Jean Dugenêt
Essayiste politique
Abonné·e de Mediapart

48 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 juil. 2022

Contre certaines demi-vérités de la propagande pro-russe

Jean Dugenêt
Essayiste politique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Avant-propos

Je publie ci-dessous un article de mon ami Martin. Je précise qu’il n’est pas membre de l’AGIMO et ne se réclame pas du marxisme. Nous nous sommes rencontrés, sur AgoraVox, lors d’échanges à propos de l’invasion de l’Ukraine. Nous regrettons qu’une censure s’exerce sur ce site contre ceux qui veulent rétablir la vérité face aux mensonges de la propagande de Poutine. Cette propagande est massivement reprise et privilégiée sur AgoraVox qui perd ainsi son statut de site de journalisme citoyen. Le choix de la direction d’orienter ainsi la ligne éditoriale d’AgoraVox a pour principal effet d’éloigner de plus en plus les lecteurs. Nous ne savons pas pourquoi la direction d’AgoraVox se livre à ce sabotage.

Quoi qu’il en soit, nous continuons à essayer de rétablir la vérité comme je l’ai fait dans mes articles précédents à propos de la prétendue promesse de non-extension de l’OTAN à l’Est. Nous avons la preuve qu’il n’y a jamais eu de telles promesses.

Martin s’attaque ici à toute la propagande de Poutine sur la prétendue « dénazification ». Ces défenseurs ont maintes fois repris ce thème en accumulant une énorme masse de calomnies. Au bout du compte ces calomnies se sont retournées contre Poutine. Elles ont contribué à cimenter l’unité du peuple qui ne peut qu’être écœuré par cette propagande extravagante.

Martin s’intéresse donc aux différents partis d’extrême-droite ukrainien. Son objectif n’est nullement de les défendre mais il cherche à montrer deux choses :

- Quelle est la réalité de leurs orientations ? Peut-on dire qu’ils sont néo-nazis ? Peut-on dire qu’ils sont antisémites ?

- Quelle est leur réelle importance ?

L’analyse de Martin est rigoureuse car il remonte à la source des faits. A propos de l’antisémitisme, il s’est renseigné directement auprès de l’Union des Juifs d’Ukraine. Il a examiné en détail les programmes des organisations d’extrême-droite Svoboda et Secteur Droit. C’est avec plaisir que je reproduis son article.

Jean Dugenêt, le 8 juillet 2022

-=-=-=-=-=-=-=-=-

I- Le gouvernement succédant à celui de Ianoukovitch en 2014.

Ce gouvernement ne fut pas élu par le peuple mais en quelque sorte par la Rada (le parlement ukrainien) dans l'urgence de la situation (les manifestations massives et insurrectionnelles provoquant la destitution du président Viktor Ianoukovitch). La Rada décida d'un gouvernement provisoire issu de l'opposition dont les principaux leaders étaient Arseni Iatseniouk, Oleksandr Tourtchynov, Vitali Klitscho (le boxeur), tous trois centristes, et un quatrième, le président de Svoboda, le nommé Oleh Tyahnybok (d'extrême droite). Le parti largement majoritaire au sein de l'opposition était celui d'Oleksandr Tourtchynov (centriste), lequel devint en février 2014 président de la Rada et chef d'État par intérim. Il nomma comme premier ministre Arseni Iatseniouk qui, par suite, constitua un gouvernement avec des membres de son propre mouvement politique et d'autres personnes opposées à la politique de Viktor Ianoukovitch, dont une minorité issue de Svoboda (parti nationaliste), mouvement qui depuis 2012 avait 37 sièges au parlement (sur 450). Quant à Vitali Klitscho (le boxeur) avec son parti OUDAR (Coup de poing), il déclina l'offre d'être représenté.

Arseni Iatseniouk.

Sur les 21 membres du gouvernement provisoire de Iatseniouk il y en a eu 4 de Svoboda : Oleksandr Sych / Ihor Tenyukh / Andriy Mokhnyk / Ihor Shvaika. Les autres étaient soit de la tendance centre droit proeuropéen, soit d'aucuns partis. La Rada avalisa le choix de Iatseniouk puis, au bout de quelques mois, ce gouvernement de fortune fut dissous lors des présidentielles gagnée par Petro Porochenko (du parti Solidarité européenne). À partir de 2015 ceux de Svoboda ne sont plus jamais réapparus sur la scène politique. Ils avaient intégré le gouvernement d'Arseni Iatseniouk le 27 février 2014 et le quittèrent dans la même année les uns après les autres entre mars et décembre  2014

Soulignons qu'en 2015, un an après la révolution de Maïdan, le gouvernement a pris nettement position contre Svoboda. Lorsque le parlement ukrainien, sous pression occidentale, a voté une réforme pour donner plus d'autonomie à la région de Donbass, des nationalistes issus de divers mouvements, dont Svoboda, manifestèrent contre cette réforme et affrontèrent violemment les forces de l'ordre (1) : trois policiers furent tués et des centaines d'autres blessés. Arseni Iatseniouk déclara à la télévision que les agissements de l'extrême droite sous couvert de patriotisme sont pires que ceux des séparatistes (2). Le ministre de l'intérieur Arsen Avakov qualifia Svoboda de parti du terrorisme. Et le président de Svoboda, Oleh Tyahnibok, proféra que le gouvernement cherchait à éliminer Svoboda de la vie politique : « Le pouvoir tente d'évincer les nationalistes (du scrutin). Ils ne veulent pas que siègent dans les conseils municipaux des citoyens qui puissent s'opposer à leur tyrannie et au pillage du peuple qu'ils entreprennent !» (3)

II- Andriy Parubiy.

Mais à ceux de Svoboda ayant intégré le gouvernement de Iatsenouik ne devrait-on pas ajouter Andriy Parubiy, le fondateur de Slovoba au début des années 90, qui le 27 février 2014 devint secrétaire du conseil de défense et de sécurité nationale ? Certains pro-russes, et certains anti-atlantistes tel Mélenchon en 2016 (4) le prétendent de façon erronée, car en 2014 Andriy Parubiy n'était déjà plus membre du parti Svoboda, il l'avait quitté depuis 2004, année de la révolution orange où il rejoignit le centre droit du pro-européen Viktor Iouchtchenko.

Andriy Parubiy

D'aucuns rétorqueront qu'en 2014 son adjoint d'alors était tout de même Dmytro Iaroch, le chef de l'organisation réputée de droite radicale nommée Secteur Droit, qui avant d'être un parti fut un groupe paramilitaire fondée en novembre 2013 pour mener des actions contre les forces de l'ordre du pouvoir en place lors de la révolution de Maïdan. L'information comme quoi Dmytro Iaroch était l'adjoint de Andriy Parubiy se trouve dans Wikipedia (au nom de Parubiy et pas à celui de Iaroch) avec comme source un article du Financial Times. Or cette information ne concorde pas avec d'autres sources (5) pour lesquelles Dmytro Iaroch est devenu conseiller au ministère de la défense non pas en 2014 mais en 2015, année à laquelle Andriy Parubiy avait déjà quitté son poste de secrétaire de la défense (7 août 2014).

III- Dmytro Iaroch

Dmytro Iaroch, fondateur du mouvement Secteur Droit

Une rumeur – reprise par Wikipedia – nous dit qu'en mars 2014 il aurait appelé « à répandre la terreur sur le territoire russe » et que cela lui aurait « valu l'objet d'un mandat d'arrêt international auprès d’Interpol entre juillet 2014 et janvier 2016 ». Mais les liens auxquels nous renvoie Wikipedia ne prouvent rien à ce sujet. Un article russe datant de 2014 affirme qu'Interpol recherchait Dmytro Iaroch et pourtant, sur le site d'Interpol et aux dates en question, on ne trouve rien de tel. Quant à l'autre lien, un article du magazine Le point, celui-ci nous parle seulement d'une accusation venant de la Russie et d'un démenti de la part de Secteur Droit. Voici un extrait qui résume l'article :

« Dmytro Iaroch aurait écrit sur un réseau social qu'il voulait que le chef rebelle tchétchène Dokou Oumarov arme les combattants anti-russes, ce qui a provoqué de vives réactions d'un responsable de la diplomatie russe et du président tchétchène Ramzan Kadyrov. Pravy Sektor a affirmé que son site avait été piraté. »

Quoi qu'il en soit, Dmytro Iaroch a-t-il une importance politique en Ukraine et serait-il un néonazi comme le prétendent les pro-russes ? Aux élections présidentielles de mai 2014 il échoua avec 0,74% de voix. Puis en octobre 2014 il est seulement parvenu à avoir une petite place de député (un seul siège pour son parti) dans les élections législatives. La même année, avec quelques sympathisants du Secteur Droit, il manifeste auprès de la communauté juive ukrainienne contre le terrorisme en Israël (6). Ainsi, et bien que des groupes néonazis se serraient ralliés à son parti (Secteur Droit), Dmytro Iaroch ne semble pas soutenir le néonazisme.

Il se réclame du bandérisme. Or, ce mouvement est souvent associé et même assimilé au nazisme. Est-ce justifié ?

Le bandérisme a connu plusieurs périodes où il a eu des positions différentes à l’égard de l’Allemagne nazie. Il a en effet été collaborationniste. L'armée bandériste s'est alliée à l'Allemagne nazie et a commis des massacres contre des civils juifs. Bandera n'a cependant pas participé à ces massacres puisqu'il était incarcéré par les nazis de 1941 à 1944 du fait qu'il voulait l'indépendance de l'Ukraine) (7).

Il faut donc se souvenir que le bandérisme a aussi été un mouvement opposé à l’emprise allemande et russe sur l’Ukraine. Bandera était surtout un nationaliste qui voulait l’indépendance de l’Ukraine. C’est surtout en ce sens que Dmytro Iaroch se réclame du bandérisme.

Continuons à grands traits sur son parcours : En 2015, Dmytro Iaroch devint adjoint du chef militaire Viktor Moujenko et non d'Andriy Parubiy. En 2016, il quitta Secteur Droit et créa un autre mouvement politique, le DIYA, qui soutint le parti Svoboda lors des élections présidentielles de 2019, parti qui échoua avec 1,2%, puis avec 2,15% aux législatives. Et enfin, en 2021, il est nommé conseiller du commandant en chef des forces armées. Il déclare à ce sujet que ce poste n'est absolument pas une position politique :

« C'est une question purement militaire. Il s'agit de renforcer la capacité de défense de l'État. C'est ce qui, en fait, est le plus proche de moi. »

Dans le même entretien on lui a demandé s'il se considérait comme un membre de l'équipe Zelensky et il a répondu :

« Non, je n'ai même pas de contact avec elle. Je suis conseiller du commandant en chef des forces armées, qui, en fait, est engagé dans la défense de l’État. »

Quant à savoir si devenir un jour conseiller du président l'intéresserait, il fit savoir que ce n'était pas possible car ses convictions intimes ne collaient pas du tout avec celle de Zelensky (8).

En d'autres termes, Dmytro Iavoch, a bien moins réussi sa carrière politique (presque nulle) que sa carrière militaire.

IV- De quel nationalisme Secteur Droit est-il le nom ?

Secteur Droit est un mouvement traditionaliste, nationaliste, qui rejette le multiculturalisme sans pour autant être contre les diversités ethniques qu'il y a en Ukraine, à condition que tous apprennent à l'école à parler l'ukrainien pour des raisons d'identité nationale. Par ailleurs c'est un mouvement qui s'oppose aux revendications des homosexuels (reconnaissance et égalité de droit). Ajoutons que cette droite radicale se méfie de l'Union européenne, la considérant comme contraire aux valeurs revendiquées et comme un modèle de totalitarisme libéral. C'est pourquoi ce parti refuse l'adhésion à UE. Son programme le dit en ces termes :

« Préservation du statut et de la souveraineté des non-alignés. L'Ukraine ne peut être membre d'aucune association avec des organes directeurs supranationaux. L'Ukraine ne devrait pas adhérer à l'Union européenne, car les engagements qu'elle prendrait conduiraient à son asservissement néocolonial complet et sa dégradation nationale (9). »

Cependant son plus grand ennemi est moins l'Union européenne que la Russie, pour avoir cherché à maintenir l'Ukraine sous son joug malgré l'indépendance reconnue en 1991 et qui avec l'annexion de la Crimée et la guerre du Donbass veut la démembrer en s'appuyant sur les séparatistes, en les attisant et les aidant militairement. Cela ne signifie pas que Secteur Droit soit contre les russophones. La quasi-totalité de la population ukrainienne, y compris les membres de Secteur Droit, savent parler et l'ukrainien et le russe. La télévision, les médias, sont en russe (telle la série « Serviteur du peuple » réalisée entre 2015 et 2019 dans laquelle joue Zelensky). Actuellement, sur leur site internet on ne verra pas de diatribe contre les russophones. On ne verra pas non plus de propos néonazis. Secteur Droit n'est ni contre les juifs ni contre les russophones mais contre les séparatistes et les pro-russes. À l'article 3.3 de leur programme, on lit :

« La politique culturelle doit unir tous les citoyens de notre pays, indépendamment de la religion, de la langue de communication et des opinions politiques, autour de l'idée d'un nouvel État conciliaire ukrainien indépendant, prospère et fort. »

Et à l'article 3.8 :

« Garantir la liberté de toutes les religions au sein de l’État, tant qu'elles ne menacent pas son existence et ne s'opposent pas à la moralité et aux principes traditionnels du peuple ukrainien. »

V- Oleh Tyhnibok et son parti Svoboda.

Oleh Tyahnibok, président de Svoboda depuis 2004, ne fut pas un membre du gouvernement provisoire d'Arseni Iatsounik (2014) mais un député de la Rada. Il l'était depuis 2012 à l’époque où le pro-russe Viktor Ianoukovitch était déjà chef de l’État. Son parti avait atteint le score inédit de 10,5% aux législatives lui permettant d'avoir 37 sièges au parlement sur 450. Il faut aussi mentionner le fait que parmi les quatre membres de Svoboda qui ont eu un rôle dans le furtif gouvernement de 2014, trois d'entre eux furent auparavant députés dès 2012, année qui, dans les législatives, n'avait jamais été aussi favorable à Svoboda.

Ce parti nationaliste d'extrême droite est pour la séparation de l'église et de l’État. Il est pour le rétablissement de la peine de mort. Il est pour la liberté d'avoir des armes à feux. Il est défavorable à l'immigration. Il veut supprimer les oligarchies en brisant le lien de corruption entre le monde des hommes d'affaires fortunés et les protagonistes politiques. L'autre point important de leur programme – que l'on peut consulter leur site (10) - est la promotion de la langue ukrainienne dans l'enseignement et le fonctionnariat.

Articel 6.1 : « Protéger le statut de l'ukrainien en tant que seule langue d'État ». (Proposition symétriquement opposée à celle du poulain de Poutine, le destitué Viktor Iakounovitch, car lui voulait que ce soit le russe qui soit la seule langue d’État.)

Article 6.3 : « Introduire un examen obligatoire de langue ukrainienne pour les fonctionnaires et les candidats aux postes d’élus. Créer un réseau d'institutions agréées pour passer des examens en langue ukrainienne et délivrer des certificats de la norme internationale sous le nom de "diplôme de langue ukrainienne" : Obliger tous les fonctionnaires à utiliser la langue ukrainienne au travail et lors de discours publics.

Et concernant l'enseignement des autres langues parlées en Ukraine, l'article 7 de leur constitution nous dit ceci : « Les citoyens ukrainiens appartenant à des minorités nationales ont le droit de créer et de gérer des organisations culturelles, des sociétés et des écoles du dimanche aux fins de l'apprentissage facultatif de leur langue maternelle. »

Et pour en revenir à l’immigration, l'article 5.1 du programme de Svoboda stipule qu'il faut :

 « Adopter une nouvelle loi sur la citoyenneté, selon laquelle la citoyenneté ne sera accordée qu'aux personnes nées en Ukraine ou qui sont des Ukrainiens de souche revenus de l'étranger pour résider en Ukraine de façon permanente ». Et à l'article 5.10 : « Renforcer la protection de la frontière de l’État et bloquer les canaux de migration illégale. Introduire des mesures anti-migration plus strictes et améliorer le système de détention et d'expulsion des étrangers en situation irrégulière. » Et à l'article 5.5 : « Permettre aux personnes nées en Ukraine d'étrangers ou d'apatrides d'acquérir la nationalité ukrainienne à l'âge de la majorité uniquement à condition de maîtriser la langue ukrainienne, de connaître l'histoire ukrainienne et de prêter serment de loyauté envers l'Ukraine. »

Sur de nombreux points Svoboda ressemble à une sorte de Rassemblement National. Ils ont d’ailleurs des affinités et leurs leaders se sont pour cela rencontrés et visiblement appréciés.

Marine Le Pen et Oleh Tyahnibok

Idéologiquement ils sont proches. Cependant leur lien s'est rompu lors de l'annexion de la Crimée, car Marine Le Pen a considéré comme légal le rattachement de la Crimée à la Russie.

Pareillement Svoboda est proche des conceptions politiques du fondateur de Secteur Droit, Dmytro Iavoch. Cependant ce dernier en 2014 a émis contre Svoboda cette critique : « Nous avons beaucoup de positions communes sur les questions idéologiques, mais il y a de grandes différences. Par exemple, je ne comprends pas certaines choses racistes qu'ils partagent, je ne les accepte absolument pas. » (11) Dmytro Iaroch parle ici de racisme mais il serait peut-être plus juste de parler d'un hyper-nationalisme et de xénophobie. Car le racisme implique l'idée qu'il n'y a pas un seul genre humain mais des races, idée qui, lorsque l'on consulte attentivement le site de Svoboda, leurs textes, leur programme et constitution, ne se rencontre pas. D'autre part leur coller l'épithète néonazis comme le fait la propagande pro-russe est largement abusif, car on ne trouvera rien non plus dans leurs textes qui soit en lien avec le néonazisme : pas de propos contre les juifs, pas de doctrine sur la race, pas d'idée sur une supériorité raciale de tel groupe humain, pas non plus d'expansionnisme colonial, pas d'articles constitutionnels qui mettraient les juifs en difficulté.

Il y a bien des petits groupes néonazis qui adhèrent à Svoboda et qui ont célébré en 2013 la division SS Halychyna, mais le parti et la majorité des membres de Svoboda ne promeuvent pas le nazisme. Des phénomènes du même genre ont pu être observés dans le FN (ex RN). Il y eut certes des dérapages antisémites dans des discours d'Oleh Tyahnibok — notamment en 2004 lorsqu'il déclara que l'Ukraine était sous la coupe d'une mafia judéo-moscovite, propos qui lui valu d'être aussitôt exclu d'une coalition autour du pro-européen Viktor Iouchtchenko — mais plus on avance dans le temps, moins les dérapages se manifestent dans la bouche du président de Svoboda. Cela est comparable aux multiples esclandres pour lesquelles Jean-Marie Le Pen a été condamné. En tout cas, que ce soit dans son blog (12) ou dans le site de Svoboda, on ne trouve aucune référence au nazisme.

Et n'oublions pas que Svoboda n'a jamais eu de succès auprès des ukrainiens. Aux élections présidentielles ce parti n'a jamais atteint les 2 %. Et comme nous l'avons vu plus haut, sa seule apparition dans un gouvernement (2014) fut de façon furtive, provisoire, somme toute mineure.

VI- Qu'en pensent les juifs d'Ukraine ?

Pour se renseigner là-dessus le mieux n'est-il pas de parler directement avec l'union des juifs d'Ukraine (Vaad) ? C'est ce que j'ai fait. J'ai pu le faire par mail avec l'aide de Google traduction.

L'un des représentants de cette union, un certain Likhachev, a bien voulu répondre à mes questions. À la question de savoir si Oleh Tyahnibok et son parti Svoboda sont des néonazis, il m'a écrit :

« Oleh Tyahnibok et Svoboda sont à peu près les mêmes que Marine Le Pen et son parti Rassemblement national. Bien sûr, ce sont des nationalistes et il y a des gens d'opinions radicales de droite dans le parti Svoboda. Mais il n'y a aucune raison de généraliser et de qualifier ce parti de néonazi. »

Et en 2014 les juifs d'Ukraine se sont-ils inquiétés du fait qu'il y avait dans le gouvernement provisoire une poignée de membres de Svoboda ? Réponse :

« Non, les juifs Ukrainiens en 2014 n'avaient pas peur ni de Svoboda ni d'Oleh Tyahnibok (qui ne fit que 1,16% aux élections présidentielles d'alors). Les juifs ukrainiens avaient peur à cause de l'agression russe qui avait commencé. »

Et d'ajouter :

« Aucun membre de Svoboda nommés au gouvernement en 2014 n'a été vu en train de faire des déclarations antisémites. Ils n'ont eu aucune réelle importance au sein de ce gouvernement. D'autre part leur nomination était logique puisque le gouvernement était de transition et que Svoboda était représenté au parlement (depuis 2012). Cette situation n'a effrayé aucun juif ukrainien. »

Et Secteur Droit est-il vraiment un parti néonazi ? Réponse :

« Non, Secteur Droit n'est pas une organisation néonazie. C'est un groupe marginal et bien qu'il y ait probablement davantage de personnes qui ont des opinions radicales que dans Svoboda, la différence entre ces deux partis est insignifiante. »

J'ai posé aussi la question de savoir comment les ukrainiens considèrent Stepan Bandera. Réponse :

« Stepan Bandera n'était certainement pas un nazi, même si sa version de l'idéologie nationale était, bien sûr, assez radicale et ce même à cette époque ; il est évident qu'il considérait l'idéal de l'Ukraine comme un État autoritaire, et son nationalisme était ethnocentrique. Problématique est aussi sa tentative de construire des relations alliées avec les nazis. Cependant il est évident qu'après l'Holodomor (le génocide du peuple ukrainien organisé par les autorités soviétiques) et les répressions dans les territoires de l'ouest de l'Ukraine occupés par l'Union soviétique en 1939-1941, il est évident que c'était là un choix naturel pour le leader du nationalisme (radical) ukrainien. Il est également important de rappeler que l'alliance de Bandera avec le Troisième Reich fut de très courte durée, et dura quelques semaines après le début de la guerre germano-soviétique. Pour les Ukrainiens modernes, cependant, l'idéologie politique réelle de Stepan Bandera joue un rôle très mineur. Il est devenu une image collective, la personnification de la lutte pour l'indépendance ukrainienne. C'est à ce titre que sa figure est devenue symbolique aujourd'hui. Tout ce qui est important pour la société ukrainienne moderne à l'image de Bandera, c'est qu'il s'est battu pour la création de l'État ukrainien et l'existence du peuple ukrainien. »

Ainsi Bandera n'est pas glorifié pour son collaborationnisme (qui fut bref) mais bien pour sa volonté de fonder une Ukraine indépendante. Il est devenu le symbole de cette lutte pour l'indépendance. On peut d'ailleurs donner l'exemple d'une certaine « Maria » qui dans le site Sector Parvdy (tendance Secteur Droit) nous raconte en quelques lignes et quelques photos sa visite en 2008 au camp de concentration de Sachsenhausen, puis à celui d'Auschwitz :

« Le camp de concentration de Sachsenhausen est situé dans la banlieue de Berlin, ce qui est important pour les Ukrainiens, tout d'abord, car il a abrité le chef Stepan Bandera de 1942 à 1944. Ce furent mes premières visites à l'ancien camp de concentration, puis il y eut Auschwitz, d'autres sont prévues. Mais, malgré le fait que le temps a passé, les sentiments étranges du souvenir de ce voyage ne disparaissent pas. Le camp de concentration, même s'il n'est plus qu'un musée, est un lieu qui prend une part de l'âme, car chaque centimètre qui s'y trouve raconte la souffrance humaine (13). »

Voilà de quoi est fait le bandérisme des ukrainiens. Oui, lorsque l'on se renseigne sérieusement sur ce que disent les ukrainiens sur ce sujet, et plus encore sur ce qu'en pensent les juifs d'Ukraine, on ne peut qu'être ahuri devant le monceau de mensonges proférés contre l'Ukraine et son soi-disant nazisme. Certains continueront à en proférer, rien ne les arrêtera. Toutes les preuves que les personnes concernées nous donnent n'y changera rien et c'est bien triste : les demi-vérités de la propagande pro-russe resteront le pain bénit de ceux qui se vautrent dans des fictions intellectuelles.

VII Résumé et conclusion

En examinant les faits, nous voyons que l’extrême-droite ukrainienne est très minoritaire dans la population. Les ukrainiens ont eu la chance de ne jamais avoir eu un président qui cherche à faire monter l’extrême-droite comme cela s’est vu dans au moins un autre pays. Ils ne sont pas représentés dans les institutions à l’exception du bref passage de 4 ministres de Svoboda dans le gouvernement provisoire de 2014.

Quand on examine leurs programmes politiques, il est évident que ces organisations ne sont pas plus néo-nazies ou antisémites que le RN de Marine Le Pen en France. Ils sont d’ailleurs très proches du RN sur toutes les questions à l’exception que ce sont des nationalistes ukrainiens qui s’opposent à Poutine dans sa volonté de les coloniser alors que Marine Le Pen a approuvé l’occupation de la Crimée par l’armée de Poutine.

Des comportements particulièrement extrémistes ont pu être observé de la part d’individus ou de mini-groupes se réclamant de ces mouvements mais pas plus ni moins que cela a pu se voir aussi en France chez des individus se réclamant du FN (ex RN). On se souvient en particulier d’évènements particulièrement violents à la fin de manifestations du FN et des déclarations de Jean-Marie Le Pen qui lui ont valu d’être plusieurs fois condamné. Rien d’aussi grave n’a pu être observé dans les deux groupes mentionnés.

Nous trouverions facilement des groupes et partis d’extrême-droite en Russie qui sont beaucoup plus proches du nazisme. Voir à ce sujet l’article « Des néo-nazis russe combattent en Ukraine ». Il serait assurément plus urgent de « dénazifier » chez Poutine qu’en Ukraine.

Sources :

(1) https://www.ladepeche.fr/article/2015/09/01/2168511-ukraine-2e-policier-succombe-blessures-apres-heurts-kiev.html

(2)https://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/01/kiev-fait-face-a-une-violente-opposition-sur-la-reforme-constitutionnelle_4741982_3214.html

(3) https://www.liberation.fr/planete/2015/10/20/ukraine-retour-de-flamme-pour-svoboda_1407635/

(4) Mélenchon avait en effet déjà eu des propos fallacieux en 2016, tels ces deux tweets : 1 "Demain de Rugy (celui-ci était alors président de l'assemblée générale) reçoit solennellement le néonazi antisémite ukrainien Svoboda ! Voilà où mène l'atlantisme forcené. " - 2 : "J'apprends que Rugy va recevoir demain (à l'assemblée) l'abject et fondateur du parti ukrainien néo-nazi Svoboda. Même si c'est le nouveau Président du parlement (Rada), la république française n'a pas à honorer ce violent xénophobe. Je demande à de Rugy d'annuler ce rdv."

Ce qui étonne aussi c'est que Mélenchon a lui-même eu des propos frôlant l'antisémitisme et le complotisme, ce fut peu avant les élections présidentielles et cela avait des allures dieudonesque ou soralesque : Dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre ; tout ça, s'est écrit d'avance, ça va recommencer, nous aurons le petit personnage sorti du chapeau, nous aurons l’événement gravissime qui doit une fois plus permettre de montrer du doigt les musulmans et d'inventer une guerre civile. Il faisait référence à l'affaire Merah (2012), ce jeune homme qui avait tué 4 personnes dont trois enfants juifs à Toulouse.

(5) Dans le journal Le monde par exemple :

 https://www.lemonde.fr/europe/article/2015/04/06/ukraine-le-leader-ultranationaliste-dmytro-iaroch-nomme-au-ministere-de-la-defense_4610275_3214.html

Ou dans Wikipedia en consultant le page Dmitro Iavoch et non celle de Andriy Parubiy.

(6) Sur cette manifestation et avec l'aide Google traduction :

https://www.segodnya.ua/ua/regions/dnepr/v-dnepropetrovske-pravyy-sektor-i-evreyskaya-obshchina-mitingovali-v-podderzhku-izrailya-540103.html

(7) Sur Stepan Bandera et sa lutte contre l'Allemagne et l'URSS, le 5 juillet 1941 :

« Stepan Bandera est arrêté à Cracovie et transféré à Berlin avec Iaroslav Stetsko. Stepan Bandera proteste devant la chancellerie du Reich au sujet de l'arrestation de son gouvernement. Puis Stepan Bandera est emprisonné après janvier 1942 au camp de concentration de Sachsenhausen, dans la section réservée aux hautes personnalités politiques. En octobre 1942, en Volhynie, mécontents de la politique nazie en Ukraine, les Ukrainiens forment une armée qu'ils baptisent l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), avec comme objectif de combattre l'Allemagne nazie, l'URSS et les partisans polonais. Mykola Lebed et Roman Choukhevytch prennent la tête de cette armée qui passe sous l'autorité de l'OUN-B. Fin 1944, Stepan Bandera est en Suisse. Dans sa cavale, afin d'échapper aux espions soviétiques, il change sans cesse de ville : Berlin, Innsbruck, Seefeld. Ensuite, sur les recommandations des services secrets britanniques, il rejoint la zone américaine de Munich, où il s'installe dans la Kreittmayrstraße 7 avec sa femme, Iaroslava Oparivska, et leurs trois enfants, Natalka (née en 1941), Andriy (né en 1942) et Lessia (née en 1948), sous l'identité du correspondant apatride86 Stefan Popel87, né à Jaros?aw. Sous cette fausse identité, Stepan Bandera peut continuer à diriger l'OUN-B ». https://wikimonde.com/article/Stepan_Bandera

(8) Compte rendu de l’interview de Dmytro Iavotch en 2021 (là encore Google traduction vous permettra de le lire) : https://gordonua.com/news/politics/jarosh-naznachennyj-sovetnikom-glavnokomandujushchego-vsu-zajavil-chto-ne-schitaet-sebja-chastju-komandy-zelenskogo-1581719.html

(9) Le programme de Secteur Droit se trouve sur leur site (Google traduction vous permettra de le lire), à l'adresse suivante : https://pravyysektor.info/programa-nacionalnogo-vyzvolennya-ta-derzhavotvorennya

(10) Programme de Svoboda : https://svoboda.org.ua/party/program/

(11) Entretien Dmytro Iavoch : https://srbpodcast.org/2014/02/07/interview-dmytro-yarosh-leader-right-sector/

(12) Blog d'Oleh Tyhniboh : https://blogs.pravda.com.ua/authors/tiahnybok/4f9528f14bbca/

(13) Sector Pravdy et Bandera : https://sectorpravdy.com/ua/news/tochka-zoru/2501-zakhsenkhauzen-mistse-uviaznennia-stepana-bandery-foto

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Proche-Orient
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Au moins trente et un morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figurent six enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. L’armée israélienne parle d’une « attaque préventive ».
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)
Journal — Amériques
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous