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Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
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Billet de blog 15 déc. 2020

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Liberté scientifique: Fariba, ton combat est le nôtre

Anthropologue de renom, Fariba Adelkhah se voit décerner le Prix Irène Joliot-Curie « Femme scientifique de l’année » ce mardi 15 décembre. Elle ne pourra le recevoir elle-même parce qu’elle est privée de liberté en Iran depuis dix-huit mois. En France aussi il faut « sauver la recherche, sauver les chercheurs pour sauver l’Histoire »…

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L’anthropologue Fariba Adelkhah, directrice de recherche à Sciences Po, a été arrêtée en Iran le 5 juin 2019. Du fond de sa prison, au début de l’année, pendant sa grève de la faim, elle est parvenue à nous faire entendre son cri : « Sauver la recherche, sauver les chercheurs pour sauver l’Histoire ». Ce cri, nous l’avons relayé à travers les manifestations que nous avons organisées pour demander sa libération inconditionnelle. Et nous n’avons pas manqué de souligner que son combat était « le nôtre ». Nous ne croyions pas si bien dire !

Aujourd’hui c’est en France même que nous devons porter cette résistance pour sauver les chercheurs et la recherche afin de sauver l’Histoire. Il y a quelque cruelle ironie à voir le même gouvernement français, qui déploie tant d’efforts pour obtenir la libération de Fariba Adelkhah, mettre en œuvre tant d’énergie à saper la liberté scientifique au sein de nos propres universités. Tout indique malheureusement que l’attaque est frontale, délibérée, politiquement construite, destinée à être gravée dans le marbre de la loi, et sans doute conçue pour garantir la réélection d’Emmanuel Macron par un retour aux fondamentaux du « régalien », comme l’a laissé entendre sa communication depuis la rentrée. Or, en macronie, le « régalien » semble liberticide par définition.

Fin octobre, Jean-Michel Blanquer a recommencé à seriner que « l’islamo-gauchisme fait des ravages », notamment « à l’université », en surfant sur la vague d’émotion qu’a suscitée l’assassinat de Samuel Paty. Le 1er novembre, une centaine d’universitaires, dont certains très proches des ministres successifs de l’Intérieur et des cultes depuis plusieurs quinquennats, et d’autres, inspirateurs idéologiques de la nouvelle mouture du macronisme, lui ont emboîté le pas dans les colonnes du Monde en élargissant la sphère du soupçon aux « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales, transférées des campus nord-américains ».

Ils ont demandé à la ministre de l’Enseignement supérieur d’ « engager ce combat pour la laïcité et la République ». Dans la nuit du 28 octobre la sénatrice LR Laure Darcos a fait approuver à la sauvette un amendement soumettant l’exercice des libertés académiques au « respect des valeurs de la République ». Le 25 novembre le député LR Julien Aubert a demandé une mission d’information parlementaire sur les « dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires » et a franchi un nouveau seuil en désignant nominativement des enseignants-chercheurs prétendument coupables de tels errements.

Dans le contexte de la violente campagne menée par la presse d’extrême-droite et sur les réseaux sociaux contre les « islamo-gauchistes » et autres « multiculturalistes décoloniaux » adeptes de la « théorie du genre », c’est mettre en danger ces personnes. D’ores et déjà le sociologue Eric Fassin est menacé de mort sur Internet.

Ces faits sont d’autant plus graves qu’ils sont concomitants d’évolutions préoccupantes : la remise en cause de la liberté d’information par la loi dite de Sécurité globale ; la multiplication des violences policières depuis deux ans ; la création sur fonds publics d’un syndicat officieux des lycéens ; les appels du Premier ministre à « gagner le combat idéologique » en cessant de « regretter la colonisation » ; les déclarations du meilleur allié sarkoziste du président de la République, Christian Estrosi, ne reconnaissant plus « aucun droit pour les ennemis du droit » ; le report du déconfinement de l’Université et la création d’un délit d’entrave destiné à dissuader la contestation en son sein ; la publication au Journal officiel, le 4 décembre, de trois décrets élargissant le champ du fichage policier des citoyens, notamment de leurs « opinions politiques », de leurs « convictions philosophiques, religieuses » ou de leur « appartenance syndicale », autant de rubriques qui concernent très directement les universitaires « islamo-gauchistes ».

Le jeu pervers des amalgames fait perdre de vue l’essentiel.

Ces déclarations accusatrices sont juridiquement illégitimes et factuellement non documentées. Seuls les scientifiques sont habilités à évaluer les travaux de leurs pairs, selon des procédures institutionnelles dûment établies. Privilège digne de l’Ancien Régime ? Non, les députés n’ont pas non plus leur mot à dire sur un diagnostic médical ou une décision de justice. La science est le domaine des scientifiques, sauf dans les régimes autoritaires ou totalitaires.

L’amoindrissement des prérogatives du Conseil national des universités par la loi de programmation de la recherche qui vient d’être adoptée est en soi l’aveu d’une volonté de prise de contrôle antidémocratique.

Le terme d’islamo-gauchisme, quant à lui, n’a aucun fondement scientifique, et la notion de « valeurs républicaines » aucune définition juridique – personnellement je n’ai pas les mêmes « valeurs républicaines » que M. Castex ou Mme Le Pen, notamment sur la colonisation, et ils auront quelque peine à m’enfermer dans la catégorie des études « décoloniales » à la lecture de mon ouvrage Les Etudes postcoloniales, un carnaval académique (Karthala, 2010) qui m’a valu d’être cloué au pilori par les tenants de ces dernières.

En revanche le terme d’islamophobie qui fâche tant le gouvernement et ses intellectuels organiques a un sens précis qui est… d’origine coloniale comme vient de le rappeler l’historien Jean-Louis Triaud dans un article de la revue Sociétés politiques comparées.

N’en déplaise au député Aubert, la chasse aux sorcières lancée contre les universitaires mal-pensants évoque de plus en plus le maccarthysme, y compris dans le risque de judiciarisation de la pensée critique. Son but est évident : aspirer l’électorat du Rassemblement national et empêcher tout débat politique sur les sujets qui fâchent en espérant qu’en cassant le thermomètre la fièvre disparaîtra d’elle-même.

La loi Sécurité globale rendra impossibles les recherches sur les mobilisations sociales ou environnementales, déjà difficiles à mener du fait de la répression ou du contrôle policiers des universitaires qui s’y adonnent, et ce sera tout bénéfice lorsque la réforme des retraites sera remise sur le tapis. Le texte étouffera également les enquêtes sur les pratiques policières dont Fabien Jobard, Sebastian Roché ou Didier Fassin ont établi de longue date, parmi d’autres, le caractère discriminatoire à l’encontre des jeunes, des pauvres, des étrangers ou des citoyens d’origine étrangère, en rendant grotesque et insupportable le déni d’Etat dans lequel se sont enfermés les gouvernements successifs.

Par ailleurs le fameux « expliquer c’est déjà vouloir un peu excuser » de Manuel Valls, que reprennent la macronie et la droite, est sans doute l’une des phrases politiquement les plus stupides et dangereuses qui aient été prononcées en France ces dernières années. La construction d’un Ennemi absolu, le « terrorisme islamique », le « djihadisme » et maintenant l’ « islam politique », pensé en termes identitaires et culturalistes, nous prive de réflexion politique, et à dire vrai de politique, notamment étrangère.

Dépeindre Recep Tayyip Erdogan en grand méchant loup musulman nous évite de nous interroger sur les soubassements du régime autoritaire qu’il a construit et sur les incroyables erreurs que l’Europe a commises vis-à-vis de la Turquie depuis 2004, et qui lui ont fait « perdre » cet allié stratégique.

De même le « tout militaire » contre les mouvements armés dans le Sahel ne répond pas à la crise agraire dont la violence djihadiste n’est que le symptôme. Il bloque l’inévitable négociation avec les « terroristes » en faisant oublier à l’opinion que la France a fini par ouvrir des pourparlers de paix avec les « terroristes » du FLN en Algérie, et les Etats-Unis avec les « terroristes » taliban en Afghanistan.

La même crispation contre l’ « islam politique » nous dissuade de dialoguer avec la mouvance islamiste syrienne qui s’est dissociée d’Al-Qaida, est en mal de reconnaissance internationale et serait une alliée précieuse contre Dae’ch, dont la menace n’a pas disparu.

Il est révélateur qu’une simple tribune dans L’Observateur établissant un lien entre les interventions militaires extérieures et les attentats ait aussitôt provoqué un tir de barrage de la part de l’establishment de l’expertise stratégique, financée par le ministère de la Défense nationale et l’industrie de l’armement, et sans aucune connaissance de terrain des sociétés concernées. Sur certains sujets il est interdit de penser.

La pression de l’extrême-droite, la « trahison » d’une partie des « clercs » universitaires, les attaques des parlementaires LR contre la liberté scientifique, l’incapacité des députés LRM à s’opposer à la dérive liberticide du gouvernement font redouter que le terrain idéologique ne soit prêt pour que les chercheurs et les enseignants français subissent les infortunes de leurs collègues polonais et hongrois.

Oui, Fariba, ton combat est décidément le nôtre, car, dans une société démocratique, #AcademicLifeMatters !

Jean-François Bayart
Professeur à l’IHEID (Genève)

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