Subir l'effondrement ou apprendre à ré-habiter la Terre ? (2ème partie)

Dans cette 2ème partie, je tente d’analyser l’immense difficulté de penser, et a fortiori d’organiser, l’inévitable contraction de l’économie-monde qui se profile dans les décennies à venir. Trois grands problèmes sont abordés : recentrer l’économie sur les besoins fondamentaux, l’impasse du modèle de la mégapole, réorganiser l’industrie dans un monde décroissant.

Au sortir du confinement j'ai écrit en toute modestie un court essai, que je publie ici en le découpant en trois articles successifs, qui peuvent se lire séparément. J’ai tenté de rassembler en un minimum de pages une réflexion personnelle sur l’impasse de cette société-monde basée sur le capitalisme extractiviste. Dans la 1ère partie, les thèmes abordés étaient:

Le cercle infernal : course à la croissance et chantage à l’emploi

La fin d’un mythe et le réveil brutal à la réalité

Quel objectif faut-il viser pour une « décroissance vivable » ?

Voici la seconde partie...

Recentrer l’économie sur les besoins fondamentaux

La nécessaire réorganisation des activités économiques concerne avant tout celles qui pourvoient aux besoins vitaux : l’agriculture, l’élevage et la pêche doivent être relocalisées pour redonner aux populations la capacité de se nourrir de façon plus autonome et plus écologique ; idem pour le textile et l’habillement, pour l’habitat et plus généralement les activités artisanales et le travail manuel, qui constituent le tissu socioéconomique de base. Ces conditions sont indispensables pour permettre à des territoires de vivre dans une certaine autonomie et dans une meilleure sobriété énergétique.

Il faut aussi (re)développer localement, sur tous les territoires, les activités qui contribuent au soin, à l’entraide, à l’enseignement, à la culture, aux arts – parce que ces activités, essentielles à l’humanité, n’ont de sens que dans la proximité. Une remarque à ce sujet : les biens immatériels ne sont pas « rivaux » : ils peuvent se partager et circuler indéfiniment sans perdre leur valeur. C’est le cas des connaissances et des arts : on peut les partager autant qu’on le veut sans léser personne, puisque « quand je donne mon savoir, je ne le perds pas ». Le partage de ces biens ne doit pas être marchandisé. Une politique de décroissance ne signifie donc pas un repli sur soi, ni une lutte de tous contre tous, contrairement à ce que provoque la compétition mondialisée.

Ce changement radical de modèle économique appelle une remarque capitale sur la question de l’emploi – le verrou qui empêche les citoyens des pays riches de changer de modèle politique. Le nécessaire recentrage sur l’ensemble des activités qui répondent aux besoins vitaux – se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, se déplacer, se former – mobilisera la grande majorité des populations, sans doute à terme entre 60 % et 80 %, dans le monde décroissant qui se dessine pour la fin du siècle.

Aujourd’hui, dans les pays riches, c’est exactement le contraire à quoi nous sommes arrivés ! En France, 75 % des emplois sont concentrés dans le secteur tertiaire (!), qui se répartit en 30 % pour les services publics (administration, enseignement, santé, social), et 45 % pour les activités marchandes (commerce, transports, communication, finance…)1. L’industrie et la construction fournissent 20 % des emplois, et l’agriculture… seulement 2,5 %. A l’échelle de l’Union européenne, c’est à peu près la même chose : 71 % d’emplois pour le Tertiaire, 24 % pour l’industrie et la construction, et 4 % pour l’agriculture.

Qu’on ne nous dise donc pas qu’une décroissance organisée et volontariste provoquerait un chômage massif ! C’est tout le contraire : si l’on doit, sans plus attendre, réinventer des façons de vivre plus autonomes et plus frugales, à l’échelle d’une ville ou d’une région, il va falloir très vite réinvestir les petites villes et les campagnes ; il va falloir y promouvoir l’économie circulaire, la permaculture, le petit commerce, les services de proximité... et inciter (en les aidant) des millions de citadins à aller ré-habiter des territoires, qui pour la plupart sont aujourd’hui en déshérence.

La difficulté n’est donc pas tant de savoir vers où il faut aller, mais de créer les conditions pour y parvenir : qu’allons-nous faire, dans les décennies qui viennent, des emplois actuels dans les domaines du transport aérien, de la construction automobile, de la finance internationale, de la communication, de la publicité, de la grande distribution… lorsque les réserves d’énergies fossiles seront en chute libre et le réchauffement climatique tel que ces activités seront bientôt devenues interdites au plus grand nombre ? Comment reconvertir une bonne moitié de la population, dont les métiers seront en ruines ?

Cette transition à marche forcée, et à grande échelle, devra se faire en 30 ans – une génération – ce qui nécessite du même coup de repenser l’ensemble du système éducatif. Les métiers manuels et les métiers de proximité doivent d’urgence être remis à l’honneur. L’artisanat doit être replacé au coeur de l’enseignement. De façon emblématique, on peut aussi créer une discipline fondamentale, de l’école primaire au lycée : le jardinage. Cela consisterait, par exemple, en une matinée de travaux pratiques dans un espace réservé à cet effet, et d’un autre temps consacré à des apports de connaissances sur la faune, la flore, le paysage, l’écologie… Evidemment, ça ne suffira pas à transformer le petit citadin en paysan, habitué au dur labeur et à des conditions de vie plutôt rudes ! Mais ce sera un premier pas vers un repeuplement des campagnes – et peut-être vers un retour aux « vertus » antiques.

Repenser en profondeur la « condition paysanne » est une priorité qui devrait mobiliser tous les échelons de la société. Non pas dans l’idée illusoire de revenir aux modes de vie du XIXe siècle (qui n’avaient rien d’idéal !), mais pour que chacun soit, d’ici vingt ou trente ans au plus tard, en capacité « d’atterrir »2. Il existe déjà de nombreuses expériences de communautés qui se sont mises à « ré-occuper » un territoire pour apprendre à l’habiter autrement. Il ne s’agit plus, comme dans les années soixante-dix, de « revenir à la terre » pour une petite partie de citadins bien éduqués.

La « condition paysanne » est en train d’être repensée de fond en comble par des milliers de « paysans » d’un genre nouveau, un peu partout dans le monde, en résonance directe avec l’impasse écologique du XXIe siècle3. La figure du « paysan » de demain n’a pas grand-chose à voir avec celle de « l’agriculteur » – cette minorité invisible de la population qui est soumise aux technologies et à la bureaucratie de l’agriculture intensive, tout en étant de plus en plus laissée pour compte et méprisée par les majorités citadines qu’elle nourrit. Ce modèle d’agriculture a été imposé par un capitalisme mondialisé régi par la loi du profit, et il répond de moins en moins aux défis d’alimentation des 7,7 milliards d’habitants de la planète.

A contrario, le « paysan » de demain se construit pas à pas, en tirant des leçons de l’histoire, et il s’auto-définit à partir de ses fondamentaux : l’autonomie, l’auto-subsistance, l’inscription dans un territoire incarné, la connaissance sensible et concrète de son milieu, la dimension collective, le partage et les interrelations avec les « voisins ». Certains vont jusqu’à préciser que ce type de « paysan » apte à assurer l’auto-subsistance d’une communauté n’est pas nécessairement quelqu’un qui travaille la terre ou élève des bêtes, ce peut être aussi un artisan, un habitant du village qui exerce toute activité en étroite symbiose avec le milieu humain et non-humain.

Un chantier politique d’une ampleur sans précédent doit donc être mis en œuvre sans délai, en particulier dans les pays riches où sont concentrés les plus gros consommateurs et les plus gros prédateurs. Ce chantier ne peut en aucun cas se diriger d’en haut. Au contraire, il doit prendre de multiples formes en fonction des territoires, et c’est ce qui traduira le mieux sa dimension politique. Toutes les franges de la population (ou presque) y trouveront vite du sens et seront enclines à y contribuer activement, à tous les niveaux de la société. Voilà un immense projet de « décroissance » démocratique.

En finir avec le modèle des « riches » mégapoles

Une autre dimension essentielle de ce chantier de décroissance s’en déduit immédiatement : l’occupation des territoires. Le modèle des mégapoles n’est plus viable, c’est peut-être le plus gros problème qui va se poser à l’humanité. Et pour en prendre toute la mesure, il va falloir ramer à contre-courant du discours dominant sur les métropoles « vertes ».

Les grandes villes des pays riches n’ont pas cessé d’être polluantes, depuis le brouillard londonien de Charles Dickens jusqu’aux nuages d’hydrocarbures de nos périphériques actuels... mais voilà qu’elles se targuent désormais de lancer des projets de « transition énergétique », en se tapissant de verdure, en utilisant les biotechnologies, les « nouveaux matériaux » et les technologies du numérique. Dans la compétition économique mondiale, les grandes villes sont le fer de lance de la « création de richesse », mais un petit grain de sable est venu perturber cette belle histoire : le dérèglement climatique. Depuis les premiers travaux du GIEC, il y a trente ans, personne ne peut plus ignorer que les zones urbaines contribuent fortement à l’émission de dioxyde de carbone. Il fallait donc réagir.

Partout, dans les capitales occidentales puis ailleurs, est apparu un nouveau grand récit, dont le but est de faire rêver tout en éludant la réalité. L’Union européenne a ainsi créé en 2006 un grand « prix de la capitale verte de l’Europe ». Cette nouvelle compétition façonne un modèle de la « ville verte » destiné à se répandre dans tous les pays, et, mieux encore, dans toutes les régions. Il s’agit d’un discours de marketing politique qui vise avant tout à « attirer » les investisseurs, les touristes, et les « talents », sur le grand marché planétaire de la compétition néolibérale. L’analyse des projets de villes vertes qui se bousculent au portillon, depuis quinze ans, montre un édifiant étalage d’éléments de langage et de mots-valises qui se retrouvent à l’identique dans tous les discours, sur toutes les ondes, dans tous les programmes4.

Ce discours est un écran de fumée. Pour plusieurs raisons. D’abord, même si les projets de villes vertes sont susceptibles de réduire les émissions de gaz à effets de serre sur certains aspects (isolation et chauffage, espaces verts, déplacements quotidiens à pied, en vélo, en tramway...)5, ce bénéfice ne sera net que dans les villes moyennes. Pas dans les mégapoles – dont le bilan énergétique global n’est pas vraiment exemplaire.

Les émissions locales de gaz à effet de serre sont un indicateur très utile, mais notoirement insuffisant pour apprécier les impacts réels d’une grande ville sur l’environnement. C’est l’empreinte carbone totale qu’il faut appréhender6 : il faudra toujours approvisionner ces monstres urbains en énergie, en nourriture, en vêtements, en médicaments, et en marchandises de toutes sortes issues du monde entier. Le coût énergétique de transport et de distribution de tous ces biens dépasse de loin les économies d’échelle que permet le modèle de la grande ville : les lieux de production sont très éloignés, parfois à l’autre bout de la planète, ce qui mobilise des moyens de transports sur de longues distances, et la distribution sur les derniers kilomètres est très polluante (engorgement et livraison par poids lourds en centre ville...). Sans oublier que leur production ne fait que transférer ailleurs les problèmes (déforestation, pollution des sols et de l’air, désertification...).

Une récente étude menée par des chercheurs norvégiens a fait un bilan en rassemblant des données sur un panel de 13 000 villes7. Leur conclusion est sans appel : l’empreinte carbone de l’humanité actuelle est fortement concentrée dans un petit nombre de conurbations denses et à hauts revenus. En tête de liste, on trouve : Séoul, Canton, New-York, Hong-Kong, Los Angeles, Shanghai, Singapour, Chicago, Tokyo, Riyadh, Dubai, Londres… A comparer avec la liste des villes les plus riches du monde : Hong-Kong, New-York, Tokyo, Los Angeles, Paris, Londres, Chicago…

La plupart de ces riches zones urbaines rivalisent en projets de « villes vertes » pour diminuer leurs émissions directes de CO2, mais leur empreinte carbone réelle est notablement plus élevée ! La prétention de ces riches métropoles à opérer une mutation vers la sobriété énergétique n’est donc qu’une vaste hypocrisie, dont la face sombre n’apparaît que très loin d’elles, dans les pays où l’extractivisme fait son œuvre de destruction. Ces temples de la richesse et de la consommation sont l’essence même du capitalisme fossile, et ils le resteront.

Autre problème, qui est lié au précédent : il n’échappe à personne que la grande ville concentre les plus hauts revenus. Le PIB par habitant à Paris avoisine les cent mille euros, quand celui de la Creuse est en-dessous de vingt mille. Le modèle économique de la mégapole repose sur des services dits « à forte valeur ajoutée », qui sont rémunérés en conséquence. Les métiers de la finance en sont l’emblème. Or, ces activités, qu’on peut qualifier en deux mots de systémiques et bureaucratiques, ont un fort impact carbone, indirect et invisible à l’oeil nu, mais bien réel. Le GIEC, s’appuyant sur de nombreuses études, ne dit pas autre chose : « les hauts revenus urbains sont corrélés avec une plus grande consommation d’énergie et plus d’émissions de gaz à effet de serre. En tant que tel, le revenu a un fort impact sur les émissions de GES »8. Il ne s’agit pas de stigmatiser les populations des grandes villes en général, mais on ne peut plus feindre d’ignorer que les cadres supérieurs de nos riches métropoles sont à peu près l’antithèse des profils socioprofessionnels dont on aura besoin dans le monde de la décroissance.

On aura aussi remarqué que nos belles cités dorées se régénèrent par un processus d’extra-territorialité des classes populaires, repoussées dans les lointaines banlieues. Ce qui a abouti à une extension horizontale sans limites des aires urbaines, sur le modèle américain qui ne brille pas par l’égalité sociale, ni par la sobriété énergétique... Et sans surprise, le processus de gentrification dans les capitales européennes est assorti d’une culture sécuritaire chez les nantis qui ont les moyens de s’abriter intra-muros. Ce qui ne les empêche pas d’aller se mettre au vert à la moindre occasion... Et pas seulement pour les vacances : le coronavirus vient d’en donner une preuve éclatante.

L’irruption soudaine de la pandémie, cette calamité qui était tombée dans les oubliettes de la mémoire collective occidentale, a montré la fragilité extrême de ces symboles de la modernité que sont les riches métropoles du Nord. A vrai dire, leur autonomie et leur capacité de survie en régime dégradé est proche de zéro. Voilà un sujet de méditation pour les années à venir (à condition de ne pas oublier la leçon, une fois de plus...).

Quelle sera donc la taille optimale d’une ville écologique, offrant une qualité de vie correcte, dans le monde de demain ? Elle devra avoir une masse critique juste suffisante, combinée à une bonne densité urbaine (plus économe en chauffage et en transports quotidiens). Ces deux caractéristiques combinées permettent de concilier autonomie économique, circuits courts d’alimentation, sobriété énergétique, et rayonnement régional. Des villes de quelques dizaines de milliers d’habitants semblent les mieux adaptées pour permettre ce juste équilibre. Quant aux échanges avec l’extérieur, ils seront assurés en renforçant la qualité du réseau ferré reliant les villes moyennes (tout en diminuant de façon draconienne les avions et les camions).

Le modèle du « développement » dans le Sud est une faillite

Les mégapoles du Sud laissent apparaître plus concrètement la face sombre du productivisme dont se nourrissent les riches métropoles du Nord. Les deux tiers des 30 plus grandes villes du monde sont des monstruosités engendrées par le capitalisme néolibéral. Dans chacune de ces aires urbaines, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont confrontés à la malnutrition, à la corruption, à la violence, à la pollution, et à toutes sortes de maladies infectieuses liées à des conditions d’hygiène catastrophiques. Au-delà de ces mégapoles, la misère prolifère dans une myriade d’autres villes-champignons, anciennes bourgades du tiers-monde qui ont grossi démesurément sous l’afflux des paysans expulsés de leurs terres et des réfugiés de guerres.

Tout en bas de cette échelle de la misère, on dénombrait dès 2005 plus d’un milliard d’êtres humains parqués dans un véritable enfer confiné, où règne une insalubrité à peine imaginable : les méga-bidonvilles. Tandis que, dans les pays riches les taudis représentent, selon l’ONU, environ 5 % de la population urbaine, leur proportion atteint 80 % dans les pays du Sud ! Le record est détenu par l’Ethiopie et le Tchad où plus de 99 % de la population urbaine s’entasse dans des bidonvilles.

Les capitales surpeuplées du tiers-monde abritent les plus grands bidonvilles du monde, dont la plupart sont quasi effacés du paysage médiatique occidental9 : Nezal/Chalco/Izta (Mexico), Dharavi (Bombay), Libertador (Caracas), Orangi Township (Karachi, Pakistan), El Sur / Ciudad Bolivar (Bogota), San Juan de Luringancho / Cono Sur (Lima), Ajegunle (Lagos, Nigéria), Sadr City (Bagdad), Soweto (Johannesburg), Gaza (Palestine), Cape Flats (Le Cap), Pikine (Dakar), Cazenga (Luanda, Angola), Paraisópolis (São Paulo), Kibera (Nairobi, Kenya), Mirpur (Dhaka, Bangladesh), Imbaba / La Cité des morts / Ezbet el-Haggana (Le Caire), Masina (Kinshasa, République Démocratique du Congo), la liste semble ne pas pouvoir s’arrêter...

Toutes ces monstruosités urbaines sont le fruit amer de décennies d’une politique néolibérale qui, sous les auspices du FMI et de la Banque mondiale, a imposé de la façon la plus brutale un modèle économique calqué sur celui des riches mégapoles américaines et européennes. La faillite est totale. Le résultat est un urbanisme dantesque, où cohabitent un noyau central, artificiellement riche, de quartiers d’affaires internationaux, et des zones périphériques où la pauvreté touche le fond de la misère humaine. Pour ne citer qu’un exemple, grâce à la manne pétrolière, Luanda passe pour être la ville la plus chère du monde – pour les cadres expatriés des multinationales (le loyer d’un trois pièces y est trois fois plus élevé qu’à Paris) – tandis que les habitants de ses favelas n’ont guère plus d’un dollar par jour pour survivre…

Une dernière faiblesse des mégapoles, qui expose particulièrement les aires urbaines du Sud aux inondations et aux tempêtes, tient à leur extrême concentration sur les littoraux. Ce phénomène n’est certes pas nouveau : déjà, dans les cités-Etats de l’antiquité (Sumer, Athènes, Rome…), le transport maritime et fluvial était de loin le mode de transport le plus rapide et le moins cher pour faire du commerce. La grande ville moderne a besoin, elle aussi, de marchandises et d’énergie, elle se développe donc près des côtes ou sur le bord des grands fleuves. Mais le fait nouveau, à notre époque, est l’explosion démographique et la concentration urbaine. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, la moitié de la population mondiale (et les trois quarts d’ici vingt ans) s’agglutine dans des aires urbaines tentaculaires près des littoraux, là où elles sont le plus soumises aux tempêtes, aux inondations et aux maladies.

Le tout dernier exemple est le cyclone Amphan qui vient de dévaster les côtes de l’Inde et du Bangladesh, dans le Golfe du Bengale occidental. A Calcutta, les 15 millions d’habitants, déjà affectés par la pandémie du coronavirus, ont vécu une nuit de terreur. La ville a été complètement inondée, on y dénombre 5000 arbres déracinés ou foudroyés. Dans toute la région des centaines de villages ont été détruits. La catastrophe a touché aussi le parc national des Sundarbans, la plus grande forêt de mangrove du monde, dans le delta du Gange. Ce site exceptionnel par sa biodiversité est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce serait un paradis, s’il n’était voué à la disparition. Les communautés agricoles qui y vivent depuis des siècles ont résisté jusqu’ici aux cyclones, à l’érosion du delta provoquée par les barrages, et à la pollution due au tourisme. Le cyclone Amphan qui vient de les frapper sera peut-être le coup de grâce... La baie du Bengale est la région la plus peuplée du monde (un demi-milliard d’habitants !) et aussi la plus exposée aux cyclones. Le cyclone Bohla, le plus meurtrier de l’histoire, avait fait 500 000 victimes en 1970 ! C’est toute cette région qui est menacée à l’horizon de quelques décennies, malgré les plans de protection du littoral, les abris anti-cyclones, l’amélioration des constructions, et les progrès de la météorologie qui, en l’occurrence, ont du moins permis d’éviter un grand nombre de victimes.

Dans tous les cas, le modèle de la mégapole, riche ou pauvre, est manifestement incompatible avec un mode de vie plus juste, plus sobre et plus en harmonie avec la nature. En 2020, on dénombre 635 villes de plus d’un million d’habitants10. Le total de cette population est de 2,5 milliards d’êtres humains. Cela donne une idée de l’ampleur du problème... Dans le monde en décroissance qui se profile, les grandes aires urbaines seront les plus exposées au réchauffement climatique – dont elles sont largement responsables.

Peut-on réorganiser les industries dans un monde décroissant ?

Le soleil, l’eau et le vent ont été utilisés pendant des siècles, dans les sociétés précapitalistes, pour subvenir aux besoins d’énergie : chauffage, ateliers de textile, agriculture, transport maritime... en complément de la force de traction animale (cheval, bœuf…) et de la force habile de l’homme (esclavage, travail manuel...). Il a fallu attendre une conjonction d’événements – découvertes scientifiques, inventions techniques, révolutions politiques, développement des grandes villes – pour que cet ordre immuable soit bouleversé, tout au long du XIXe siècle. De nouvelles sources d’énergie, produit de millions d’années de fossilisation des matières organiques enfouies dans la terre, se sont avérées soudain disponibles : le charbon d’abord, puis le pétrole et le gaz. Ces trois combustibles fossiles ont commencé à être exploités à grande échelle et de façon intensive, provoquant une métamorphose des conditions de vie sur tous les continents.

En un mot, l’extraction massive du charbon, puis du pétrole et du gaz, est l’ADN du capitalisme11. Au début du XXIe siècle, ces trois sources fossiles d’énergie représentent 80 % de l’énergie totale que l’humanité utilise – et 75 % des émissions de gaz à effet de serre. On les retrouve dans toutes les activités industrielles – de façon plus ou moins directe selon les secteurs. Il est compliqué de dresser un tableau précis de l’empreinte carbone de chaque industrie, du fait des interconnexions multiples entre tous les secteurs économiques. Pour penser la décroissance de l’ensemble du système productiviste, il faut raisonner à la fois sur la production et sur la consommation12.

Prenons un exemple emblématique : l’électricité. La production industrielle de l’électricité est l’un des plus grands apports de la modernité. Elle a bouleversé les modes de vie d’une grande partie de l’humanité (même si 10 % n’y ont pas encore accès). C’est sans doute la dernière chose à laquelle nous serions prêts à renoncer… Malheureusement, c’est le secteur qui arrive en tête des émissions de gaz à effet de serre, à cause de la part des centrales à charbon et à gaz, qui représente les deux tiers du système de production dans le monde.

D’autres moyens de produire de l’électricité existent, depuis longtemps, mais aucun n’est hélas une alternative miraculeuse. Les centrales hydroélectriques sont une solution naturelle là où il y a beaucoup d’eau, et elles émettent peu de CO2… mais elles contribuent à défigurer des territoires, à mettre à mal la biodiversité, à déplacer des populations. La construction des grands barrages génère en outre des conflits politiques entre les pays qui partagent les fleuves. Par exemple, le projet du plus grand barrage d'Afrique est au cœur d'un conflit entre l’Éthiopie et l'Egypte, un pays très exposé à la pénurie d’eau, qui voit ce projet comme une menace pour sa souveraineté. Sans compter que la construction de ces ouvrages pharaoniques est très polluante : il faut beaucoup de ciment pour construire un barrage, et l’industrie du ciment a une très mauvaise empreinte carbone.

Parmi les autres alternatives réputées « vertes », l’éolien et le solaire n’ont de sens que dans les régions où il y a du vent ou du soleil. Ils resteront toujours des techniques d’appoint, en complément des autres modes de production, sur un marché qui profite des subventions publiques. Et ils ne sont pas aussi propres qu’on le croit, leur construction transfère ailleurs les pollutions : extractivisme des métaux rares en Chine et en Afrique, déforestation massive. Quand au nucléaire, il est excellent pour sa faible empreinte carbone… mais il reste le symbole de l’apocalypse – pas vraiment avantageux...

Il n’y a donc pas de solution miracle pour produire l’électricité avec moins d’énergie primaire. La meilleure solution est de réduire drastiquement la consommation… sauf que celle-ci a été multipliée par trois depuis le Sommet de Rio ! Car l’électricité est au coeur de notre société – de l’éclairage au chauffage, des télécoms à l’informatique, de la banque à la grande distribution, du chemin de fer à l’aéronautique, de l’industrie au tertiaire, de la santé à la culture, du jeu vidéo au cinéma.... Sans électricité, on ne peut plus rien faire ! Et on ne s’en aperçoit même plus : elle est invisible. Pour en consommer moins, une seule solution : il faut consommer moins de tout, en général.

C’est donc une question de culture. Après la machine à vapeur, la « fée électrique » a été le fluide nerveux de la modernité depuis un siècle et demi : l’éclairage de Londres et de Paris à la fin du XIXe siècle, l’invention du cinéma, l’arrivée de la machine à laver et du frigidaire dans les foyers américains et européens, puis la télévision, le téléphone, l’électronique, l’ordinateur, internet, le smartphone, l’intelligence artificielle… Diminuer la consommation d’électricité, c’est rétro-pédaler à travers toute l’histoire de la modernité.

Autre exemple emblématique : le numérique. Est-ce qu’on peut, et est-ce qu’on veut aller vers une « sobriété numérique » ? Et que penser de la doxa du capitalisme « vert », qui prétend dépasser, voire transcender, le capitalisme fossile et résoudre les problèmes écologiques que celui-ci a engendrés ? On oublie pour commencer que les « nouvelles technologies » sont toutes alimentées par l’électricité... qui est produite par une extraction massive de charbon et de gaz, ou par le nucléaire qu’on associe peu au green washing… En outre, la fabrication et l’installation de ces technologies – digital, intelligence artificielle, biotechnologies – consomment des quantités toujours plus grandes de métaux rares, de cuivre, d’aluminium, d’acier, de plastique, donc de pétrole... Cet extractivisme détruit des forêts, pollue les sols et les fleuves en Chine et en Afrique. Rien de tout cela n’est écologique !

Il est temps aussi de s’interroger sur les usages qu’on en fait. L’informatique s’est d’abord introduite dans les activités scientifiques et gestionnaires, avant de se généraliser dans tous les secteurs économiques. L’ordinateur est arrivé sur tous les bureaux, au travail comme à la maison. Puis est arrivé Internet. L’informatique est passée au second plan de l’actualité, pour laisser place au « numérique ». Changement de paradigme : l’informatique était un outil compliqué, le numérique devient une sorte de fluide quasi organique qui illumine les cerveaux et les connecte au monde entier. En quelques années, le gourou a pris la place de l’ingénieur...

Contrairement aux promesses initiales, la contribution du numérique au partage des savoirs reste très décevante, à part pour la recherche scientifique. Wikipedia, c’est bien pratique pour avoir en quelques secondes une information précise, mais ça ne fait pas de l’utilisateur un chercheur de la connaissance. Dans le domaine de l’enseignement (des jeunes et des adultes), le numérique apporte un plus... pour les meilleurs élèves... L’enseignement entièrement virtuel relève d’un fantasme dangereux et inégalitaire – dans les bonnes familles on ne s’y trompe d’ailleurs pas. Ce qui mobilise le plus l’attention des « cerveaux disponibles », ce sont surtout les jeux vidéo, la pornographie, les fake news, et le partage des selfies à l’infini. Et le consommateur y trouve de quoi assouvir tous ses désirs : achats, transports, voyages, vacances, tout se fait en un clic.

La société se veut « digitale ». Nos gouvernants ont intégré la secte et se mettent en tête d’emmener leurs pays vers le « 100 % numérique », pour le plus grand profit des GAFAM. Ces multinationales ne se contentent pas d’être des géants économiques : elles ont acquis le pouvoir d’influencer la politique et d’imposer leur idéologie post-humaniste sur toute la planète. Résultat : partout, les technologies de contrôle, de surveillance et de coercition s’imposent, et pénètrent jusque dans l’intimité des esprits et des corps…

Le numérique a déjà un quart de siècle. Ce qui veut dire que, pour la moitié de la population mondiale, il a toujours existé… Il est là, c’est un fait, qui ne soulève aucune question. L’idée de devoir peut-être s’en passer un jour est inimaginable. La « révolution numérique » s’est faite dans une atmosphère digne de la magie, qui a empêché tout débat démocratique sur les risques qu’elle induit.

Ces risques sont systémiques, comme pour la finance : le krach les menace l’une et l’autre. Ces deux secteurs sont exposés au phénomène socio-technique de la viralité. La globalisation numérique a fait de l’humanité un organisme virtuel qui peut à tout moment être décimé par une attaque virale massive ou par une série de pannes imprévues. Mais ces scénarios sont écartés d’un revers de main par les lobbies et les gourous du secteur… Reste à savoir dans combien de temps ils se réaliseront, à l’instar des autres menaces (climat, biodiversité...) qui ont été niées pendant des décennies et qui produisent déjà des dégâts irréparables.

Ces deux exemples, l’électricité et le numérique, sont emblématiques de nos modes de vie, par leurs dimensions à la fois industrielles et sociétales. Ils montrent bien que, pour qu’une industrie soit compatible avec un monde « durable », il y a deux conditions qui n’ont encore jamais été respectées : 1° réduire la consommation, tout en contractant en priorité les secteurs les plus productivistes, 2° mettre en place une gestion prudentielle des risques pour éviter l’effondrement systémique qui peut survenir à tout moment.

On pourrait dresser un tableau d’ensemble de l’économie-monde en prenant l’énergie comme traceur, puisque c’est la façon d’utiliser les différentes sources d’énergie qui détermine les formes de dégradation de la nature. A la base se trouvent les trois sources fossiles d’énergie, le charbon, le pétrole et le gaz, qui sont responsables de 75 % des émissions de gaz à effet de serre, sans oublier leur contribution directe aux pollutions de l’air, des sols et des eaux. L’énergie électrique, qui serait en soi une sorte de miracle pour les bénéfices multiples qu’on en tire, a la malchance d’être produite à 65 % dans des centrales thermiques utilisant le charbon, le gaz ou le fioul comme sources de chaleur…

La suite du tableau d’ensemble s’en déduit, avec une conclusion imparable : tous les autres secteurs industriels, sans exception – l’agroalimentaire, les transports aériens, maritimes, routiers, la grande distribution, le bâtiment, le textile, la métallurgie, le ciment, les matières plastiques, le verre, le bois, les biotechnologies, les médicaments... – sont in fine consommateurs, à des degrés divers et de façon interdépendante, des trois combustibles fossiles, charbon, pétrole et gaz. Le bilan de deux siècles d’extraction et d’utilisation massives de ces combustibles est plus que lourd : non seulement ils ont été au coeur de la plupart des conflits et des guerres, mais leur exploitation effrénée a dévasté la planète...

Heureusement – mais malheureusement pour l’économie – ces trois secteurs hautement stratégiques, qui fournissent 80 % de l’énergie primaire de l’humanité actuelle, vont subir un déclin irréversible dans les décennies à venir. Cette perspective est inévitable, non pas à cause de l’épuisement des réserves, qu’on prévoit d’ici un siècle environ, mais parce que la nature aura sonné la fin de partie avant cette échéance, par une série croissante de catastrophes.

... A suivre, dans la 3ème partie, les thèmes :

La décroissance peut-elle se piloter par le haut ?

Deux scénarios de décroissance : débâcle ou révolution ?

Les pays riches pourront-ils s’adapter à la décroissance ?

Les exclus sont-ils mieux adaptés au monde qui vient ?

Peut-on apprendre à ré-habiter la Terre ?

 

 

Références :

1https://www.insee.fr/fr/statistiques/4277675?sommaire=4318291

2Bruno Latour, atterrir ? Comment s’orienter en politique, 2017.

3Jean Druon, et le collectif Observatoire de l’évolution, Manifeste pour l’invention d’une nouvelle condition paysanne, 2019.

4Guillaume Faburel, Les métropoles barbares – démondialiser la ville, désurbaniser la Terre, 2018.

5WWF, « Le défi climatique des villes – vers des métropoles françaises alignées avec l’accord de Paris », 2018.

6C40 Cities Climate Leadership Group & Université de Leeds, « Consumption-based GHG emissions », 2018.

7Daniel Moran & al, « Carbon footprints of 13000 cities », 2018.

8GIEC, « Human settlements, infrastructure, and spatial planning », chap. 5 du rapport sur le climat, 2014, p. 947.

9Mike Davis, Le pire des mondes possibles – de l’explosion urbaine au bidonville global, 2006.

10https://www.populationdata.net/palmares/villes/

11Plusieurs ouvrages de référence à ce sujet : Timothy Mitchell, Carbon democraty – le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Londres, 2011. Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire – le réchauffement climatique à l’ère du capital, Copenhague, 2013. François Jarrige & Alexis Vrignon, Face à la puissance – une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, Paris, 2020.

12Voir les travaux du Shift Project, présidé par Jean-Marc Jancovici, consacré à la décroissance, https://theshiftproject.org/.

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