Un anniversaire oublié, la fusillade du Champ-de-Mars, 17 juillet 1791

Alors que nous sommes à la recherche de solutions urgentes pour répondre aux menaces qui assaillent notre nation, et que des voix s'élèvent pour invoquer l'unité nationale telle qu'elle devait être pendant la Révolution, il n'est pas inutile de regarder de près les expériences historiques pour prendre conscience de la complexité des situations de crises, pour évaluer les risques d'initiatives pris

 

Sur un anniversaire oublié, la fusillade du Champ-de-Mars, 17 juillet 1791

ou les dangers d’une mobilisation mal contrôlée

 

 

Alors que nous sommes à la recherche de solutions urgentes pour répondre aux menaces qui assaillent notre nation, et que des voix s'élèvent pour invoquer l'unité nationale telle qu'elle devait être pendant la Révolution, il n'est pas inutile de regarder de près les expériences historiques pour prendre conscience de la complexité des situations de crises, pour évaluer les risques d'initiatives prises sous le coup d'émotions légitimes mais incontrôlées et pour prendre le recul nécessaire à toute démarche politique dans des moments aussi graves.

 

Après le traumatisme

 

Après la fuite du roi arrêtée à Varennes, qui traumatise la nation, le compromis noué parmi les élites qui tiennent l’Assemblée est critiqué par l’opinion publique parisienne, et par quelques députés, Robespierre, Grégoire notamment, si bien que se crée alors un « moment républicain » et que se pose, très anecdotiquement la question récurrente du rôle de la garde nationale. Garde soldée ou garde « bourgeoise », celle-ci entretient de mauvais rapports avec les citoyens passifs qui ne peuvent pas en faire partie, autant qu’avec les militants qui lui reprochent de n’être qu’une troupe dévouée à son chef, La Fayette. Les choix à opérer pour réaliser la Révolution se traduisent ainsi par l’opposition rugueuse entre les « patriotes » en uniforme et les « démocrates » des clubs.

 

En juillet 1791, les intellectuels du Cercle social, dont Condorcet par exemple, s’éloignent de la scène politique, tandis que les sociétés fraternelles, où se retrouvent les futurs sans-culottes, se révèlent inaptes à tenir un discours mobilisateur et se cantonnent à des revendications sociales. Les militants populaires prennent le contrôle le club des Cordeliers, où se réalise la critique des députés et des clubs « bourgeois ». Ce mois de juillet 1791 est exceptionnel, accordant à l’opinion la liberté politique la plus large qui soit (la presse contre-révolutionnaire est aussi particulièrement active et populaire) avant que les restrictions ne la réduisent suite aux événements dramatiques qui vont se dérouler. S’expérimentent ainsi les difficultés à définir ce que doit être « le peuple », qui demeurent toujours plus de deux siècles après ces événements.

 

 

L’incapacité à diriger

 

Toutes les questions essentielles sont donc posées en même temps : le sens de la Révolution, le sort de Louis XVI et l’avenir des mesures sociales. Tous les acteurs n’en ont pas clairement conscience, mais les affrontements qui se multiplient quotidiennement créent une situation explosive. Alors que la monnaie manque, que les billets de confiance se multiplient favorisant la hausse des prix, la question sociale est posée par les ouvriers des ateliers de charité. Ils peuvent se poser en héros et en victimes d’une Révolution en train de les abandonner à leur destin et se proposent d’organiser une manifestation à l’occasion de l’anniversaire du 14 juillet. Les autorités veulent les canaliser, sans pouvoir interdire les mouvements populaires, comme celui qui s’empare provisoirement de canons de la garde nationale. La question politique est plus confuse encore, puisque tous les partis sont divisés face aux décisions à prendre à propos de Louis XVI. Alors que des foules font pression pour poursuivre le roi, des pétitions circulent parmi les Jacobins, dont Danton, ainsi que parmi les Cordeliers menés par Bonneville et Robert. Le 15, sous l’impulsion de Bonneville, une grande manifestation partie des Cordeliers, traverse Paris, portant des bannières frappées des mots La liberté ou la mort. La formule, frappante, n’est pas une préfiguration de la Terreur ; elle relève des discours sur la liberté et la mort qui ont fleuri depuis la Révolution américaine et précisément depuis que Patrick Henry l’ait popularisé en 1775.

 

L’Assemblée, en plein débat sur le sort du roi, s’oppose à toute démonstration, ce qui met les Jacobins de gauche, minoritaires, en porte-à-faux vis-à-vis des Cordeliers, à la fois concurrents et alliés. Le 17 juillet, par souci de légalité et pour éviter de se soumettre à une force populaire, ceux-ci renoncent à la pétition et laissent les pétitionnaires seuls face au maire de Paris, Bailly, et au chef de la garde nationale, La Fayette. Dans la prévision d’un coup de force, les personnalités les plus en vue, Danton, Marat, Robert, reçoivent le conseil de se cacher hors de Paris pour éviter une répression inévitable dont il convient pourtant de limiter les effets dévastateurs.

 

 

La violence faute de contrôle

 

Dans la matinée du 17 juillet, alors que les manifestants commencent à se rassembler sur le Champ de Mars, deux voyeurs désirant profiter du défilé des femmes venant signer la pétition sur l’estrade sous laquelle ils sont cachés, sont découverts et aussitôt lynchés. La peur constante de la conspiration s’est encore traduite par la violence immédiate. L’exaltation augmente sur la place où les mots d’ordre sont de plus en plus déterminés, mais aussi à l’Assemblée et à la Mairie, qui envoie des troupes contre ceux qui apparaissent comme des émeutiers dans l’illégalité. Dans une succession de malentendus, rappelant ceux qui avaient précédé la grande peur et la prise de la Bastille, négociations, bruits alarmistes, confusion des pouvoirs et manque de sang-froid, se cumulent. Tout cela débouche sur le face à face tendu entre des gardes nationales, éprouvées par l’hostilité déployée à leur égard depuis des semaines, et une foule disparate, sans vrai leader, épuisée par une journée entière passée entre exaltation et exaspération. Une fusillade éclate qui provoque la panique. Au moins une douzaine de personnes sont tuées, peut-être une cinquantaine comme le bruit circule ensuite. Dans un paradoxe apparent, ce sont les gardes nationaux « bourgeois » qui ont tiré, alors que les gardes soldés, soit les anciennes gardes françaises, sont restés disciplinés. Manque de professionnalisation, sentiment d’illégitimité, crainte de débordement se sont conjugués au besoin d’en découdre après une tension accumulée depuis des semaines, qu’aucune transaction politique ne semblait pouvoir apaiser. La peur a joué son rôle ordinaire sur des groupes armés non professionnels.

 

En 1848, ce seront aussi, de la même façon, les jeunes gens juste engagés dans la garde nationale qui tireront sur leurs anciens camarades montés sur les barricades de juin. Politiquement parlant, la violence latente a été tranchée par la violence d’État. La loi martiale est maintenue jusqu’au 25, tandis que le Comité des recherches de l’Assemblée poursuit les principaux meneurs démocrates. Après les répercussions de Varennes, cette fusillade achève de bouleverser tout l’échiquier politique.

 

 

La brisure politique

 

Gauche et droite se redistribuent face à l’articulation de la violence populaire et de la violence d’État, même si la confusion prévaut. Il serait abusif d’opposer « peuple » et garde nationale, puisqu’un peu moins du tiers des signataires de la pétition avortée du 17 juillet étaient des gardes nationaux. Les clivages ont suivi des sociabilités et des sensibilités plus que des orientations politiques strictes.

 

C’est le milieu des « démocrates républicains » des sociétés fraternelles, des Cordeliers, tenus par Robert, Desmoulins et Danton, du Cercle social qui est brutalement décapité : leurs journaux, comme La Bouche de fer disparaissant. Mais beaucoup de jacobins, désarçonnés, quittent aussi leur club purement et simplement. A Paris, une grosse minorité d’entre eux se retrouve dans le couvent voisin des Feuillants. Ils en prennent le nom, et ils y reçoivent l’appui d’une cinquantaine de clubs de province. Le noyau jacobin subsistant est cependant rejoint par la majorité des provinciaux, et se range dans l’opposition à l’Assemblée. Les Feuillants se trouvent dans une position difficile. Ils contrôlent de fait les principales institutions et sont responsables de l’identification de l’unité nationale au salut de la patrie.  Mais ils sont en rupture avec toutes les autres forces politiques, de l’extrême droite à la gauche démocratique, sans oublier l’hostilité du roi à leur égard, ainsi que les antagonismes qu’ils suscitent à propos des réformes religieuses et sociales. Ils ne peuvent s’appuyer que sur les frères devenus ennemis que sont les Jacobins maintenus, devenus de facto les seuls porteurs des espoirs populaires à l’Assemblée.

 

Les conflits autour du mot « peuple » s’avivent et se concrétisent. L’unité postulée entre peuple, nation et révolution vient d’éclater. La fusillade du Champ de Mars a rompu l’enchantement. Affirmant que la Révolution était faite, ses responsables ont isolé les « sans-culottes » : le mot commence à se propager pour identifier péjorativement la « populace » coupable des violences des mois précédents. Cependant, entre juillet et décembre 1791, sous l’influence du journaliste Gorsas, lié aux Cordeliers, la signification du sobriquet est renversée et le mot devient l’emblème revendiqué de tous ceux qui s’opposent à l’aristocratie, à la Contre-Révolution, ainsi qu’à la bourgeoisie révolutionnaire incarnée par les Feuillants. Du fait de ses origines polémiques, l’appellation « gauloise et satirique » ne correspond à aucune situation économique précise, mais elle donne au « quatrième État » un symbole, ainsi que des soutiens politiques : les Cordeliers passés aux Jacobins, partisans du pouvoir des classes moyennes. L’accélération de la logique de stigmatisation et d’identification se retournera bientôt contre ces derniers, comme on le verra rapidement. Dans l’immédiat, ces Jacobins, parmi lesquels les tendances « girondines » commencent à se faire jour, défendent les violences vues comme des réactions légitimées par le refus de l’orientation politique prise par l’État.

 

 

L’accoutumance à la violence

 

Varennes et le Champ de Mars auraient-ils été, en outre, les premières marches d’une terreur, annonciatrice de ce qui serait la « Terreur de 93 » ? La question, récemment posée, voudrait faire d’une pierre deux coups. Il s’agirait d’abord de prouver que la violence révolutionnaire s’est imposée peu à peu au fur et à mesure des affrontements, ensuite qu’elle n’a pas été le fait unique des Jacobins, mais aussi des Feuillants, considérés comme modérés par toute l’historiographie. Soulignons encore une fois que répondre à ce problème, c’est se couler dans l’invention thermidorienne et réactionnaire de la « Terreur » comme système légal. Rappelons que, jusqu’en 1793-1794, aucun Comité de gouvernement ne voulait établir un tel régime, ce qui fut dit explicitement.

 

Redisons aussi que les pratiques de défense communautaire, de punitions juridiques expéditives et de violences politiques étaient communes à la monarchie avant 1789. Celle-ci avait de surcroît l’habitude de laisser exploser les émeutes populaires, faute de moyens, avant de punir exemplairement quelques meneurs pour amorcer le retour au calme. Les exécutions publiques et les expéditions militaires ou de police étaient les choses du monde les mieux partagées. Les intendants, gouverneurs et municipalités y avaient recours dès qu’ils s’estimaient assez forts pour les entreprendre. Les Feuillants n’ont innové que dans la mesure où ils se sont inscrits dans un univers politique différent et qu’ils ne comprirent pas : celui d’une démocratie en recherche d’elle-même.

 

 

 

 

 

(tiré pour partie de La Nouvelle Histoire de la Révolution française, Perrin, 2012)

 

 

 

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