COLTRANE: REPONSE A ARNAUD SIMETIERE

Trane n'est pas Jupiter... Il n'est pas né ex-nihilo ou ab-nihilo... Il n'est même pas sorti de sa cuisse... à Jupiter! Trane c'est un mystique qui fait son chemin. Un long chemin! Qui grappille, échange, s'émeut, s'enflamme... Apprend... Apprend encore... Modestement... Un mystique au beau sens du terme!

J'aime beaucoup J. Coltrane... Beaucoup!

L'aspect spirituel de sa musique, dans sa dernière période "free", me plait aussi beaucoup...

Mais pour donner une image attrayante de Trane je ne suis pas sûr que cette phase (où un seul morceau occupe parfois les deux faces d'un vinyl) soit la plus adaptée.

Pour percevoir le trajet coltranien, cette quête folle d'un absolu musical, il est peut être plus judicieux de se pencher sur les différentes versions "live" de "My favorite things" (judicieusement proposé par M. Tessier, ici https://blogs.mediapart.fr/arnaud-simetiere/blog/091218/love-supreme-le-jazz-en-forme-de-baiser/commentaires#comment-9179260). Par exemple les versions Village Vanguard 1961 avec Dolphy et Roy Hayne, Birdland 1962 avec Dolphy, Copenhague, 1963 etc. On y sent de façon quasi-charnelle la montée spirituelle de Coltrane, l'homme qui jouait, selon une légende, du saxe en dormant... D'ailleurs, ces versions "live" sont, à mon humble avis, supérieures à l'enregistrement de studio de 1961!

Qu'importe! Chacun à sa manière propre de présenter un musicien... Et c'est tant mieux!

Mais, s'agissant de Coltrane, trois musiciens, outre Miles (Kind of blues...), doivent être cités. Ils ont contribué à l'émergence de son génie...

 

Thelonious Monk and John Coltrane - Trinkle Tinkle © Erlendur Svavarsson
 

Thelonious Monk and John Coltrane 1966 Trinkle Tinkle

D'abord Monk, fenêtre sur l'invention rythmique, harmonique, sur la rugosité et la joie de la création... Trane après son passage avec "Sphère" en sort complètement transfiguré... Les silences de Monk (qui exaspéraient Miles) entrent dans son univers... On peut dire que Thelonious Monk est l'accoucheur du Trane de la dernière période, du Trane libre... Trane continuera de jouer des thèmes de Monk jusqu'à la fin de sa vie (exemple Bemsha swing, avec Don Cherry en 1967)... Trane, dans la même période, croise aussi Duke Ellington .

Ellington qui, en passant, fut  l'inventeur du terme "great black music" et qui refusait l'appellation "Jazz", mot pour le moins méprisant et suspect avec ses connotations sexuelles (liées à l’exécrable "Original Dixieland Jass Band" qui fut le premier, en 1917 à enregistrer une parodie des musiques de la Nouvelle Orléans. C'était des blancs grimés en "noirs"!).

Ellington dont le jeu pianistique préfigure parfois celui de Monk... Ne s'est-il pas exclamé, en entendant Monk pour la première fois "Mais ce mec joue comme moi!"

On ne dira jamais assez ce que le monde de la musique doit à ces deux phares que sont Ellington et Monk... J'y reviendrai un jour.

 

John Coltrane- Eric Dolphy © alter-nativa

"Impressions" 1961, Coltrane avec Dolphy

La deuxième clé c'est Eric Dolphy (dont Miles affirmait en entendant un morceau à l'aveugle "Ce mec joue vraiment faux: ce doit être Dolphy!")... Dolphy c'est le tremplin de l'invention perpétuelle. Jouer "faux" pour que cela sonne encore plus juste... Moduler à l'infini.

Ce n'est pas à proprement parler du vrai "free jazz", la musique tripale que balance Eric à la flute, aux saxes ou à la clarinette basse (ah la clarinette basse de Dolphy!) - Pourtant Dolphy a participé à la session fondatrice du style! - C'est simplement des "dérapages contrôlés" par rapport à la "straight line" du "jazz" classique (écoutez les versions de Dolphy justement à la clarinette basse interprétant "Strange Fruit")...

 

John Coltrane & Don Cherry - Bemsha Swing © ropa79

 John Coltrane & Don Cherry 1967 - Bemsha swing

Et puis Don Cherry, le troisième, qui lui aussi, bien après Free-jazz, reste attaché à la mélodie, mais qui la malaxe, la malaxe, la malaxe pour en faire quelque chose de libre!

Trane n'est donc pas Jupiter... Il n'est pas né ex-nihilo ou ab-nihilo... Il n'est même pas sorti de sa cuisse... à Jupiter! Trane c'est un mystique qui fait son chemin. Un long chemin! Qui grappille, échange, s'émeut, s'enflamme... Apprend... Apprend encore... Modestement... Un mystique au beau sens du terme!

Il est évident que cette quête surprend le quidam qui la reçoit cinq sur cinq dans les esgourdes sans percevoir le long cheminement de John...

Coltrane ce n'est pas de la musique facile. Mais ce n'est surtout pas de la musique pour intello, tel que je l'entends dire par de mauvais musiciens de "jazz" très médiatisés, ceux-là même qui mélangent ésotérisme, propos sub-philosophiques et références libidineuses (retour suspect, rigolard et méprisant qui rappelle les connotations générées par l'ODJB de" 1917!)

Il m'a fallu du temps, moi aussi, pour m'emparer de sa belle musique...

J'appréciais comme tout le monde "King of blues" considéré par beaucoup comme le plus important disque de la "great black music"...

Mais les longues digressions intimistes du Coltrane free m'échappaient...

Et puis vint un jour ensoleillé où "Love supreme" remua mon cœur et mon corps. Une sorte de conversion!

Une conversion à Trane, comme celle qui, quelques années plus tôt concernant Bird, s'était réalisée dans l'harmonie de la lumière, des couleurs et de la fraîcheur d'un matin de printemps...

La marche vers la Terre Promise est toujours longue!

Et surprenante!

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