Subir l'effondrement ou apprendre à ré-habiter la Terre ? (3ème partie)

Dans cette 3ème partie, je m’intéresse aux grands enjeux politiques d’un monde en contraction. Le rôle des classes moyennes sera déterminant, au fur et à mesure que les pandémies et autres désastres environnementaux et sociaux vont s’amplifier – avec la menace de l’éco-fascisme à l’horizon. Mais il faudra aussi compter avec les mouvements de résistance qui émergent sur tous les continents.

Au sortir du confinement j'ai écrit en toute modestie un court essai, que je publie ici en le découpant en trois articles successifs, qui peuvent se lire séparément. J’ai tenté de rassembler en un minimum de pages une réflexion personnelle sur l’impasse de cette société-monde basée sur le capitalisme extractiviste. Dans les deux premières parties, les thèmes abordés étaient:

Le cercle infernal : course à la croissance et chantage à l’emploi

La fin d’un mythe et le réveil brutal à la réalité

Quel objectif faut-il viser pour une « décroissance vivable » ?

Recentrer l’économie sur les besoins fondamentaux

En finir avec le modèle des « riches » mégapoles

Le modèle du « développement » dans le Sud est une faillite

Peut-on réorganiser les industries dans un monde décroissant ?

Voici la 3ème et dernière partie...

La décroissance peut-elle se piloter par le haut ?

Peut-on éviter une issue brutale de cette société menacée d'effondrement, en réussissant la « transition énergétique » qui s’impose, à l’échéance d’une génération ? Cela supposerait de restructurer la plupart des secteurs industriels, ce qui revient, ni plus ni moins, à devoir réorganiser l’économie-monde sur de nouvelles bases ! Inutile de se cacher que c’est un défi quasi insurmontable...

D’abord pour des raisons techniques : aucun ingénieur au monde ne serait capable de faire une déconstruction-reconstruction de l’économie-monde et de la techno-science qui la sous-tend ! Il en va de même, a fortiori, d’une bureaucratie étatique, toujours dépendante des idéologies, des lobbies et de toutes sortes de biais liés aux logiques du pouvoir et du profit. Pour toutes ces raisons, la révolution de la décroissance industrielle et énergétique ne peut se faire d’en haut. Mais peut-elle avoir lieu par une série empirique d’expérimentations et d’essais-erreurs, selon le bon vieux principe de la destruction créatrice ?

C’est une question sans réponse… et pourtant, c’est ce qui va inéluctablement se produire, d’une façon ou d’une autre, et très rapidement, sous l’effet des contraintes extérieures, des catastrophes et des pandémies. Ces contraintes extérieures sont déjà en train de s’imposer à un rythme accéléré. A chaque fois, il y aura des destructions de pans entiers de l’économie. Et à chaque fois, les ingénieurs, les économistes, les fonctionnaires, dans tous les pays, seront sollicités pour imaginer des adaptations dans l’urgence. En seront-ils capables ? Cela ne dépendra pas que d’eux…

Car, si ces changements sont difficiles à orchestrer, c’est aussi pour des raisons politiques. On ne peut changer les fondements d’une civilisation sans un bouleversement des rapports de force, aussi bien entre les pays qu’à l’intérieur de chaque pays. Le chemin de la décroissance risque d’être chaotique et violent, un peu partout dans le monde. La démocratie, alliant délibération, coopération et expérimentation risque de se faire rare....

A contrario, le chemin est tout tracé pour les régimes de partis omniscients et autoritaires, à l’exemple de la Chine, de la Russie, de l’Inde et de bien d’autres régions du monde - y compris dans les pays dits démocratiques, où les ploutocraties sont déjà à pied d’oeuvre. Ces élites au rabais croient sans doute pouvoir se maintenir, au mieux au rythme d’une régression démographique et d’un repli en bon ordre sur leurs territoires, au pire au prix de millions de morts, provoquées par les migrations, la famine, les épidémies et les guerres…

Il est peu probable toutefois qu’ils s’en tirent à si bon compte. Le réchauffement climatique, la pollution des mers et des sols, la déforestation, la disparition des espèces, et les déséquilibres imprévisibles qui vont en résulter auront tôt fait de dévaster les citadelles les mieux protégées… Peut-on espérer que, parmi ces oligarchies, des esprits clairvoyants (il y en a, heureusement) vont tout de même émerger et éviter ce qu’on nomme déjà l’éco-fascisme ? Ce n’est pas gagné...

Un régime de décroissance vivable supposera de repenser en profondeur les institutions de la vie démocratique, dont la crédibilité est en chute libre depuis longtemps. Ce qui passe par une politique très volontariste de décentralisation, mais aussi par toutes sortes de modalités participatives à l’action publique, non régentées par le haut. Par ailleurs, le foisonnement des collectifs auto-organisés et des mouvements alternatifs un peu partout en Europe et en Amérique du nord – des ZAD aux éco-villages – va se développer de plus en plus dans les années à venir. Chacune de ces expériences est exemplaire et hautement utile pour se forger une vision du monde d’après.

Mais il serait naïf de croire qu’on pourra les généraliser à l’ensemble de la société. Au plan économique, les modèles alternatifs qui ont émergé dans les pays du Nord ne sont pas auto-suffisants. Pour toute une série d’activités, ils dépendent des infrastructures techniques. Pour produire des légumes bio, pour aménager un bout de terrain, même loin des métropoles, les militants écologistes européens et américains utilisent des smartphones et des ordinateurs, des outils et des machines fabriqués grâce à l’industrie métallurgique, s’habillent avec des vêtements made in Asia et roulent en voiture... Qui peut vivre sans électricité, sans être connecté par une multitude de circuits au reste du monde ? Pour autant, au plan politique, toutes les expériences de relocalisation et d’auto-gestion n’en sont pas moins nécessaires. Ce sont des avant-gardes pour apprendre à faire autrement, à vivre autrement, à penser autrement notre rapport au monde. Ce sont des étapes vers un futur radicalement incertain – mais il faut aussi penser la décroissance au niveau systémique.

Pendant la phase transitoire, et chaotique, que sera la décroissance, il faut donc penser à la façon d’accompagner le changement de monde en évitant autant que possible la débâcle. Comment aider les centaines de millions d’habitants des classes moyennes et populaires, qui n’ont pas vraiment le choix, ni les moyens, à changer de système sans trop de casse ?

A vrai dire, aucun modèle politique historique ne semble être le bon candidat pour mener à bien, et aussi rapidement, la révolution décroissante qui se profile devant nous. Encore moins pour élaborer un autre monde, au-delà de la décroissance... Alors, faut-il compter sur un miracle ? Peut-être. L’homme a une capacité à inventer dans l’urgence, à faire tout à coup ce qui semblait impossible la veille. Ceci a pu se constater régulièrement dans l’Histoire, aussi bien à l’échelle des individus qu’à celle des communautés.

Le plus récent exemple est celui de la pandémie du coronavirus. Ce moment hors norme a montré une fois de plus une capacité de plusieurs pans entiers de la société à s’auto-organiser dans l’urgence et à repousser les limites du possible. En France, dans le secteur médical, il est encourageant de constater comment les personnels soignants, à tous les niveaux de la hiérarchie intra-professionnelle, ont agi de façon efficace, compétente et innovante – en faisant sauter tous les carcans qui leur avaient été imposés par une succession de personnels politiques et administratifs tatillons, dont l’incompétence, par contraste, a éclaté au grand jour. De même, dans d’autres secteurs, de l’alimentaire aux couturières, des enseignants aux journalistes, des centaines de milliers d’acteurs de la base ont inventé en quelques semaines des façons de faire que les logiques gestionnaires n’auraient jamais pu imaginer, et qu’au contraire elles empêchaient d’éclore.

On pourrait multiplier les exemples, et inventorier tous les élans de solidarité et de créativité dont les « premiers de corvée » ont été capables, au sein des classes moyennes et populaires qui semblaient réduites hier encore à la passivité et à l’impuissance. A contrario, ce qui saute aux yeux, c’est l’incurie de ceux qui, il y a quelques mois encore, s’auto-proclamaient « premiers de cordée », et dont la crise a révélé l’incompétence, voire parfois la nocivité.

De façon générale il semble au vu de l’Histoire que le régime de crise soit le terrain de prédilection du génie humain, en total contraste avec le régime de sécurité indolente, qui voit proliférer des castes bureaucratiques assoiffées de privilèges. La Révolution française fut l’un de ces moments emblématiques qui a vu, dans un premier temps, se manifester la créativité et le courage des classes populaires (face aux forces alliées de l’aristocratie européenne), avant d’être récupéré par cette nouvelle caste – la bourgeoisie – qui a pris les commandes des révolutions industrielles successives pendant deux siècles, avant de se bureaucratiser dans les institutions et les entreprises du marché globalisé. Cette période des révolutions a commencé sous les auspices des Lumières et du progrès – elle s’achève dans l’effarement général face au désastre écologique.

Deux scénarios de décroissance : débâcle ou révolution ?

Peut-on compter sur les institutions existantes pour concevoir et mettre en œuvre des plans de décroissance ? Aux obstacles déjà évoqués s’ajoute un autre problème : le système des partis politiques fondés sur des programmes tantôt trop théoriques, tantôt trop timorés – et rarement suivis dans les faits – n’inspire guère confiance pour manoeuvrer dans le régime d’incertitude radicale qui s’est ouvert. Leur légitimité n’a cessé de tendre vers zéro...

L’Histoire du XXe siècle n’a pas vraiment montré d’exemples de mouvements politiques qui seraient nés d’un grand soutien populaire, sans finir dans de sombres trahisons et dans des dérives bureaucratiques. Les cas emblématiques des bolchéviques et des socio-démocrates allemands à la sortie de la guerre 1914-18 pèsent encore lourdement dans la mémoire collective un siècle plus tard, et les décennies récentes n’ont fait que renforcer ce désenchantement général. C’est dommage, mais il y a peu de chances que cela change un jour.

Ce qui ne veut pas dire que les partis et les autres institutions de la démocratie représentative soient à jeter à la poubelle. Simplement, on ne peut plus être dupes des deux travers universels qui les caractérisent : la soif du pouvoir et l’esprit bureaucratique. De ce point de vue, l’écart entre les « démocraties » occidentales et les Etats autoritaires, comme la Russie ou la Chine, n’est pas si grand qu’on veut le croire. Le signe le plus évident est cette course aux technologies de surveillance et de contrôle social qui s’est engagée, pour le plus grand profit des multinationales du « numérique ».

Il faudra s’y résoudre : face aux catastrophes qui se profilent – dont la pandémie du coronavirus aura été un premier round d’ampleur mondiale – on ne peut guère compter sur le modèle des Etats-nations pour résoudre d’en haut les problèmes qui vont nous submerger chaque année davantage, dans les décennies à venir. Pour autant, on ne peut pas non plus se tenir en dehors de tout système, au motif que « tout est pourri »...

Heureusement, il existe dans tous les pays, dans tous les milieux, dans toutes les classes sociales, des hommes et des femmes « de bonne volonté », ayant des compétences et des qualités, reconnues ou insoupçonnées, et c’est le principal, pour ne pas dire le seul, atout sur lequel on puisse compter. A condition de ne pas les laisser se dissoudre dans une auto-satisfaction illusoire ou se fossiliser dans un besoin frénétique d’ordre et de sécurité.

Dans les bouleversements qui s’annoncent – et qui ont commencé sans qu’on sache trop où, quand et comment – ce qui va advenir ne ressemblera sûrement pas aux Révolutions passées. Mais c’est justement le propre des vraies révolutions : quand elles surviennent, elles sont absolument inouïes. Et ce n’est que plus tard qu’on mesure à quel point ce qui semblait impossible la veille, apparaît après coup de l’ordre de l’évidence. Une chose est sûre : le temps des réformes illusoires s’achève. Un temps de bouleversements (faut-il encore prononcer le mot Révolution?) s’ouvre sur tous les continents. Pour le pire, ou, comme disait Beckett, pour le moindre meilleur pire

Par-delà les conjectures et les exercices de pensée, un fait majeur s’impose de façon inédite : la contraction de l’économie-monde a déjà commencé, et elle est irréversible – avant tout pour des raisons énergétiques et écologiques. La forme – ou plutôt les formes – qu’elle prendra, dans les années à venir, est pour le moins incertaine. A voir la façon dont les puissants de ce monde conduisent leurs petites affaires de pouvoir, tout laisse craindre une débâcle, pavée de misères, de catastrophes, de vagues migratoires – une débâcle accentuée par les dictatures, la corruption généralisée, le chômage massif, les conflits armés... Mais un peu partout, la colère et la rébellion ont commencé à s’exprimer, depuis plusieurs décennies. Elles ont pris de multiples formes et pourraient bien montrer la voie, ou plutôt les voies, pour apprendre à ré-habiter la Terre.

Les pays riches pourront-ils s’adapter à la décroissance ?

C’est sans doute dans les pays riches que la contraction économique – la « décroissance » – va poser les plus gros problèmes d’adaptation, si ce n’est au niveau matériel, en tout cas au niveau psychologique... Une telle hypothèse peut sembler paradoxale : le réchauffement climatique, les pollutions, les cyclones, les incendies, la désertification, la malnutrition, touchent d’abord, de plein fouet, les régions les plus pauvres du fait de leurs situations géographiques, de la fragilité de leurs infrastructures, et parce que c’est dans le tiers-monde que les pays riches ont transféré l’extraction dévastatrice des ressources qu’ils consomment1. En 2020, on estime que les 10 % les plus riches de la planète sont responsables, à eux seuls, de la moitié des émissions de gaz à effet de serre, ce qui n’est pas la moindre, ni la seule, des injustices du capitalisme. Cette « injustice climatique »2 est une évidence, qui d’ailleurs alimente l’actualité des médias occidentaux, toujours prêts à jouer sur la fibre émotionnelle de leurs auditoires…

Pourtant, il se pourrait que la vulnérabilité soit en passe de s’inverser. Avec un réchauffement de +2°C au cours du siècle, qui est le moindre mal, les sociétés des pays riches pourront peut-être s’adapter, grâce aux moyens scientifiques, technologiques et financiers dont ils disposent. Mais qu’en sera-t-il, avec un réchauffement de 4°C, 5°C ou plus ? La crise sanitaire du coronavirus donne une idée de ce qui peut se passer dans le premier cas – une détérioration modérée des conditions de vie et une capacité à y faire face. Mais il est hélas probable que ce ne soit qu’un premier palier, encore gérable, annonciateur de catastrophes bien pires...

La « richesse » pourrait, en fait, devenir bientôt un handicap, non pas tant pour les classes supérieures, mais à coup sûr pour les classes moyennes et populaires du monde occidental. Celles-ci n’ont eu que le temps, en deux générations, de profiter un peu de la modernité triomphante, au lendemain des deux guerres mondiales qui ont dévasté le continent européen. Leurs aïeux du XIXe siècle, les « prolétaires », avaient connu le sort que le capitalisme, dans sa forme pure, réserve inéluctablement aux classes inférieures comme aux populations des pays pauvres où il puise ses ressources. Pourtant, les prolétaires avaient appris à combattre leurs ennemis de classe. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, un relatif « partage de la richesse » a ainsi pu se mettre en place, dans deux régions très localisées du monde, en Europe de l’ouest et en Amérique du nord.

Les Trente glorieuses ont pu alors apparaître comme le début d’un âge d’or pour la grande classe moyenne émergente qui découvrait le confort matériel. Deux générations se sont écoulées. Le résultat, dans ces deux régions les plus riches du monde, est ce que Tocqueville avait déjà compris, en Amérique au début de la modernité capitaliste : les classes moyennes, une fois qu’elles ont acquis le confort, à l’issue d’une « longue suite de transformations plus ou moins pénibles », ont inévitablement tendance à se satisfaire dans une aisance modérée – un peu de propriété, un peu de liberté, et beaucoup de consommation – et à craindre toute perspective de changement3... Tocqueville était ainsi l’un des premiers à analyser l’emprise du confort matériel, avant que Marx ne dénonce le « fétichisme de la marchandise ». Il expliquait par la même occasion « pourquoi les grandes révolutions deviendront rares » (contre l’utopie marxiste qui allait marquer la suite de l’histoire politique...). Mais ni Tocqueville, ni Marx, n’ont prévu la forme inédite de révolution subie qui va se produire, sous l’effet des catastrophes écologiques...

Une autre difficulté fondamentale à s’adapter à la décroissance tient à la place de la technique dans notre mode de vie. La globalisation est arrivée à un point où tout est connecté à tout, par un ensemble de systèmes d’emprise et de contrôle. Mais cette puissance se révèle être une extrême faiblesse pour ceux qui jusqu’ici en profitaient le plus : il est devenu quasi impossible pour les populations des pays riches de vivre sans dépendre des technologies, du marché, de l’argent… et sans cette fameuse croissance qui est en panne, et qui ne repartira pas.

Nous risquons de tomber de haut, tant il nous était devenu naturel de prendre un poulet au marché pour le dîner, de prendre une chemise au rayon des soldes, de prendre le métro pour aller travailler, de prendre la voiture, le train, l’avion pour partir en vacances, de prendre son portable pour aller à la plage, de prendre ses congés et ses RTT – ou aussi de prendre d’assaut un territoire ennemi... Que ne prend-on pas ? Notre société est fondée sur cet acte animal de la chasse : la prise. Chaque fois que nous achetons un objet, nous croyons simplement le payer – en fait nous le prenons. L’instinct du consommateur est un instinct de chasseur. Un chasseur apprivoisé par ses propres désirs.

Pour toutes ces raisons, les classes moyennes et populaires européennes et américaines, soit 90 % de la population de ces pays « riches », vont se trouver « fort démunies » face à la décroissance mondiale. C’est déjà ce qui a lieu avec le chômage et l’érosion régulière du pouvoir d’achat. Quand aux classes supérieures, il existe un plan B pour s’en tirer à bon compte – un plan encore flou, voire inconscient chez le bourgeois moyen : se réfugier dans des citadelles protégées par une série de barrières, policières et militaires, où le béton et le numérique feront bon ménage. Le même genre de citadelles se prépare sur tous les continents, en Chine, en Russie, en Inde, en Afrique, au Brésil... Mais, comme je le disais plus haut, il est probable que la plupart de ces barrières ne résisteront pas longtemps à la poussée des forces déchaînées de la misère et de la nature...

Les exclus sont-ils mieux adaptés au monde qui vient ?

Il serait indécent de penser une seconde que les pauvres pourraient profiter de la décroissance, voire de l’effondrement de la civilisation capitaliste. La question est plutôt de savoir quelles capacités ils ont de s’adapter – et de survivre, pour reconstituer un jour des mondes autres.

Les habitants des bidonvilles de Mexico, de Bombay, de Lagos, et des autres villes du « Tiers-monde », utilisent peut-être, pour les moins démunis d’entre eux, de vieilles carcasses de voitures bricolées et des téléphones portables de récupération, mais ils sont surtout obligés de survivre au milieu des ordures, au sens propre. Des ordures qui jonchent les rues défoncées et tapissent la surface des cours d’eau. Les déchets du monde industriel…

Ces populations ont dû apprendre à développer des micro-économies de recyclage des déchets de la « civilisation moderne », à inventer des circuits de subsistance, et même à créer des écoles pour leurs enfants sous-alimentés… Ils ont dû apprendre à se rationner pour tout, l’eau, la nourriture, le chauffage, à s’immuniser contre les maladies infectieuses – ou à mourir – quand les médicaments de base leur sont rendus inaccessibles par les brevets des industries pharmaceutiques.

Les pauvres sont, par la force des choses, contraints depuis longtemps à subir et à s’adapter. Depuis la conquête de l’Amérique jusqu’aux empires coloniaux, l’Occident s’est imposé aux autres mondes (humains et non-humains) par une combinaison sans précédent de violences, de sciences et de techniques. Puis est arrivée la « décolonisation ». Dans de multiples régions du monde, les politiques de « développement » qui étaient censées leur apporter la croissance et le bien-être matériel n’ont fait que détruire massivement les milieux naturels et expulser des populations entières de leurs territoires, de leurs cultures et de leurs savoirs traditionnels4. En un mot, le progrès n’a pas eu le temps de faire le bonheur des peuples du Sud, que déjà, le bonheur de ceux du Nord se fracasse (chômage, repli sécuritaire, pandémie, casse des services publics, déclin de la santé et de l’éducation...). Pour le Sud, la porte entrouverte se referme, et le bilan global du « développement » est irrémédiablement négatif.

Seuls les apôtres de l’économie néolibérale feignent de l’ignorer, emmurés dans leur idéologie. Les populations soumises pendant des décennies aux injonctions du FMI et à l’invasion des multinationales, elles, ont compris depuis longtemps. Elles ont payé le prix fort, mais un peu partout des alternatives fleurissent, des mouvements de résistance expérimentent d’autres façons d’habiter la Terre, en s’appuyant sur leurs cultures et en renouvelant leurs savoirs. Désormais ceux qui étaient en « retard de développement » sont peut-être en train de prendre de l’avance sur les peuples du Nord qui continuent à courir après la croissance. Moins soumis au fétichisme de la marchandise et aux douceurs du confort, il se pourrait que les « pauvres » du Tiers-monde s’avèrent mieux adaptés à une transition radicale des modes de vie5.

La résistance contre les politiques de « développement », impulsées au forceps par le FMI, la Banque mondiale et les multinationales, est un signal fort de la capacité des populations du tiers-monde à faire mieux que s’adapter. L’Amérique du sud est une terre emblématique à cet égard. En Colombie, en Bolivie, en Equateur, au Mexique, de nombreuses communautés indigènes et afro-descendantes se sont illustrées par leurs luttes contre ce « développement » basé sur l’extractivisme et l’expulsion. Elles ont réussi à obtenir un certain nombre de droits pour préserver leurs cultures, et de reconnaissances officielles de leurs territoires et de leurs traditions6. Cette autonomie durement acquise est sans cesse remise en cause et menacée par les multinationales, sur fond de corruption politique et de violences armées.

Un exemple, parmi beaucoup d’autres : l’un des mouvements d’avant-garde de ces résistances est la communauté afro-descendante de La Toma, qui vit de l’artisanat depuis des générations dans la région du Cauca, au sud ouest de la Colombie. Francia Marquez est née dans cette région qui est l’une des plus riches en biodiversité et en ressources minières du monde. En 2002, des milices paramilitaires s’y sont installées pour exploiter des mines d’or illégales et ont semé la terreur parmi les habitants. Puis des multinationales ont débarqué pour exploiter les mines d’or à grande échelle, en n’hésitant pas à violer la Constitution colombienne, avec la complaisance du gouvernement7. Francia Marquez n’a cessé de s’impliquer dans les mouvements de résistance des populations locales, dont elle est devenue l’une des figures de proue, bien au-delà de la Colombie. Elle a reçu en 2018 le prix Goldman, équivalent du prix Nobel pour l’environnement, ce qui ne l’empêche pas de recevoir régulièrement des menaces de mort, comme tous les leaders de la lutte anti-développement.

A l’échelle internationale, on voit des organisations paysannes s’unir pour lutter contre les industries productivistes de l’agro-alimentaire. L’une des plus connues, Via Campesina, fédère des communautés d’Amérique du sud, d’Afrique, d’Asie et d’Europe du sud, qui défendent leurs droits à la souveraineté alimentaire et le respect de leurs pratiques agricoles.

Des centaines de mouvements alternatifs, dans les pays du Sud, ont appris à s’opposer au rouleau compresseur du marché et à déconstruire le modèle du « développement » imposé par les pays du Nord dans le contexte de la prétendue décolonisation, depuis la seconde moitié du XXe siècle. Confortés par les signes de plus en plus évidents du dérèglement climatique et de la destruction du vivant, ils ont fait mieux encore : en bonne intelligence avec les anthropologues, ils ont appris à remettre en cause les fondements de la culture dualiste occidentale : oppositions nature/culture, sujet/objet, humain/non humain...

Peut-on apprendre à ré-habiter la Terre ?

Des mouvements de résistance aux politiques de « développement » dans le Sud aux collectifs de résistance aux « Grands Projets Inutiles et Imposées »8 dans le Nord, comme à Notre-Dame-des-Landes9, cette même question circule, au-delà de l’idée de résistance : comment ré-habiter la Terre ?

Contrairement à une opinion répandue chez les élites, les grandes villes du Nord sont particulièrement vulnérables face à ce défi. Nous pensions ne plus avoir besoin de savoir comment faire pousser des légumes, comment cultiver le blé et faire son pain, comment cultiver le coton et le tisser, comment construire son habitat... L’économie de marché a substitué à ces savoirs des marchandises disponibles en un clic, dont les processus de fabrication et d’acheminement vers les centres urbains s’évanouissent dans des chaînes logistiques qui se déploient à travers la planète. Cette disponibilité immédiate des objets rend les corps passifs et les cerveaux disponibles. Le supermarché a remplacé le potager. La télévision tient le réel à distance. L’ordinateur prolonge le cerveau, en attendant que l’intelligence artificielle en prenne le contrôle. Le cognitif remplace l’organique.

Pour le commun des mortels réduit à sa condition d’homo-œconomicus, la connaissance suscite un mélange de respect et de méfiance. C’est un luxe auquel se substitue une myriade d’informations et de données, facilement falsifiables, qui retombent en poudre fine sous la forme des opinions et des fake news. Mais l’information ne peut remplacer ni l’expérience, ni le savoir, et les élites en ont d’ailleurs tout à fait conscience...

L’économie de marché et l’arrivée des technologies de l’information n’ont pas vraiment tenu leurs promesses de démocratisation de la connaissance, malgré les indéniables – et fragiles – avancées en matière d’éducation au XXe siècle. Pour entrer et se maintenir sur le « marché du travail », chaque travailleur a besoin d’une seule compétence : celle qui lui assure son emploi, et donc son salaire. Les savoirs professionnels, comme les savoirs scolaires désormais, sont catégorisés sous cette appellation fourre-tout de « compétence » et modélisés dans les logiciels de gestion des ressources humaines. Le savoir s’est peu à peu, au fil des derniers siècles, divisé en une multitude d’emplois, de fonctions, de tâches – et en une multitude de techniques. Il est devenu une sorte de Léviathan, vis-à-vis duquel l’individu a perdu toute autonomie : la technoscience.

Mais dans un monde décroissant, déréglé par les catastrophes en retour qu’il a provoquées, les pannes techniques seront de plus en plus fréquentes. Avec des conséquences en chaînes. Des pannes systémiques se produiront. Dans ces conditions il va devenir de plus en plus difficile de maintenir les savoir-faire et de transmettre les connaissances. Les sciences les plus emblématiques de la modernité, comme la physique et la biologie, pourraient à leur tour se trouver comme paralysées, faute de disposer des moyens techniques et financiers qui leurs sont consubstantiels. Le risque de panne de connaissance à grande échelle est loin d’être nul. Mais c’est un problème dont personne ne semble prendre la mesure. Tous les programmes en matière d’éducation et de formation se limitent à former des individus – aucun ne se préoccupe du risque de panne collective des connaissances. Ce risque ne concerne pas seulement le monde scientifique, qui se retrouverait en chômage forcé, mais tout le capital d’expertise de la technoscience, qui pourrait devenir aussi inutilisable qu’une bibliothèque de livres écrits en sumérien...

Même si un scénario aussi noir n’est pas certain, il est évident que toutes nos institutions ne sont pas du tout préparées aux scénarios de décroissance forcée – comme la crise mondiale du coronavirus vient de le prouver. Les habitants des grandes villes se retrouveront très vite démunis, et n’auront d’autres choix que de retourner à la campagne pour tenter de reconstruire un mode de vie frugal. Ils sont de plus en plus nombreux à y penser, dans un mélange d’inquiétude et d’attirance. Tout cela peut arriver beaucoup plus vite qu’on ne croyait, et si rien n’est fait pour se préparer, ces populations qui se croyaient « riches » pourraient tôt ou tard le payer très cher.

Comment alors reconquérir les savoirs nécessaires pour vivre, à l’échelle locale – se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, s’entraider, donner du sens au monde ? La question des savoirs et des savoir-faire, de l’éducation à la transmission, va ainsi se reconfigurer et concerner chaque habitant de la Terre, d’une façon très différente de celle à laquelle nous étions habitués sous la haute protection de la technoscience.

« Il faut vivre, il faut vivre »...

Face à tous ces dangers que plus personne ne peut nier, il existe des possibilités d’organiser, de façon à peu près viable, l’inéluctable contraction de l’économie-monde. Les propositions ne manquent pas, de la part de chercheurs, d’ONG, de communautés. Il existe des pratiques et des expérimentations dont pourraient s’inspirer les majorités silencieuses, à défaut de voir les dirigeants s’en emparer à temps. Mais toutes ces pistes se heurtent à tant de forces contraires qu’il est difficile de rester optimiste : aveuglement des uns, peur des autres, soif du pouvoir, course au profit, ou tout simplement train-train quotidien, passivité et manque de courage...

Tout se passe comme dans un train lancé à grande vitesse vers un mur, qu’aucun signal ne dévie de sa course. Tous les pays, les plus riches en tête, sont enfermés dans une boucle fermée sur elle-même : compétition-croissance-emploi-compétition... Le maillon de la « croissance » est en train de sauter et rien ne pourra empêcher cet arrêt brutal. Pourtant, les nations, conduites par des roitelets infatués, persistent à suivre cette trajectoire suicidaire. Elles continuent à consommer de plus en plus d’énergie fossile, à déforester, à polluer les sols, les mers et les airs. Cette anomie générale nous mène vers un monde que le réchauffement du climat et la destruction de la biodiversité vont rendre bientôt, sinon invivable, du moins incompatible avec le mode de vie qui est le nôtre.

Tandis que les plus vulnérables seront étrillés par les cyclones, les inondations, les sécheresses, et toutes les violences qui les accompagnent, les plus riches s’accrocheront à leur mode de vie jusqu’au bout, oscillant entre l’angoisse du pire et l’espoir d’une solution miracle. Une civilisation enfermée dans un cercle infernal ne peut probablement pas s’en extraire d’elle-même.

Au vu de l’incapacité actuelle du monde à changer de route, en dépit de tous les signaux d’alerte, il faut s’attendre à voir advenir la catastrophe de trop, le grain de sable, panne, krach ou virus, qui provoquera l’effondrement général. Des îlots humains survivront certainement, dans des conditions très variables, sous des régimes autoritaires et coercitifs, ou ailleurs, sous la forme de communautés qui auront su retrouver le chemin de la frugalité et de l’entraide…

Ce siècle est celui où notre civilisation arrive à son terme. La grande question à laquelle il faut nous préparer est : sera-t-il aussi le début d’une renaissance, d’une autre façon d’habiter la Terre ?

De la civilisation « moderne », qui s’est bâtie sous les auspices des Lumières tout en pillant terres et mers, que restera-t-il, sur une planète à +5°C ? Des chantiers abandonnés ? Des villes désertées ?Des infrastructures disloquées ? Des monuments en péril ? Des archives enterrées ? Des cultures en morceaux ? S’il ne reste rien, ou presque, des œuvres d’art d’une modernité à double face, d’une sonate de Schubert ou des poèmes de Rimbaud, ceux qui les auront appréciés ne se sentiront peut-être plus « de ce monde ». Il se peut que les derniers hommes de Néandertal, acculés dans quelque grotte ibérique, aient, eux aussi, ressenti le souffle de la disparition pénétrer leurs consciences…

Ce qui n’a pas empêché l’être humain – et la vie en général – de « persévérer dans son être », pour parvenir jusqu’à aujourd’hui. « Il faut vivre, il faut vivre », répètent en choeur Macha, Irina et Olga, les trois sœurs, à la fin de la pièce de Tchekhov… L’art et le « vivre ensemble » ont certainement encore de beaux (et moins beaux) jours devant eux, pour nourrir et inspirer les hommes – à condition tout de même que les arbres, les animaux, la vie, les nuages soient encore là, dans un monde différent, un monde altéré, mais partagé un peu mieux, entre humains et non humains.

Paris, Mai-juin 2020

Références :

1Anna Bednik, Extractivisme – Exploitation industrielle de la nature, 2016.

2Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille – Essai d’écologie politique, 2014.

3Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840, Folio Histoire, tome II, chap. 11.

4Saskia Sassen, Expulsions – Brutalité et complexité dans l’économie globale, 2014.

5Majid Rahnema & Jean Robert, La puissance des pauvres, 2008.

6Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre – Une écologie au-delà de l’Occident, Medellin, Colombie, 2014.

7https://www.jeuneafrique.com/624204/societe/racisme-francia-marquez-la-societe-colombienne-ma-appris-a-avoir-honte-detre-une-femme-noire/

8Collectif Des plumes dans le goudron, Résister aux grands projets inutiles et imposés – De Notre-Dame-des-Landes à Bure, 2018.

9Collectif Mauvaise Troupe, Contrées – Histoires croisées de la zad de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val Susa, 2016.

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