Jean-François Bayart
Professeur au Graduate Institute (Genève), titulaire de la chaire Yves Oltramare «Religion et politique dans le monde contemporain».
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Billet de blog 18 nov. 2022

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La France lâcherait-elle ses otages en Iran ?

France Inter et la présidence de la République nous ont réservé, le 14 novembre, l’un de ces grands moments de n’importe-quoi médiatique dont la France a le secret. Deux éminents journalistes de la Matinale ont interrogé le chef de l’Etat sur la situation en Iran. Pas un mot du président de la République, pas une question de la part des journalistes à propos des otages français. 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

France Inter et la présidence de la République nous ont réservé, le 14 novembre, l’un de ces grands moments de n’importe-quoi médiatique dont la France a le secret. Deux éminents journalistes de la Matinale ont interrogé le chef de l’Etat sur la situation en Iran, avant de transformer le palais de l’Elysée en studio pour interviewer quatre militantes de l’opposition en exil, l’une d’entre elles tout juste arrivée de Téhéran. 

Pas un mot du président de la République, pas une question de la part des journalistes à propos des otages français alors même que l’on apprenait de la bouche de la ministre des Affaires étrangères qu’en réalité ceux-ci étaient au nombre de sept, et non pas de cinq comme on le croyait. 

Singulier contraste avec l’interview donnée à Armin Arefi du Point, le 15 novembre, par l’envoyé spécial pour l’Iran du président Biden, Robert Malley, dans laquelle ce dernier mentionne à plusieurs reprises les otages français…

Pas une réflexion non plus, dans l’émission de France Inter, sur l’usage immodéré et inconsidéré du terme de « révolution » par le président de la République à propos de ce qui se produit en Iran. Ce n’est pas manquer de respect à l’égard des manifestantes et manifestants iraniens qui luttent pour leur liberté au péril de leur vie, et à l’égard de cette délégation de femmes iraniennes reçues par le chef de l’Etat, que d’émettre quelque interrogation sur l’utilisation de ce concept à propos des événements en cours. Rappelons que nous ne savons pas grand chose – faute d’accès au pays, et du fait de la répression qui y frappe les journalistes – de la représentativité sociale effective du mouvement de protestation, aussi sympathique et admirable qu’il puisse être. En outre, dans l’état actuel des choses, aucune force politique ne semble prête à l’organiser et à lui offrir un débouché viable, en termes de changement de régime, sans laquelle il ne saurait y avoir une « révolution », mot romantique mais galvaudé. 

De ce point de vue un peu de lucidité quant aux soutiens dont disposent les cheffes de file de la diaspora iranienne aux Etats-Unis et au Canada parmi les néoconservateurs, les trumpistes et la Religious Right ne nuirait pas à la qualité de l’analyse politique ou journalistique. La très médiatique Masih Alinejad, qui faisait partie de la délégation des quatre femmes iraniennes reçues par Emmanuel Macron, est proche de Mike Pompeo, l’ancien secrétaire d’Etat de Donald Trump. Aussi son appel à unifier l’opposition en exil sous l’égide d’un conseil de transition qu’elle se verrait bien présider, forte de son charisme et de ses nombreux followers, est-il loin de faire l’unanimité parmi les Iraniens de l’étranger, sans même parler des Iraniens d’Iran qu’elle prétend représenter.

L’hystérie en guise de raison

 Or, ces réserves déchaînent sur les réseaux sociaux un torrent de boue, de haine et de calomnies, dans la meilleure veine trumpiste, à l’encontre de celles et ceux qui ont le front de marquer leurs distances par rapport au Grand Récit néocon-féministe de la « révolution » en marche. 

La doyenne des otages français en Iran, la chercheuse Fariba Adelkhah, arrêtée le 5 juin 2019, en est une cible privilégiée. Elle est volontiers accusée de compromission avec la République islamique, celle-là même qui la prive de liberté depuis plus de trois ans. A dire vrai de telles diffamations ne sont pas nouvelles. Mais elles prennent aujourd’hui une tournure nauséabonde. Le crétinisme anthropologique n’autorise pas l’indécence politique. C’est une chose de ne pas comprendre la teneur d’un travail de terrain et d’un raisonnement en sciences sociales. Nul n’est obligé d’être cultivé ou intelligent. C’en est une autre que de traîner dans la fange une chercheuse dont on ne partage pas, ou dont on ne saisit pas, les analyses, et que sa détention empêche de répondre ou même de prendre connaissance des allégations mensongères qui la visent. 

Car qui a écrit, en 2007, un article pour défendre l’universitaire Kian Tadjbakhsh, arrêté et condamné pour espionnage et atteinte à la sécurité nationale, papier dans lequel elle défendait déjà la liberté de la recherche ? Qui a adressé à Mahmoud Ahmadinejad, alors président de la République, une lettre ouverte s’élevant contre la condamnation à la prison pour espionnage de la doctorante française Clotilde Reiss, en 2010 ? Qui a encouru le danger d’une arrestation pendant ses enquêtes de terrain depuis trois décennies, et surmonté diverses intimidations policières, dont la confiscation à plusieurs reprises de son passeport, pour mieux faire comprendre dans sa complexité la société iranienne ? Qui s’est mise en grève de la faim pendant 45 jours, du 24 décembre 2019 au 4 février 2020, pour que soit respectée en Iran et de par le monde la liberté de recherche ? Qui, sinon Fariba Adelkhah ? 

Le courage des manifestantes et des manifestants iraniens mérite mieux que ces attaques le plus souvent non signées, toujours rances, et surtout politiquement stupides. Il est inquiétant, pour l’avenir de la démocratie en Iran, de voir des opposants entonner les mêmes antiennes calomniatrices que les autorités contre lesquelles ils se dressent et qui jettent en prison les intellectuels. L’attente millénariste de la révolution ne devrait pas amener à confondre recherche scientifique et propagande politique, démarche universitaire et militantisme politique. Aujourd’hui Fariba Adelkhah est accusée aussi bien par l’opposition en exil que par les Gardiens de la Révolution d’avoir agi dans l’ombre pour servir, ou renverser, c’est selon, la République islamique. Cherchez l’erreur ! 

Quant aux intellectuels, journalistes ou universitaires français qui sont tentés de prêter une oreille complaisante à ces insinuations, c’est souvent faute de saisir, par idiosyncrasie laïcarde, les « logiques intrinsèques » – pour parler comme Max Weber – du fait religieux auquel se sont consacrées nombre des publications de Fariba Adelkhah. A nouveau la dénonciation spécieuse d’un « islamo-gauchisme », qui à l’Université n’existe que dans la tête de ses contempteurs, distille son venin. Non, expliquer, comme n’a cessé de le faire Fariba Adelkhah, n’est pas justifier, n’en déplaise à Manuel Valls et à ses disciples français ou iraniens. Jamais sa proverbiale indépendance d’esprit et sa finesse d’analyse ne nous ont fait aussi cruellement défaut pour comprendre les événements actuels.

Hélas le périmètre de la haine numérique ne cesse de s’étendre dans le confort de l’anonymat qu’offrent les réseaux sociaux. Il englobe un nombre croissant de chercheurs, d’intellectuels, de journalistes qui ont le front de ne pas bêler avec le troupeau néocon et de ne pas prendre pour argent comptant la monnaie révolutionnaire et a-sociologique, celle de La Femme iranienne avec ses cheveux au vent (ou coupés), celle de La e-Jeunesse saisie photographiquement en sa grâce furieuse. Non que ces plumes soutiennent un régime qu’elles ont généralement soumis à leur regard critique depuis de longues années, ni bien sûr sa répression bestiale de la protestation populaire. Simplement elles ont le tort de persister à vouloir exercer leur métier dans sa rigueur méthodologique et déontologique et de ne pas adhérer benoitement au Grand Récit. Elles ont le tort aussi de craindre qu’à celui-ci ne se substituent les horreurs d’un écrasement massif de la mobilisation civique et de la guerre civile, faute précisément d’une relève politique crédible. N’oublions pas que les tueurs de Téhéran ont de longue date pris leurs leçons en Syrie : dès les années 1970-1980 au sein des différents mouvements armés protagonistes de la lutte nationaliste palestinienne et du conflit libanais, et depuis 2011 comme supplétifs intéressés (et reconnaissants) du régime des Assad qui ne leur avait jamais manqué pendant les années difficiles de la guerre du Golfe. Le risque est grand de voir le romantisme révolutionnaire se briser sur le mur de cynisme, d’intérêts et de cruauté des tenants du pouvoir qui ont tout à perdre et rien à gagner du changement politique, comme cela s’est produit en Algérie depuis les années 1990, en Egypte depuis 2013, en Syrie bien sûr, mais également dans la plupart des autres pays de la région, y compris, de manière de plus en plus évidente, en Tunisie. 

Les dindons de cette farce sinistre pourraient bien être les révolutionnaires de la diaspora eux-mêmes qui oublient combien leurs sponsors de la droite républicaine et évangélique étatsunienne ont contribué, de par leur diplomatie de containment, leur reniement du traité de 2015 et leur alliance avec l’Arabie saoudite et Israël, à ouvrir la voie aux forces les plus radicales de la République islamique, selon la vieille logique des « inimitiés complémentaires ».

Dans la presse et les milieux politiques français aucun enseignement ne semble avoir été retenu du traitement médiatique et du devenir des Printemps arabes de 2011, du fiasco gouvernemental des représentants de la diaspora irakienne amenée au pouvoir à Bagdad dans les fourgons de l’armée américaine en 2003, des errements de l’administration Karzai mise en place en Afghanistan en 2001 après la défaite militaire des talibans. 

Nul ne semble non plus s’émouvoir du rôle de Bernard-Henry Lévy – si l’on en croit Le Monde des 13 et 14 novembre – dans l’organisation de l’entrevue entre Emmanuel Macron et Masih Alinejad. Ce même BHL dont la furia avait enjoint l’Occident de sauver la femme afghane, en toute simplicité, et avait idéologiquement porté l’intervention militaire française en Libye, en 2011, sur la base d’un mensonge d’Etat – l’imminence d’un massacre de masse à Benghazi – avec les conséquences que l’on sait, et dont la région ne s’est toujours pas remise. Dans quel pays autre que la France un mauvais philosophe, anciennement nouveau, peut-il être pris pour un bon géo-stratège et occuper de manière si éhontée la scène médiatique et politique sur des sujets complexes qu’il ne maîtrise en rien ? La triste réalité, c’est qu’en France il est devenu interdit de penser sur l’Iran, sur l’islam et sur beaucoup d’autres choses, que ce soit dans la presse ou dans les allées du pouvoir. L’hystérie est devenue raison.

Une diplomatie erratique

Enfin, interrogeons-nous sur la sagacité diplomatique de cette exaltation de la « révolution » qui se déroulerait en Iran quand nos diplomates s’échinent à négocier avec les autorités de Téhéran la conclusion d’un accord sur le nucléaire et, espérons-le, la libération de nos compatriotes. Cela relève de la provocation à l’encontre de ces dernières, déjà suspicieuses à l’encontre de la France, accusée d’héberger les Moudjahidines du Peuple, honnis depuis leurs compromissions avec l’Irak de Saddam Hussein ; accusée également de n’avoir cessé de suivre une ligne dure depuis 2007, sous l’inspiration d’une camarilla de diplomates atlantistes surnommée la « secte » dans les couloirs du Quai d’Orsay, acquise à la cause d’Israël et gardienne du temple du traité de non prolifération. Et le président de la République de s’étonner ensuite de l’ « agressivité croissante » de l’Iran à l’encontre de la France ! Selon la formule habituelle même les paranoïaques ont des ennemis, et cela ne les rend pas plus aimables.

Il faut craindre que le soutien d’Emmanuel Macron à la « révolution » iranienne supposée être en marche ne soit le baiser de la mort. Il conforte les dires surréalistes et complotistes d’Ali Khamenei et des autres hiérarques de la République islamique, imputant aux manoeuvres de l’étranger la responsabilité des manifestations – thèse absurde et qui néanmoins trouve un certain écho dans une partie de la population iranienne, traumatisée par la mise en dépendance para-coloniale du pays au XIXe siècle et les ingérences incessantes de la Russie, du Royaume-Uni et des Etats-Unis, puis par le soutien de la plupart des pays arabes et occidentaux – à commencer par la France – à la guerre d’agression de l’Irak, de 1980 à 1988.

En ce 14 novembre nous avons donc reçu l’occultation de nos sept compatriotes par le chef de l’Etat et ses interlocuteurs de France Inter comme une gifle. Depuis 2019 la France n’a obtenu la libération que d’un seul de ses otages – le chercheur Roland Marchal, le 20 mars 2020 – et a enregistré la capture de plusieurs autres de ses ressortissants dont nous ne connaissons pas forcément la quantité exacte : six au bas mot, peut-être plus. La stratégie suivie en la matière par le chef de l’Etat, le Quai d’Orsay et, vraisemblablement, les services secrets a échoué. Il faut reconnaître que l’affaire est malaisée du fait de l’absence de tout scrupule et des divisions internes du régime iranien. Néanmoins un doute se fait jour. La libération des otages n’a-t-elle pas été subordonnée à d’autres objectifs diplomatiques jugés plus importants, ou par crainte de céder au chantage de Téhéran ? Les Etats-Unis lient explicitement la négociation avec l’Iran à la récupération de leurs propres ressortissants, et tout Grand Satan qu’ils soient ils y sont mieux parvenus que les pays européens. Ces derniers persistent à agir en ordre dispersé et cachottier, chacun la main sur sa copie pour que le voisin ne profite pas de ses efforts. Ne serait-il pas temps, grand temps que les chancelleries européennes fassent front commun, rappellent d’un seul geste leurs ambassadeurs en consultation et conditionnent la reprise des négociations et le maintien de ce qui reste de liens économiques ou autres avec l’Iran à la libération immédiate et inconditionnelle de leurs otages ?

Jean-François Bayart

Professeur à l’IHEID (Genève),

Titulaire de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain »

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