l'imprécation. Mais pour que fuse celle-ci, il faudrait que vous me déceviez, ce qui est exclu. D'ailleurs, il est trop tard : vos forêts sont entrées en moi par les racines.

Ce n'est pas tout. Votre art est fluvial d'une extrémité à l'autre de ma psychologie. Ces extrémités se poussent à l'infini, et le fleuve avec elles.

Lorsque je pense à votre œuvre en expansion permanente (verticale, horizontale, oblique, giratoire), mon enveloppe mentale se dilate. Il semble que sa trame craque, qu'elle va céder à un déluge interne. Mais alors, salutairement, les luxuriances féroces venues de vous rencontrent en un point de mon inspiration une issue en quelque sorte fabuleuse.

Je voudrais bien que vous sachiez que l'éloge à quoi se résument mes lettres est aussi peu rituel que possible. Qu'il s'agit pour moi, égoïstement, de découvrir par l'écriture ce qui m'amène à être, avec tant d'impudeur, admiratif. Seul le verbe me permet de reconstituer le coup de foudre et d'en porter les effets jusqu'aux noires lucidités de mon plus vieil enfer.

Merci donc                             À vous. Moreau

 

Ils se sont écrits, ils se sont vus, notamment dans l’atelier de Dubuffet où il emmène Moreau en voiture. Moreau se souvient d’un pilote assurant une conduite très maîtrisée de son véhicule, qu’il rapproche de la graphie du peintre, elle aussi très… disciplinée, finalement. À l’inverse, la graphie du fougueux Moreau danse sur la feuille, et Dubuffet, comme bien d’autres (Alechinsky notamment), sera fasciné par la beauté des manuscrits et il les exposera au musée de l’Art brut, à Lausanne.

En mai 1984, Dubuffet :

« […] À la vérité, le monde me dégoûte. Il m’écœure depuis si longtemps que toute lumière qui m’arrive est blafardise de mort. je me sentais posthumément seul, bien que drument entouré. Dans leur terrible lucidité, les mots m’ont ôté jusqu’aux moyens de savourer l’inespéré, le merveilleux ou le miraculeux. À l’ami que vous êtes, je puis bien dire cela, une confidence pour la tombée de la nuit.  […] » écrit Dubuffet ce 11 mai 1984 dans une de ces dernières lettres à Moreau.

À la fin de cette même année il écrit à  Valère Novarina : « Je ne crois plus au sens de rien, je ne crois même plus que la notion de sens ait un sens. Quelle peinture faire à ce stade ? » À Jacques Berne : « Plus de peinture, la dernière porte la date du 1er décembre. » Les biographes de Dubuffet mentionnent les lettres à ces deux amis dans leur important volume (Dubuffet, éditions Perrin, 2007), mais ils oublient de citer Marcel Moreau, décidément en marge.

Le peintre de l’Hourloupe mourra l’année suivante.

En 2015, toujours matinal, Moreau continue à danser avec les mots, noir sur blanc, se souvenant dans une postface à ces lettres que leurs grands écarts respectifs, à tous deux, prenaient « la direction d’une même outrecuidance. »…




De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs

Jean Dubuffet

Marcel Moreau

(préface de Nathalie Jungerman)

L’Atelier contemporain, 2014

20 €

(Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste. Édition établie en collaboration avec la Fondation Dubuffet.)

 

À signaler également aux mêmes éditions, la correspondance Dubuffet/Novarina,

 

Personne n’est à l’intérieur de rien

Jean Dubuffet

Valère Novarina

(préface de Pierre Vilar)

20 €

(Ouvrage publié avec le concours de la Fondation Jan Michalski, de la Fondation La Poste et du Centre national du Livre.)

 

Également à lire :

Dubuffet

Marianne Jakobi et Julien Dieudonné, 

Perrin, 2007

27 €

 

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