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Billet de blog 12 déc. 2021

Chez les lambertistes, le « ver était dans le fruit » avant 1981

Comme beaucoup d’autres, nous appelons « lambertisme » le courant impulsé par Lambert. J’ai déjà parlé d’eux dans un article intitulé « Quand les lambertistes étaient trotskystes ». La date de 1951 marque leur naissance. Ils sont apparus à ce moment pour continuer le combat mené de Marx à Trotsky pour construire une internationale révolutionnaire afin de faire la révolution socialiste.

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La crise « pabliste »

La direction de la IVème internationale s’est montrée trop faible à la sortie de la guerre pour résister à la pression du stalinisme. Les trotskystes, déjà faibles lors de la proclamation de la IVème internationale en 1938, avaient été décimés par la guerre et la répression conjuguée du nazisme et du stalinisme. Personne ne pouvait prétendre avoir l’autorité de Trotsky pour diriger l’internationale car personne n’avait son expérience. Il convenait d’assurer à la fois la plus grande démocratie dans l’internationale et rechercher la rigueur dans l’analyse marxiste en profitant le plus possible de l’expérience léguée par Marx, Lénine, Trotsky… Au lieu de cela, dès 1951, la direction avec Michel Pablo, Ernest Mandel et Pierre Franck a sorti toute une théorie qui était une anticipation sur la fameuse théorie des blocs de Samuel Huntington. La lutte entre les deux blocs (Bloc capitaliste, bloc de l’URSS) venait, sinon se substituer, du moins prendre l’avantage sur la lutte des classes. Ils ont voulu imposer cette révision du marxisme à toutes les sections de l’internationale. Il fallait, selon eux, défendre le bloc de l’URSS et, en conséquence, la grande tâche des trotskystes était d'entrer dans les partis communistes. Cette tactique était appelée « entrisme sui generis » (entrisme un peu spécial). C'était, à l'évidence, une capitulation devant le stalinisme. Il ne s’agissait plus de construire des partis trotskystes indépendants. Au nom d’une soi-disant intégration dans le « réel mouvement de masse » Pablo voulait imposer que les trotskystes se dissolvent dans « les partis politiques ouvriers les plus représentatifs ». Il s’agissait évidemment, du moins en Europe, des partis staliniens. Plus tard, en mai 1965, Pierre Frank, dans une brochure intitulée « Construire le parti révolutionnaire » précisera comment il entendait mener une activité au sein du PCF en y avançant des positions qui ne heurteraient pas l’appareil stalinien et seraient donc acceptables par tous :

« Un secteur dit «entriste» constitué par l'essentiel de nos forces travaillant au sein du P.C.F. et de ses organisations satellites, au niveau où cela est possible dans ce partí, c'est-a-dire sans déployer le drapeau du trotskysme mais en y exprimant des positions qui soient les plus avancées auxquelles les membres du P.C.F. (ou du moins une partie d’entre eux) puissent étre sensibles... Nous disons qu'il faut, dans l'activité au sein des partís communistes de masse comme le P.C.F., intervenir en fonction des rythmes des développements politiques qui s'y produisent, ne pas s'y lancer dans un assaut frontal contre la direction et l'appareil quand les circonstances ne sont pas propices. »

Les lambertistes ont refusé de suivre cette politique. Pour des militants comme Gérard Bloch, il était inimaginable qu’on vienne lui demander de ramper à l’intérieur du PCF, son drapeau sous le bras, après qu’il eut réussi à construire une force autour de lui pour résister au stalinisme. Avant de partir en déportation, il avait été enfermé à la centrale d’Eysses où les staliniens, qui trouvaient qu’il parlait trop du pacte Hilter/Staline, avaient envisagé de le faire taire définitivement. Au retour des camps de concentration, alors qu’il se présentait à des élections législatives, le PCF placardait des affiches le qualifiant « d’hitléro-trotskyste ». Gérard Bloch intenta un procès en diffamation aux responsables d’un journal stalinien qui avait repris ces insultes et le tribunal correctionnel de Clermont- Ferrand condamna en octobre ce journal. Ceux qui comme lui avaient vaillamment résisté au stalinisme ne pouvaient pas admettre cette capitulation que Pablo prétendait leur imposer.

Ayant refusé l’orientation de Pablo, les lambertistes ont affirmé que l’internationale de Pablo et Mandel n’était plus la IVème internationale et que celle-ci devait donc être reconstruite. C’était leur acte de naissance au milieu de ce que nous appelons la « crise pabliste ». Le lecteur verra sans doute dans cet article que je manifeste de l’antipathie pour Pierre Lambert et de la sympathie pour certains de ses adversaires comme Michel Lequenne et Jean-René Chauvin. Je tiens cependant à être clair à ce sujet. Quand il est question d’orientation politique, il faut faire des analyses politiques sans aucune autre considération. Les lambertistes avaient incontestablement raison. Leurs adversaires se sont depuis enfoncés dans l’erreur. Nous verrons, dans un autre article, que le plus important est le combat au niveau de l’internationale et que de ce point de vue les lambertistes n’étaient pas les seuls à avoir pris la bonne orientation. Il y avait notamment avec eux les morénistes c’est-à-dire les partisans de l’argentin Nahuel Moreno. Mais nous nous limiterons ici à la section française de l’internationale. Les lambertistes ont créé avec leurs alliés au niveau international le CI (Comité International) qui s’opposait au SI (Secrétariat International). Le premier voulait reconstruire la IVème internationale et le second prétendait gérer la IVème internationale.

En 1981, les lambertistes devaient capituler à leur tour devant les réformistes du PS lors de l’arrivée au pouvoir de Mitterrand. Nous distinguons donc deux périodes quand nous parlons d’eux : avant 1981 quand ils étaient trotskystes et après 1981 quand ils ont renié le trotskysme en capitulant devant un gouvernement de Front Populaire.

De 1951 à 1981, les lambertistes étaient des trotskystes avec des défauts plus ou moins prononcés pendant ces trois décennies mais ils étaient trotskystes parce qu’ils menaient un combat dans la ligne du programme de transition : le programme de la IVème internationale. Nous allons montrer comment s’est construite l’organisation trotskyste française entre 1951 et 1981 en prenant les noms de PCI puis « groupe Lambert » et enfin OCI. Nous montrerons quelles étaient les faiblesses qui les ont amenés à la capitulation de 1981. Notre but sera plus de faire ressortir ce qu’il ne faut pas faire que ce qu’il faut faire. Il y aurait pourtant beaucoup de choses à dire aussi sur ce point, que j’ai abordé dans mon précédent article, en évoquant ce qu'ils ont fait puisque le combat des trotskystes fut, par bien des aspects, exemplaire et les succès certains.

Le PCI à la libération

Le PCI avait été créé à la libération en 1944 par la fusion de trois organisations : POI (Parti Ouvrier Internationaliste), CCI (Courant Communiste Internationaliste) et le « Groupe Octobre ». Depuis la libération, les effectifs avaient commencé par monter. Les militants étaient environ 250 en 1945, puis 550 en 1946. Ils furent 740 en 1947. Ensuite, les effectifs ont fondu. Le PCI passe à 432 militants en 1948, 317 en 1949, 259 en 1950. Il serait possible d’examiner ce qui s’est passé pendant toute cette période afin d’expliquer cette croissance suivie d’une décroissance mais cela nous éloignerait trop de notre sujet. Signalons seulement que peu de temps avant la crise pabliste, en 1948, ils ont perdu beaucoup de militants à la suite d’une scission où la minorité a été exclue alors qu’elle n’avait qu’un mandat de moins que la majorité. Les exclus, pour la plupart, ont rejoint le RDR (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire) qui était une formation politique éphémère du même genre que le PSA et le PSU qui furent créés ensuite. Cette scission est évoquée à la fin de cette vidéo sur Jean René Chauvin. Les débats sur la nature de l’URSS qui ont déchiré les trotskystes de l’époque sont aussi évoqués. Il fallait savoir s’il convenait toujours, comme l’avait dit Trotsky, de défendre la Russie de Staline alors que celui-ci avait pactisé avec Hitler après avoir fait exterminer tous les bolchéviks et même largement au-delà. Il faut d’ailleurs regarder aussi les deux autres vidéos sur Jean-René Chauvin qui fut un trotskyste exemplaire : celle-ci et celle-là. Une quatrième vidéo montre le cheminement de ce vaillant militant qui, ayant abandonné le trotskysme, cherche par diverses voies et, évidemment, avec bien des difficultés, à lutter pour la révolution socialiste.

En 1951, le dirigeant qui a sans doute le plus de poids dans le PCI est Marcel Bleibtreu (Favre) qui fut secrétaire général du PCI et l’inspirateur de la lutte contre le pablisme.  Pierre Lambert qui était membre du CC et du BP depuis une dizaine d’années vient en second. René Berné (Garrive) avait aussi un rôle important et Daniel Renard, Gérard Bloch et Michel Lequenne un rôle plus secondaire. Tous les six formaient la direction du PCI. Stéphane Just avait moins de poids. C’était un jeune militant non à cause de son âge (il avait 30 ans) mais puisqu’il n’avait adhéré qu’en 1947.

Avant mars 1953, quatre cadres supplémentaires sont intégrés à la direction c’est-à-dire au Bureau Politique qui contient alors 7 membres et 3 suppléants. Ce sont Stéphane Just, Emile Lejeune (Milou), Jean Lefevre et Nguyen Giap Thoi (Levan).

Lambert prend la direction

C’est en 1953 que Lambert va prendre définitivement la direction du PCI. Les effectifs sont alors approximativement de 70 militants. Le PCI reste divisé même après le départ de ceux qui avaient suivi Pablo et Mandel. Deux courants se cristallisent sous les étiquettes : « politique » et « syndical ». L’étiquette « politique » désigne ceux qui mettent leurs espoirs dans une crise du PCF qui semble latente. Ils s’opposent à l’orientation « syndicale » qui regroupe ceux qui insistent sur la nécessité pour chaque militant d’intervenir, par un travail lent et patient, dans un syndicat sur son lieu de travail.

En mars 1953, la direction a été emportée par le courant dit « syndical », avec à sa tête Pierre Lambert. La direction est alors réduite à cinq membres : Pierre Lambert, Daniel Renard, Stéphane Just, Gérard Bloch et René Berné (Garrive). Mais, en fait, Lambert avait un rôle prépondérant. Il dirigeait notamment les finances de l’organisation. Parvenu ce jour-là à la tête de l’organisation, il y restera jusqu’à sa mort en janvier 2008.

Du centralisme-démocratique, Lambert avait principalement retenu le centralisme. Plusieurs exclusions bureaucratiques de militants qui devenaient trop encombrants pour Lambert ont finalement été acceptées par tous entre 1953 et 1979 alors que bien des militants étaient loin d'être convaincus de leur bienfondé.

Premières exclusions

Cela a commencé dès 1953 avec l’exclusion de Marcel Gibelin (dit Marin) qui avait milité pendant toute la guerre dans la clandestinité. Il travailla ensuite à la Sécurité sociale et il devint rapidement le secrétaire du syndicat parisien FO des organismes sociaux, puis membre du bureau de la région parisienne de cette centrale, entièrement passé aux positions de la tendance de gauche dont il fut le membre le plus écouté. Il participa à une délégation de FO en URSS, sans en demander l’autorisation à Pierre Lambert pour lequel il avait peu de considération. Lambert en profita pour l’exclure, sur seule décision du bureau politique. Il se débarrassait ainsi d’un éventuel gêneur avec un argument imparable : Gibelin était allé chez l’ennemi avec des réformistes et sans l’accord de « l’autorité officielle du trotskysme ». Malgré l’indignation de nombreux membres du Comité Central, Gibelin refusa de se battre pour sa réintégration. Il ne croyait plus guère à la possibilité de redresser la IVème Internationale. Son expédition en URSS ressembla alors à un suicide politique. Quelques mois plus tard, son ami Jacques Danos quitta aussi le PCI.

Trois autres cadres trotskystes sont exclus en mars 1955 : Marcel Bleitbreu, Michel Lequenne et Lucien Fontanel. Cette exclusion touchait, si je peux me permettre l’expression : « l’élite du trotskysme ». Ces trois militants-dirigeants préconisaient que des militants du PCI s’engagent dans la construction de CRC (Comités de Redressement Communiste) afin de créer une fraction du PCF avec le dissident connu : André Marty. L’orientation était discutable mais quelle prétention de la part de Lambert de vouloir dicter une voie unique à tous les militants ! Une telle initiative ne pouvait-elle pas être menée avec la double appartenance au PCI et au CRC sans engager les autres militants ? De multiples fois un travail de fraction a ainsi été mené en direction d’autres organisations. Cette exclusion avait toute l’apparence d’une amputation mais, en se débarrassant de cadres brillants, Lambert renforçait son pouvoir. Il ne sera alors plus question de désaccords puisque le courant dit « politique » est ainsi liquidé. N’est-il pas plus facile pour Lambert de diriger une organisation monolithique ? Désormais, il n'y aura plus jamais de tendances dans les organisations lambertistes. Les trois vaillants trotskystes ainsi sacrifiés avaient pourtant été à la pointe de la lutte contre le « pablisme » quand Lambert n'était qu'à  l'arrière-plan. Marcel Bleitbreu avait été le secrétaire général du PCI depuis 1946 jusqu'en 1952. C’est lui qui avait rédigé le texte « Où va le camarade pablo ? » en réponse au texte révisionniste de Pablo : « Où allons-nous ? ». Michel Lequenne nous laisse de multiples écrits dont l’un des plus importants témoignages sur ce que fut l’activité des trotskystes pendant la guerre sous le titre « Le trotskysme, une histoire sans fard ». En fait, Lambert se débarrassait ainsi des quelques trotskystes qui pouvaient lui faire de l’ombre. Un an auparavant, Bleibtreu et Lequenne avaient accusé Lambert de « capitulation devant l’appareil stalinien » puisqu’il avait rencontré personnellement Benoît Frachon pour obtenir sa réintégration dans la CGT. Il ne sera plus jamais accusé de quoi que ce soit. Avec ces exclusions, Lambert se débarrassait des derniers vieux militants qui avaient manifesté de l’antipathie à son égard. Les autres étaient partis depuis 1948 avec Jean-René Chauvin.

A propos de cette exclusion, Michel Lequenne, rappelait, à juste titre, un texte de 1953 :

"le centralisme démocratique bien compris ne cherche pas à isoler et à exclure la collaboration d’une minorité du parti, mais au contraire cherche à gagner les minorités à une collaboration et cherche constamment à réduire les frictions éventuelles avec les minorités. C’est précisément par un tel comportement qu’une organisation révolutionnaire démontre sa maturité et la conscience de ses responsabilités devant la classe ouvrière".

Rappelons-nous que Lénine avait conservé dans le parti bolchevik Kamenev et Zinoviev qui n’étaient pas d’accord pour lancer l’insurrection en octobre 1917 et l’avaient annoncé dans d’autres journaux que ceux du parti. Lambert a décidé d’exclure pour moins que ça et tous les militants de l’OCI l’ont accepté. Il fallait assurément faire l’inverse : « réduire les frictions éventuelles ». Cela était d’autant plus vrai que dans cette période de déclin du trotskysme la démoralisation atteignait beaucoup de militants. Il est à cet égard significatif que des exclus ne se sont guère battus pour rester au PCI. Il ne leur déplaisait pas d’abandonner le combat avec le statut de victimes chassées par Lambert. Seul Michel Lequenne poursuivit l’activité politique en rejoignant les pablistes-mandéliens tout en gardant son esprit critique. L’introduction de son livre « Le trotskisme sans fard » est particulièrement claire. Il explique que l’internationale des mandéliens est devenue fantomatique. Il y aurait officiellement 55 sections et organisations sympathisantes et observatrices dans 40 pays regroupant, toujours officiellement, 13 000 militants. Michel Lequenne fait un calcul pour montrer que les effectifs réels sont d’environ 5 200 militants soit la même chose que lors de la proclamation de la IVème internationale. Au-delà des chiffres le tableau qualitatif est encore pire : « Elle (l’internationale) devint une organisation fantôme, dont la plupart des sections sont des groupes « entristes » dans diverses organisations plus ou moins radicales… » Pour finir il dit : « La conclusion est simple : il n’y a plus de IVème internationale ». Je crois que Michel Lequenne était un militant exemplaire qui s’est rabattu sur les pablistes-mandéliens faute de pouvoir supporter l’autorité de Lambert. Il retrouva ainsi d’autres vieux trotskystes qui avaient été exclus en 1948 et qui partageaient largement son point de vue comme Jean-René Chauvin.

Peu de temps après l’exclusion des trois cadres du PCI, le 14 juillet 1955, René Berné (Garrive) se noyait dans la Marne lors d’une partie de baignade avec Pierre Lambert et Stéphane Just. A partir de ce moment, plus aucun cadre ne pouvait déranger Lambert. En pratique Lambert contrôlait tout. Il devenait à lui seul la direction du PCI. Ce monopole de la direction s’est encore renforcé dans les années suivantes.

Le noyau dirigeant s’élargit l’année suivante avec Raoul, François de Massot (dit Forgue) et Pierre Broué alors maître d’internat qui commence son travail monumental d’historien du mouvement ouvrier. Avec Raoul, il se tourne alors vers l’événement majeur de 1956 : la révolution des Conseils Ouvriers en Hongrie. Celle-ci est quelque peu occultée en France par « la guerre d’Algérie » et la crise du canal de Suez sans parler de la révolution cubaine.

Les sept dirigeants sont alors Pierre Lambert, Daniel Renard, Stéphane Just, Gérard Bloch, Raoul, François de Massot et Pierre Broué. Seuls Lambert et Bloch ont adhéré au trotskysme du vivant de Léon Trotsky.

L’exclusion de Boris Fraenkel

Lambert décide d’une nouvelle exclusion à la fin de 1966 : Boris Fraenkel accusé d’avoir compromis la sécurité de l’organisation en éditant, avec les moyens de l’organisation, une brochure de W. Reich traduite par ses soins. Plus tard, Lambert et Just donneront un autre motif à cette exclusion. Ils lui reprocheront d’avoir créé « une clique sexualo-sectaire, courroie de transmission de l'idéologie décomposée du vieux monde ». Boris Fraenkel avait été recruté en 1958. Dans ce cas, comme dans bien d’autres les arguments avancés officiellement cachaient probablement un véritable motif. En l’occurrence, il a été question d’un conflit avec Gérard Bloch. Lambert fut sommé par Gérard Bloch de choisir entre « lui ou moi ». Il aurait alors choisi de liquider Fraenkel. Je ne peux pas affirmer aujourd’hui si cette exclusion était ou non justifiée. Je trouve des arguments à charge et d’autres à démarche. Il semble bien, dans tous les cas, que Lambert était plus enclin dans les mésententes entre militants à jeter de l’huile sur le feu qu’à chercher à aplanir les difficultés comme doit le faire tout bon dirigeant dans toute association qu’elle soit culturelle, sportive, politique, syndicale… Nous savons notamment qu’il y a eu ainsi une longue animosité entre Stéphane Just et Pierre Broué. N’était-ce pas là encore un moyen d’assurer son autorité par application de l’adage : diviser pour régner ? Si j’avais eu à choisir entre Boris Fraenkel et Gérard Bloch, j’aurais assurément choisi Gérard Bloch eu égard à son glorieux passé. Il semblerait que, lors d’un camp d’été, Boris Fraenkel ait ridiculisé Gérard Bloch qui aurait fait une erreur. Face à une erreur d’un militant, il est assurément possible de réagir autrement qu’en cherchant à le ridiculiser. Ce fut donc, pour le moins, une bavure de Boris Fraenkel qui était pourtant assurément un militant de grande valeur. Il est connu que c’est lui qui a animé le GER suivi par Lionel Jospin. On sait aussi qu’il a joué un rôle important dans le recrutement dans les écoles normales au début des années 60. C’est de là que viennent : Jospin, Jean-Marie Brohm, Jean Puyade, Michel Sérac, Jean-Guy Nény, Claude Chisserey… Pour ce qui est de l’accusation officielle, il est certain que Boris Fraenkel s’est beaucoup occupé de sexualité. Il a traduit des travaux de Reich et de Marcuse. Il est certain aussi qu’il n’a pas toujours cloisonné suffisamment ses deux activités. Dans son sillage, d’autres militants sont partis à commencer par Denise Salomon qui avait été sa compagne et qui était aussi une militante brillante. Elle s’est alors consacrée à l’Ecole Emancipée, une tendance de la FEN. D’autres jeunes comme J.M. Brohm sont également partis avec lui.

L’exclusion de Balazs Nagy

L’exclusion suivante fut scandaleuse. Balazs Nagy (Michel Varga) a été exclu en 1973 comme prétendu agent double du KGB et de la CIA. La brochure « itinéraire d’un provocateur dans la IVème internationale » écrite à deux mains par Just et François De Massot (Forgue) est une ignominie contre ce militant révolutionnaire. Il fut en réalité exclu pour crime de lèse-majesté. A ce moment, Lambert a encore renforcé son pouvoir. Il n’a plus seulement le monopole du pouvoir mais il a aussi une équipe de fidèles lieutenants. Stéphane Just était le « bras armé de Lambert » dira plus tard Charles Berg. François de Massot était son porte-plume car il écrivait très peu lui-même.

Balazs Nagy avait été un militant étudiant du cercle Petöfi lors de la révolution hongroise de 1956 et à ce titre un courageux combattant antistalinien. Il fait partie des quelques 200 000 réfugiés qui passèrent à l'Ouest pour fuir la répression au moment de l'invasion de la Hongrie par les chars du kremlin venus écraser le Révolution hongroise. Le livre. « Pologne-Hongrie 1956 ou le printemps en octobre - EDI 1966 » rassemble des textes qu’il avait choisis et traduits en collaboration avec Jean-Jacques Marie. Pierre Broué avait écrit la présentation.

La vérité, c’est que Lambert ne pouvait accepter que Balazs Nagy ait commencé à discuter avec Gerry Healy, le dirigeant de la Socialist Labor League (SLL), organisation anglaise membre du regroupement international de l’époque, le CORQI (Comité d'Organisation pour la Reconstruction de la IVème Internationale) qui avait remplacé le CI et qui faisait concurrence à l’organisation internationale des pablistes : le SU (Secrétariat Unifié) qui avait remplacé le SI. Au lieu de dire publiquement la réalité des désaccords, qui ont porté Lambert à ne pas accepter que Balazs Nagy prenne contact avec Healy, Lambert a préféré user des méthodes du mensonge et de la calomnie. Nous ne savons que peu de choses des vrais désaccords.

L’exclusion de Charles Berg

Enfin, Lambert a décidé en 1979 d’exclure Charles Berg. Celui-ci avait brillamment animé le travail de l’OCI en direction de la jeunesse avec l’AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme) et cela avait été la principale source de recrutement de l’OCI. Il avait pris la succession, à ce poste, de son ami Claude Chisserey. Subitement ce cadre important de l’OCI fut accusé de "falsification par rapport à l'OCI et sa direction, de prévarication et de dilapidation à usage personnel de fonds de l'OCI". Il était question de « falsification » parce qu’il gonflait les chiffres concernant le recrutement de l’OCI et il lui était aussi reproché d'avoir « emprunté » du fric dans les caisses de l’OCI pour son propre compte. Mais en se débarrassant au plus vite de Berg, Lambert évitait d’être mis en cause pour des méthodes de fonctionnement dont il était lui-même largement responsable. L’absence de contrôle financier avait favorisé les détournements de Berg. Mais, surtout, « l’affaire Berg » était une des conséquences de la formation d’un mini-appareil composé de permanents dont un bon nombre avaient été recrutés par Berg lequel pouvait les instrumentaliser à sa guise. Il ne faisait que reproduire les méthodes de Lambert. Les racines de « l’affaire Berg » sont dans le mode de fonctionnement de l’OCI institué par Lambert. Pour lui, il valait mieux éliminer Berg précipitamment que de mettre en cause tout le fonctionnement politique, organisationnel et financier du PCI, à commencer par la façon dont fonctionne et vit la direction c’est-à-dire Lambert lui-même. Il était même possible de s’interroger sur son escapade en 1968 avec sa maitresse. Il s’était rendu au Portugal, dirigé par Salazar, en passant par l’Espagne de Franco, tandis qu’éclatait en France quelques évènements au mois de Mai. Stéphane Just écrit le 9 mard 1979 : "L'éclatement de l'affaire Berg et l'extraction de cette tumeur ne permettent pas de surmonter automatiquement, et du même coup, les faiblesses et les insuffisances politiques (...) Faire la pleine lumière, aller jusqu'aux racines, plonger le fer dans la plaie est la seule façon de surmonter ces insuffisances et faiblesses politiques". Personne ne doit s'y tromper et certainement pas Lambert. C'est une déclaration de guerre que lance Stéphane qui ne sera plus jamais le "bras armé" de Lambert. Quelques années plus tard Stéphane sera exclu à son tour.

D’autres faiblesses

En plus de ces exclusions plus ou moins scandaleuses, l’OCI souffrait de multiples faiblesses. Des erreurs manifestes de la direction de l’OCI n’étaient pas discutées comme par exemple le fait que la FER avait appelé à quitter les barricades dans la nuit du 10 mai 1968 comme si Lambert craignait que son propre rôle soit contesté. La responsabilité de Lambert dans ces déviances était la plus importante mais toute l’organisation était concernée. Les meilleurs des dirigeants révolutionnaires comme Stéphane Just et Pierre Broué étaient, eux aussi, impliqués dans l’exclusion de Balazs Nagy par exemple. Il était finalement admis par tous qu’il ne fallait pas discuter dans ces cas. Les militants en venaient souvent à avoir une "foi religieuse" dans les dirigeants au lieu de penser par eux-mêmes et de dire bien fort ce qu'ils pensent. D'autres, exclus plus tard, diront :

"C'est notre lourde faute à nous de n'avoir pas réagi et dit tout haut ce que nous pensions. L’atmosphère était, celle de la dissimulation, du clair-obscur et de l'opacité"

Une autre dérive grave de l'OCI fut certainement le recrutement massif de permanents dans la dernière décennie, avant l'élection de Mitterrand. Il n’était pas sain qu’il y ait eu sans doute près d’une centaine de professionnels dans l’OCI elle-même ou dans des syndicats. Ceux-ci étaient entièrement dépendants de Lambert. J’ai vu ainsi des permanents envoyer des militants s’exposer à la répression patronale dans leur entreprise. Les mêmes permanents-dirigeants étaient capables d’expliquer par la suite qu’il fallait exclure d’une cellule un militant qui s’était retrouvé au chômage puisqu’il était devenu une source de démoralisation pour les autres. Un dirigeant révolutionnaire devrait au contraire prendre la mesure des risques encourus et protéger les militants mais cela échappe assez vite à des permanents qui ne risquent rien. Dans le même ordre d’idée les étudiants révolutionnaires devraient avoir l’obligation d’être reçus à leurs examens. L'OCI a sacrifié beaucoup de militants. Bref, l’OCI était une organisation qui affichait pour l’essentiel une ligne révolutionnaire correcte mais le « ver était dans le fruit ». Il y avait de ce point de vue une certaine similitude avec des partis de la IIème internationale à la veille de la guerre 1914-18.

Je considère aussi comme une dérive la systématisation de la méthode "objectifs-résultats" instituée par Lambert. La conséquence, voulue ou non, fut d'interdire toute discussion dans l'OCI . Cette organisation qui prétendait assurer la continuité du parti bolchévique n'avait strictement rien à voir, quant à son fonctionnement interne, avec le parti de Lénine. C'était une organisation monolithique sans discussion interne. A tous les niveaux de l'organisation, la méthode "objectifs-résultats" instaurait un stakhanovisme de l'activité politique en excluant toute réflexion. Une compétition s'engageait et l'exhibition de quelques "bons résultats" devait être un exemple pour tous. Il fallait comptabiliser l'activité de chaque militant, de chaque cellule, de chaque secteur... Combien de journaux vendus ? Combien d'abonnements ? Quelles sommes récoltées pour la dernière campagne ? Combien de militants recrutés ? Combien de signatures pour telle ou telle pétition ? Évidemment, les occasions de culpabiliser étaient nombreuses mais l'OCI tout entière se sclérosait dans cette pratique.

L'OCI restait cependant une organisation révolutionnaire parce que l'orientation de Lambert restait celle du Programme de transition. Mais, si Lambert déviait de cette route qui pourrait, avec ce mode de fonctionnement bien trop bureaucratique, redresser la barre ?

La dégénérescence qui a précédé la capitulation

Dans les années qui ont précédé 1981, les déviances sont devenues beaucoup plus graves. Une étrange symbiose est apparue entre certains pans de l’OCI et le PS au moment où, avec le programme commun, l’alliance entre le PS et le PCF ne devait se faire, du point de vue de François Mitterrand et de ses amis, qu’à la condition que le PS soit plus puissant que le PCF. Cette obscure symbiose va grandement aider le PS à prendre ainsi un point d’appui face au PCF dans le milieu étudiant d'où il était absent. Le PS va en effet s’accaparer, à peu de frais, la direction de l’UNEF.

Les mœurs des dirigeants lambertistes en milieu étudiant connurent alors une profonde mutation. Dans les élections au CROUS le bourrage d’urnes — pratique complètement étrangère aux trotskystes — devînt une pratique admise pour « battre les staliniens ». Après avoir gagné la direction de l’UNEF en faisant campagne contre la politique de participation des syndicats aux instances de gestion des universités, les élus de l’UNEF investirent les structures participatives. Plus étonnante encore sera une pratique de financement de l’OCI bien étrange. Les cadres demandèrent aux militants de se faire octroyer une aide personnelle auprès du service social dont ils dépendaient pour la verser à l’OCI. Une militante protestera en écrivant « Un comble ! Poussant l’absurde à l’excès, j’ai proposé pour la bonne cause, la prostitution ou la quête dans les églises. » (Lettre citée par Pierre Salvaing dans « Ce que je sais de ce que fut l’OCI », document accessible sur le web). Ces mœurs n’ont rien à voir avec le trotskysme.

Il y a eu pire encore : les largesses de Pierre Fougeyrollas, universitaire, cadre de l’OCI, et ami de Pierre Lambert, à l’égard d’autres cadres de l’OCI. Il est bien connu qu’il a offert un poste d’assistant en sociologie à Benjamin Stora ce qui a permis à celui-ci de poursuivre une carrière d’universitaire et d’historien. Que serait-il aujourd’hui sans cette tricherie manifeste puisque Benjamin Stora n'avait aucun diplôme de sociologie ? Il avait fait des études d'histoire. Qu'est devenu l'étudiant anonyme de sociologie qui, en toute équité, aurait dû avoir ce poste ? Il reste, sur ce dernier point, un petit pan de l'Histoire que Benjamin Stora n'écrira pas. Comment Fougeyrollas, Benjamin Stora et tous les lambertistes peuvent-ils à la fois se prononcer pour des règles d'impartialité lors des recrutements de la fonction publique et s'accommoder entre copains de ces ignobles magouilles dont je suis l'une des victimes ?

Ce même Pierre Fougeyrollas a fait aussi un joli cadeau, qui ne lui a rien coûté, à Jean-Christophe Cambadélis. Celui-ci n’a pas brillé par ses études universitaires. Il s’est inscrit de nombreuses fois en première année à l’université dans diverses disciplines. Il n’a eu ni licence, ni maîtrise. Il n'a donc pas pu en principe obtenir un DEA mais Pierre Fougeyrollas lui a tout de même fait cadeau d’une thèse en sociologie après avoir cautionné un dossier manifestement truandé. Il s’était inscrit auparavant en DESS au Mans sans avoir ni licence, ni maîtrise. La même année, il était d’ailleurs inscrit à Paris en Licence. Dans ce DESS, bon nombre des truands qui seront condamnés avec J. C. Cambadélis dans l’affaire de la MNEF s’étaient inscrits ensemble. Ces informations ont été dévoilées par Laurent Mauduit, journaliste à Médiapart, qui était lui aussi militant de l’OCI à l’époque mais n’a guère apprécié toutes ces turpitudes.

Ce n’est qu’en 1986 que les dirigeants de l’UNEF, avec le docteur es sociologie à leur tête, sont passés avec armes et bagages au PS mais dès 1980 le secteur étudiant échappait à l’OCI en tant qu’organisation trotskyste. Les dirigeants de l’UNEF avaient déjà un pied dans le PS. Ils y apprenaient la politique à la mode Mitterrand : ruse, manigance, complot, trahison, manipulation, double langage… Ils s’imbibaient des pratiques qui conduiront au scandale de la MNEF. Rappelons que Jean Christophe Cambadélis, notre cher docteur es sociologie, pour ne parler que du plus connu, a été condamné en 2000 à 5 mois de prison avec sursis et 100 000 francs d'amende, puis en 2006 à 6 mois de prison avec sursis et 20 000 euros d'amendes. Tous les "talents" qu’ont ainsi acquis ces militants près du PS leur ont été utiles pour devenir des taupes, à l'intérieur de l'OCI. Le vaillant combat mené pour conquérir la direction de l’UNEF, notamment lors du congrès d’Orléans en 1970, aura été vain.

La capitulation

Le basculement vers la capitulation devant le PS s’opère quand les lambertistes appellent à voter pour François Mitterrand dès le premier tour aux présidentielles de 1981 alors qu’il y avait aussi un candidat du PCF. Le fait de choisir entre social-démocratie et stalinisme et évidemment contraire à la politique de Trotsky qui considérait que les IIème et IIIème internationales étaient définitivement passées du côté de l’ordre bourgeois. Aucune considération sur des circonstances particulières ne peut justifier cet écart par rapport au programme des trotskystes. Il faut rappeler ce que peuvent être les positions d’une organisation trotskyste pour ce type d’élection. Il y en a deux principales : soit elle présente un candidat, soit elle se prononce pour un candidat unique des organisations ouvrières.  Quelques variantes sont possibles. Signalons par exemple qu'elle peut présenter un candidat qui s’engage à retirer sa candidature au bénéfice d’un éventuel candidat unique apparaissant au cours de la campagne . (Voir notre : « Lettre ouverte aux militants de « Révolution Permanente » et à Anasse Kazib »). Dans les conditions particulières de 1981 où, d’une part il y avait une division dans les rangs ouvriers avec le PCF et le PS, et d’autre part l’OCI était devenue une organisation puissante, il est clair que les trotskistes devaient présenter un candidat et ainsi ne laisser planer aucun doute sur ce qu’est la politique d’un gouvernement de Front Populaire. Au contraire, en 1981, les lambertistes ont mis leur drapeau et leur politique dans leur poche. Il n’était plus question de critiquer François Mitterrand. Ils ne diront pas un mot de son passé de pétainiste et de bourreau des nationalistes algériens. Ils ont oublié les belles formules de Léon Trotski : « La vérité est toujours révolutionnaire (…) Dire la vérité sur la bureaucratie réformiste, c’est l’écraser dans la conscience des masses. » Avec un pareil soutien, bien des militants vont se dire que, quant à soutenir ainsi le PS, il serait sans doute aussi bien d’y entrer. Dans les années qui vont suivre, Pierre Lambert va ainsi faire cadeau de toute une flopée de cadres au PS à commencer par Jean‑Luc Mélenchon dès 1977. Il sera suivi par bien d’autres : Lionel Jospin, Jean‑Christophe Cambadélis et toute la direction de l’UNEF… Pierre Lambert se livre ainsi à un sabotage de l’organisation trotskyste. Il va d’ailleurs exclure les militants les plus conscients, comme Stéphane Just. Il se fera aider dans cette besogne par Jean‑Christophe Cambadélis qui n’était déjà plus à cette époque qu’une taupe du PS dans l’OCI. Les lambertistes vont dès lors contribuer à semer des illusions au lieu de les combattre et principalement l’illusion qu’à elle seule l’élection de François Mitterrand allait apporter des solutions pour les travailleurs. Cela s’est mis en place insidieusement. Avant l’élection l’OCI s’est mise à expliquer qu’un gouvernement PC/PS serait obligatoirement le dernier gouvernement de la Vème république. Certes, l'OCI maintenait qu'un tel gouvernement serait un gouvernement de front populaire mais n’aurait-il pas tout de même, en lui-même, une vertu révolutionnaire puisqu’il devrait inévitablement ouvrir une crise de régime ?

Certes, il était juste d’appeler à voter pour François Mitterrand au 2ème tour afin de battre Giscard d’Estaing, le candidat des capitalistes. Mais c’était la seule raison de ce choix et une véritable avant‑garde aurait dû exprimer toute sa méfiance en montrant bien que le combat pour un gouvernement des travailleurs n’était en rien assimilable à la promotion d’un tel candidat comme président de la république. Le vieux mot d’ordre traditionnel adressé aux dirigeants traîtres : « Rompez avec la bourgeoisie ! » devait se traduire par : « Pas d’alliance avec les Radicaux de Gauche ! Pas de ministres à la solde des capitalistes ! » L’OCI a fourni un service d’ordre au PS pour encadrer la manifestation à la Bastille qui, le soir du 10 mai 1981, fêtait la victoire de François Mitterrand. Au lieu de pallier ainsi aux insuffisances du PS, une avant‑garde aurait dû émettre des mises en garde et des appels à la vigilance contre les trahisons. Au moment où François Mitterrand et les socialistes appelaient la population à rentrer sagement dans ses foyers, il fallait dire que le maintien de la mobilisation populaire était indispensable pour exiger que les élus mettent en œuvre immédiatement leur programme notamment la 90e des 110 propositions des socialistes : « Un grand service public, unifié et laïque de l’éducation nationale sera constitué ». Il fallait exiger que la loi soit votée immédiatement après les législatives afin d’être opérationnelle dès la rentrée scolaire de septembre 1981 ou, au plus tard, à celle de 1982. Il fallait dire que sa mise en œuvre devra être saluée et appuyée par une grande manifestation populaire convoquée par tous les syndicats à Paris. Voilà notamment ce qu’auraient dû être les thèmes de propagande d’une avant‑garde qui lutte pour un véritable gouvernement des travailleurs. Ajoutons que, dès que les plans de licenciements dans la sidérurgie ont été annoncés, une véritable avant‑garde aurait dû lancer les mots d’ordre : « Tous à l’Elysée ! », « A bas les traîtres ! », « Le pouvoir aux travailleurs ! », « Grève générale pour l’interdiction des licenciements ! », « Expropriation et nationalisation de toute entreprise qui ferme, reprise de la production sous le contrôle des travailleurs ». Les lambertistes ont une grande part de responsabilité dans les mesures catastrophiques prises par les gouvernements de Mitterrand contre les travailleurs (Voir mon livre : « De François Mitterrand à Jean-Luc Mélenchon »). En fait la principale contribution de l’OCI aura été de fournir une quantité de cadres au PS à commencer par Jospin et Cambadélis.

Conclusion

Ce retour sur le passé permet de comprendre les évènements que nous avons vécus mais il permet surtout de voir ce qu'il ne faut pas faire. Nous voyons comment une organisation peut se bureaucratiser. Il faut bien sûr s'y opposer mais nous voyons aussi que cela est lié à l'attitude que doivent avoir les militants du mouvement ouvrier dans leurs organisations. Les leçons à tirer concernent d'ailleurs bien tout le mouvement ouvrier et non pas seulement les militants révolutionnaires. Il arrive que des renégats soient fidèles au chef et au parti tout en reniant leurs idées afin de toujours suivre la politique des chefs. Il y a bien eu des dérives de ce type à l'intérieur de l'OCI alors que cette organisation restait cependant révolutionnaire parce que les dirigeants restaient sur la ligne du programme de transition : le programme de Trotsky. Mais, en 1981, quand Lambert a changé d'orientation, il n'y avait guère de ressort à l’intérieur de l'organisation pour qu'il soit possible de redresser la ligne en s'opposant à lui. Nous verrons cependant, dans un autre article, que Stéphane Just a tenté de réagir de son mieux mais qu’il n’en reste rien. Nous verrons aussi ce qui s’est passé à ce moment au sujet de la construction de l’internationale avec notamment le rôle de Nahuel Moreno.

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Sources :

« Comment le révisionnisme s’est emparé de la direction du PCI » de Stéphane Just

« Le trotskysme : une histoire sans fard » de Michel Lequenne

« Ce que je sais de ce que fut l’OCI-PCI » de Pierre Salvaing

« Du trotskysme à la social-démocratie… » de Jean Hentzgen

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