Achille Mbembe antisémite? MDR…

En Allemagne l’historien-philosophe camerounais Achille Mbembe est accusé d’antisémitisme pour avoir osé évoquer dans son essai «Les Politiques de l’inimitié» le régime d’apartheid à propos de la politique israélienne dans les Territoires occupés. En dépit du caractère grotesque de ces accusations, je crois devoir les rejeter à mon tour, car la France n’est pas à l’abri de ces amalgames.

En Allemagne l’historien-philosophe camerounais Achille Mbembe est accusé d’antisémitisme par Lorenz Deutsch, un élu du FDP (Parti libéral-démocrate), et Felix Klein, président du Commissariat du gouvernement fédéral pour la lutte contre l’antisémitisme, pour avoir osé évoquer dans son essai Les Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016) le régime d’apartheid en Afrique du Sud à propos de la politique israélienne dans les Territoires occupés. Ils en appellent à un boycott des interventions publiques de l’intellectuel. De nombreuses voix, dont celles d’organisations juives et d’organisations israéliennes, ont dénoncé la criminalisation du mouvement BDS (Boycott Divestment Sanctions) par une loi du Bundestag, ont condamné l’assimilation de la critique de la politique de l’Etat d’Israël à l’antisémitisme, et se sont solidarisées avec Achille Mbembe.

En dépit du caractère grotesque des accusations portées contre ce dernier, je crois devoir les rejeter à mon tour, au risque de la redondance, car la France n’est pas à l’abri de ces amalgames. Après tout il s’est trouvé au moins un tribunal français pour confondre l’antisionisme et l’antisémitisme, et les hommes politiques de l’Hexagone sont désormais nombreux à se livrer à cette opération de fusion-acquisition (des Territoires occupés).

Je connais Achille Mbembe depuis décembre 1980. Nous avons travaillé ensemble et co-publié. Je l’ai édité. J’ai passé des journées et des nuits entières avec lui aux Etats-Unis, en Afrique du Sud… et en Israël. Si Achille Mbembe décide de porter plainte pour diffamation contre MM. Deutsch et Klein je serais honoré d’apporter mon témoignage devant le tribunal. Cet homme est étranger à toute forme d’antisémitisme, sauf à considérer que son commerce intellectuel avec Walter Benjamin, l’une de ses sources d’inspiration les plus intimes, plutôt qu’avec Gershom Scholem, est un signe de compromission avec la bête infâme.

Quant à la compréhension d’Achille Mbembe à l’égard du BDS, nombre d’intellectuels sud-africains la partagent, dont certains, juifs et membres de l’ANC, ont eu un rôle éminent dans la mobilisation contre l’apartheid, tel Ronnie Kasrils. Elle relève des choix politiques personnels et de la liberté de conscience que toute démocratie se doit de garantir.

 Sur le fond la comparaison – exercice mental dont l’historien Paul Veyne nous rappelle, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, qu’elle est une « opératrice d’individualisation » visant non pas à confondre les situations historiques, mais à les différencier – la comparaison, donc, entre le régime d’apartheid et le régime d’occupation des Territoires palestiniens est un classique de la sociologie politique, tout comme le débat sur le caractère colonial, ou non, du projet sioniste. Poser la question laisse ouverte la réponse. Le comparatisme est le partage des questions, et non des réponses, pour continuer à citer Paul Veyne ou, aussi bien, le microstorien Giovanni Levi. Pour un chercheur de ma génération, formé à la lecture d’intellectuels juifs critiques du sionisme, comme Pierre Vidal-Naquet, Maxime Rodinson ou Etienne Balibar, la polémique que MM. Deutsch et Klein ont déclenchée révèle une régression préoccupante de la pensée.

Je les invite à reprendre le journal de Victor Klemperer qui, à plusieurs reprises, et en tragique connaissance de cause, consigne des propos du genre de celui-ci : « Pour moi, les sionistes qui prétendent renouer avec l’Etat juif de l’an 70 p. C. (destruction de Jérusalem par Titus) sont tout aussi écœurants que les nazis. Avec leur manie de fouiner dans les liens du sang, leurs “vieilles racines culturelles”, leur désir mi-hypocrite, mi-borné de revenir aux origines du monde, ils sont tout à fait semblables aux nazis » (Mes Soldats de papier. Journal. 1933-1941, Le Seuil, 2000, p. 118). MM.Deutsch et Klein vont-ils exiger le bannissement des librairies allemandes des ouvrages publiés par Le Seuil et Aufbau-Verlag ?

Le grand analyste de la « langue du IIIe Reich » mettait ainsi le doigt sur la matrice commune de la formation de l’Etat-nation au cours des XIXe et XXe siècles, à l’interface de l’identitarisme politique et de la mondialisation capitaliste, et en lieu et place de la domination impériale. Dans la Vienne Fin de Siècle, Georg von Schönerer (1842-1921), le chef des nationalistes allemands extrémistes et antisémite virulent, Karl Lüger (1844-1910), le maire social-chrétien et non moins hostile aux juifs, et le sioniste Theodor Herzl (1860-1904) avaient créé une coalition antagonique contre les libéraux au pouvoir pour promouvoir leurs fondamentalismes respectifs : ceux de la tribu germanique, de l’ordre catholique médiéval et du royaume d’Israël d’avant la Diaspora. De nos jours, l’antisémite Viktor Orban et le sioniste Benjamin Netanyahou se font les yeux doux pour paterner un « illibéralisme » propice au business, et non moins à l’identitarisme dur, chrétien pour l’un, juif pour l’autre. Telles sont les racines encombrantes de l’Etat-nation contemporain, un terreau idéologique auquel n’échappent nullement les démocraties ouest-européennes, comme le démontrent la montée en leur sein de l’extrême-droite identitaire et leur dérive anti-migratoire. Et un terreau dont participait le nationalisme afrikaner racialiste en Afrique du Sud.

Pensant l’Afrique dans son universalité parce qu’elle est constitutive de l’universalité, récusant l’afrocentrisme, s’élevant avec courage contre la volonté des étudiants noirs ultras de purifier ethniquement l’Université sud-africaine, le fanonien Achille Mbembe a toute légitimité pour réfléchir politiquement et philosophiquement à l’occupation israélienne des Territoires palestiniens et aux conséquences funestes que celle-ci comporte pour Israël même. Nombreux sont les juifs à le redouter : la transformation d’Israël en ethnocratie créé une situation intenable à terme, celle qu’a précisément connue le régime de l’apartheid dans les années 1980. Il n’est en rien antisémite de le craindre et de condamner les violations du droit international par le gouvernement israélien. Pour le reste, qu’Achille Mbembe garde à l’esprit un proverbe franc-comtois qui eût enchanté sa grand-mère bassa : la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe.

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