Une langue européenne pour une citoyenneté européenne

Le 21 janvier 2016, le premier ministre du gouvernement français proclamait : « voir partir le Royaume-Uni de l’U.E. serait un drame ». Ah bon ?....Vraiment ?....

Le 21 janvier 2016, le premier ministre du gouvernement français proclamait : « voir partir le Royaume-Uni de l’U.E. serait un drame ». Ah bon ?....Vraiment ?....

Scandaleusement confidentielle de par la mainmise de milliers de corrupteurs (lobbyistes, en globish) sur les eurocrates, l’acceptation de traités transatlantiques (USA/UE, Canada/UE) accentuant la soumission des Etats d’Europe et du Parlement de Strasbourg (en matière de Justice, de Défense et de Sécurité , de Diplomatie, d’Economie, d’Innovation et de brevets, d’Energie, de Transports, d’Agriculture, d’Environnement , de Culture,…) aux multinationales anglo-étatsuniennes serait elle mise en danger ?

 La suprématie organisée à Washington et à Londres du parler anglo-étatsunien (le globish) sur la Culture, la Recherche, l’Economie et (donc) la Politique européennes serait elle  menacée ?

 Est-ce par médiocrité ou par lâcheté, ou les deux, que les Institutions de l’U.E., Conseil européen en tête, sont disposées à se plier une nouvelle fois aux multiples exigences des conservateurs anglais ?

Et pourtant…….

 

En 2007, la Commission européenne a publié un document intitulé (sans rire) : « Un défi salutaire : comment la multiplicité des langues pourrait consolider l’Europe ». Il s’agit d’une proposition d’un groupe de dix «personnalités actives dans le domaine de la culture », groupe constitué sous le patronage de monsieur Léonard Orban, Commissaire pour le multilinguisme. L’orientation proposée conduit à reconnaître, « en les distinguant nettement », une « langue de communication internationale » et une « langue maternelle adoptive ». Le texte évite de s’attarder sur la première dont nul ne doute qu’il s’agisse de l’anglais. Les propositions se concentrent uniquement, et longuement, sur la deuxième dont « le choix serait virtuellement illimité »…Après avoir remarqué que « du point de vue professionnel, tout porte à croire que la langue anglaise sera, à l’avenir, de plus en plus nécessaire, mais de moins en moins suffisante », le texte affirme : « Peut-être faudrait-il souligner ici qu’il serait évidemment souhaitable que certains européens choisissent l’anglais comme langue personnelle adoptive (…). Il nous parait important que celle-ci préserve et affirme la place éminente qu’elle mérite comme langue de culture, plutôt que d’être confinée à un rôle d’instrument de communication globale, rôle flatteur mais réducteur, et potentiellement appauvrissant. »

« appauvrissant »….my God ! pas pour tout le monde !...

Extraits d’ un rapport édité par le Haut conseil à l’évaluation de l’école et relatif à l’enseignement des langues étrangères comme politique publique : « l’hégémonie linguistique (…) en faveur de l’anglais serait une fort mauvaise affaire pour la France ainsi que pour tous les Etats non anglophones de l’Union européenne, voire au-delà des frontières de l’Union. Pourquoi ? Parce que cette formule donne lieu à une redistribution des plus inéquitables, à travers (..) des canaux qui sont les suivants :

 ·   une position de quasi monopole sur les marchés de la traduction et de l’interprétation vers l’anglais, de la rédaction de textes en anglais, de la production de matériels pédagogiques pour l’enseignement de l’anglais ;

 ·   l’économie de temps et d’argent pour les anglophones, grâce au fait qu’ils ne font plus guère l’effort d’apprendre d’autres langues ;

 ·   le rendement de l’investissement, dans d’autres formes de capital humain, des ressources que les anglophones n’ont plus besoin d’investir dans l’apprentissage de langues étrangères ;

 ·   la position dominante des anglophones dans toute situation de négociation, de concurrence ou de conflit se déroulant en anglais. »

  Et, pour conclure :

 -   « le Royaume-Uni gagne, à titre net, au minimum 10 milliards d’euros par année du fait de la domination actuelle de l’anglais ;

-   si l’on tient compte de l’effet multiplicateur de certaines composantes de cette somme, ainsi que du rendement des fonds que les pays anglophones peuvent investir ailleurs du fait de la position privilégiée de leur langue, ce total est de 17 à 18 milliards d’euros par année ;

 -   ce chiffre serait certainement plus élevé si l’hégémonie de cette langue venait à être renforcée par une priorité que lui concèderaient d’autres Etats, notamment dans le cadre de leurs politiques éducatives respectives ;

 -   ce chiffre ne tient pas compte de différents effets symboliques (comme l’avantage dont jouissent les locuteurs de la langue hégémonique dans toute situation de négociation ou de conflit se déroulant dans leur langue) ;

 -   le scénario « plurilingue » (…) ne réduit pas les coûts, mais les inégalités entre les locuteurs ; toutefois, étant donné les forces à l’œuvre dans la dynamique des langues, il présente un risque d’instabilité, et exige tout un train de mesures d’accompagnement pour être viable ;

 -   le scénario « espéranto » apparaît comme le plus avantageux, car il se traduit par une économie nette, pour la France, de prés de 5,4 milliards d’euros par année, et, à titre net pour l’Europe entière (Royaume-Uni et Irlande compris) d’environ 25 milliards d’euros annuellement. »

 Dans son livre « Une certaine idée de l’Europe » (Plon – 2004), Laurent Fabius constate l’évidence (page 61) : «  la version actuelle de la Constitution est à ce point une construction anglaise que Robert Badinter a pu la surnommer « la Britannique ». Le secrétaire général de la Convention sur l’avenir de l’Europe, principal rédacteur de la Constitution, n’était il pas un ancien secrétaire permanent du Foreign Office ? »

 Depuis plus d’une quinzaine d’année, la contribution annuelle du Royaume-Uni au budget européen  stagne à hauteur récurrente de 14 milliards d’euros. Pour que l’Angleterre puisse continuer à annihiler toute évolution politique et linguistique au sein même de l’U.E., dès aujourd’hui il serait impératif de doubler le montant de sa contribution annuelle au budget de l’Union. Et de lui imposer le paiement immédiat d’une indemnité compensatoire de 45 milliards d’euros.

 La résolution de la Conférence générale de l’UNESCO de 1985 reconnaît « les grandes possibilités  qu’offre l’espéranto pour la compréhension internationale et pour la communication entre les peuples de nationalités différentes ».

 Par ailleurs, l’Institut de pédagogie cybernétique de Paderborn (Allemagne) a comparé les durées d’apprentissage de plusieurs groupes d’élèves francophones, de niveau baccalauréat, pour atteindre un niveau dit « standard » et comparable dans quatre langues différentes : l’espéranto, l’anglais,l’allemand et l’italien (4). « Les résultats sont les suivants : pour atteindre ce niveau, 2000 heures d’études de l’allemand  produisaient un niveau linguistique équivalent à 1500 heures d’études de l’anglais, 1000 heures d’études de l’italien,et 150 heures d’études de l’espéranto ».

                   Pour qu’un peuple de citoyens existe, il faut qu’il rassemble toutes les personnes vivant sur unterritoire donné, partageant majoritairement des valeurs communes et qui se sont forgé une culture politique commune, c'est-à-dire une manière de se gérer collectivement, au cours d'une période suffisamment longue ou dense de débats et surtout de luttes pour leurs droits. Il s'agit d'un peuple de citoyens, animés par l'adhésion des individus à une communauté politique démocratique, qui ne recoupe pas les frontières des groupes culturels et linguistiques et n’exige pas l’adhésion à un modèle culturel commun. Habermas a nommé « patriotisme constitutionnel » l’adhésion des individus à une communauté politique honorant le principe de l’Etat de droit démocratique. On peut objecter que le patriotisme exprime un sentiment qui vient du cœur, le mot « constitutionnel » ne renvoyant qu’à du juridisme. Mais « à travers le formalisme du droit, parle aussi l’amour de la justice politique, ainsi que celui de la liberté » (2, 3)

                    L’avènement d’un peuple européen sera le résultat d’un processus politique de longue durée. Une forte part de volontarisme, à l’image de celui qui a fait naître les Etats-nations actuels, est aujourd’hui nécessaire, et en priorité parmi les six pays fondateurs de l’U.E.

 Les évènements actuels (défiance accélérée par rapport aux partis politiques traditionnels, défiance tout aussi forte à l’égard des médias, poussée des nationalismes liée à l’essor des partis xénophobes, racistes, europhobes et incompétents, guerres au Proche et Moyen-Orient, menaces précises et ciblées du pouvoir russe pour une déstabilisation des politiques européennes, désintéressement des USA pour l’Europe, lutte contre le terrorisme) appellent à cette exigence de volontarisme. Exigence immédiate. Non pour la création d’un « peuple européen », processus effectivement très lent. Mais pour la naissance et le développement de la « citoyenneté européenne ».

 Pour que, à travers tous les pays d’Europe, l’ensemble des couches de la population se rencontrent, se parlent, se connaissent et s’apprécient. Pour que ces liens  ne soient pas exclusivement réservés à des élites politique, marchande, scientifique et culturelle, dont on a compris qu’elles ont tout intérêt à diviser les peuples afin d’ accroître et de mieux protéger leurs pouvoirs et leurs avantages personnels….

          La sagesse et l’ambition conduisent à ce que chaque citoyenne et citoyen européen, grâce au système public de l’Education, s’approprie trois langues : sa langue nationale, une langue commune qui ne peut être une langue nationale, et une langue étrangère de son choix. Comme l’UNESCO, reconnaissons « les grandes possibilités qu’offre l’espéranto pour la compréhension et pour la communication entre les peuples de nationalités différentes.» Les fréquentes réactions de rejet à son égard devraient cependant être vaincues, notamment par l’information juste et la volonté commune. Quand au choix d’une langue étrangère par nos enfants et petits-enfants, les évènements économiques, politiques et sociaux qui ne manqueront pas de faire évoluer prochainement l’équilibre géopolitique de la planète les amèneront peut-être vers des « horizons » situés de préférence à l’est de l’Union européenne.

 Le 18 février 2016

 

 

1 – Humaniste et grammairien espagnol du « Siècle d’or », auteur de la renommée Grammaire castillane en 1492, qui fut la première grammaire écrite en Europe dans une langue commune.

2 – la constellation post-nationale et l’avenir de la démocratie, in Jürgen Habermas, Après l’Etat-nation. Une nouvelle constellation politique. Fayard, Paris, 1988.

 3 – Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? Réflexion sur les fondements motivationnels d’une citoyenneté européenne. J.M. Ferry, in : P. Birnbaum (Dir.), Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997  

Europe, la voie kantienne. J.M. Ferry - cerf - Humanités

 

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