Ukraine: des oligarques échappant à tout contrôle

La guerre en Ukraine se propage de l'autre côté de la frontière, en Russie.

Par Renee Parsons et Jean-François Goulon

Ce billet est une adaptation libre d'un article de Renee Parsons, publié dans CounterPunch le 17 juillet 2014, Ukraine war spreads across russian border

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Tandis que l’attention du public a été détournée par le soulèvement de l’EIIL en Irak et le retour des troupes américaines « sur le terrain », ainsi que par l’opération « bordures protectrices » de Tsahal à Gaza qui se prolonge désormais en incursion terrestre, l’horrible dévastation qui se déroule en Ukraine s’est poursuivit dans la quasi-indifférence générale... jusqu’à la catastrophe aérienne qui s’est produite hier matin dans l’espace ukrainien.

Il semble à peu près certain que l’avion de la Malaysia Airlines qui s’est écrasé dans la province de Donetsk à proximité de la frontière russe ait en fait été abattu par un missile sol-air. Sans accuser directement la Russie de cette attaque, des voix s‘élèvent déjà en Occident pour pointer du doigt le Kremlin, l’accusant d’avoir livré aux séparatistes pro-russes des systèmes de missiles anti-aériens BUK, capables d’atteindre une cible à plus de 10.000 mètres d’altitude. Toutefois, la prudence reste pour l’instant de mise à Washington, qui assure que toute la lumière sera faite très rapidement. De leurs côtés les présidents ukrainien et russe se renvoient la balle et s’accusent mutuellement d’être responsable de cette tragédie.

Si les médias occidentaux se tournent à nouveau vers l’Ukraine, ils ont globalement passé sous silence la catastrophe humanitaire qui se déroule à l’Est et dans le Sud de l’Ukraine et fermé les yeux sur le rôle des milices financées par les oligarques dans l’utilisation de l’artillerie lourde, du phosphore blanc et des bombes à fragmentation contre la population civile.

Depuis plusieurs semaines, les attaques de plus en plus meurtrières menées par le gouvernement de Kiev contre les populations civiles d’origine russe ont visé à pousser l’armée russe à « envahir » l’Ukraine. De son côté, le président russe Vladimir Poutine a fait preuve d’une patience étonnante face aux provocations de Kiev, qui, à l’instigation des USA, avait fini par créer un point sensible en vue d’une escalade, que même Poutine, dont l’esprit stratégique n’est plus à démontrer, aurait eu du mal à ignorer.

L’objectif était évidemment d’inciter Poutine à riposter militairement afin que les Etats-Unis puissent se draper de vertu en tant que défenseurs de la paix, de la veuve et de l’orphelin, puis affirmer que la Russie avait commis toutes sortes de crimes et de violations des droits de l’homme et de la loi internationale. Mais Poutine avait très tôt reconnu ces manigances pour ce qu’elles étaient.

Alors que ce n’était pas le premier incident transfrontalier, la violation la plus flagrante de la souveraineté territoriale russe s’est produite dimanche dernier. Un avion de l’armée ukrainienne a pénétré dans l’espace aérien russe en même temps que l’artillerie ukrainienne tirait au moins six obus sur Donetsk (ville homonyme à la ville ukrainienne) dans la province de Rostov, en Russie, faisant la première victime civile russe.[1]

Le ministère russe des Affaires étrangères a dit que la Russie se réserve le droit de protéger ses citoyens et son territoire et promis que cette « action ne resterait pas sans réaction correspondante ».[2] Pour la Russie, ce pilonnage est un « acte d’agression évident » et elle a mis en garde sur des « conséquences irréversibles » et une « escalade dangereuse » potentielle qui mettrait nos citoyens en danger.

Toutefois, si Poutine initiait ne serait-ce qu’une riposte mesurée en représailles, il exposerait sa population à une attaque directe violente de la part des Etats-Unis, ce qui semble être précisément ce que Barack Obama espérait.

Après plusieurs semaines d’attaques persistantes contre des postes frontières, destinées en partie à entraver ce qui est désormais devenu un exode à grande échelle de réfugiés ukrainiens, un véhicule des gardes frontières russes s’est retrouvé, le 12 juillet, sous le feu de tirs ukrainiens au passage frontalier de Kouïbychev,[3] alors que les postes frontières de Novochakhtinsk et de Dolzhansky, tous deux dans la province de Rostov, avaient été pilonnés le 12 juin. Le poste frontière de Goukovo s’est retrouvé, lui, sous le feu ukrainien le 28 juin et les villages russes de Vassetsky Khoutor and de Chakhta ont essuyé des tirs d’obus alors que des incidents de la même veine sur des véhicules civils par des tireurs embusqués ont été rapportés au poste frontalier d’Izvarivo.[4]>

Tandis que les rebelles étaient chassés de leur base à Slaviansk, l’armée ukrainienne a prédit une « surprise de taille », le projet par ses forces de sécurité d’écraser les rebelles à Donetsk (Ukraine), une ville d’un million d’habitants et comptant une agglomération de 2 millions de personnes. Citée en 2012 par Forbes comme étant la meilleure ville d’Ukraine pour les affaires, Donetsk est d’une importance économique capitale pour le pays. Foyer d’une industrie lourde comptant des aciéries, des mines de charbon, une métallurgie, une industrie chimique et de grandes entreprises de construction mécanique, ainsi qu’une main-d’œuvre qualifiée, cela explique pourquoi le gouvernement de Kiev qui se trouve dans la tourmente financière livre un combat brutal et désespéré pour contrôler Donetsk et son économie.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré que le « président ukrainien Petro Porochenko aimerait faire baisser le niveau de tensions et prolonger la trêve, mais il y a d’autres forces au sein des autorités ukrainiennes – des radicaux qui contrôlent toujours les ultra-nationalistes ou qui interagissent très étroitement avec eux, lesquels sont armés [jusqu’aux dents] ; il y a Pravyi Sector, les bataillons d’Igor Kolomoïsky et d’autres groupes importants, qui n’obéissent pas au commandement central ukrainien et à son commandant en chef ».[5]

En mentionnant Kolomoïsky, un oligarque ukrainien de nationalité israélienne qui pèserait 6,3 milliards de dollars selon Forbes, Lavrov révèle l’existence d’un magnat bancaire qui continue de jouer un rôle considérable pour changer le cours de la guerre pour le compte du gouvernement de Kiev. Kolomoïsky, qui vit en Suisse, est retourné en Ukraine pour accepter le poste de gouverneur de Dniepropetrovsk en mars dernier, en grande partie pour protéger ses investissements et bénéficier de la « réforme » bancaire en vertu de l’Accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne récemment signé. A Dniepropetrovsk, une région d’industrie lourde qui arrive en deuxième position derrière la province de Donetsk, Kolomoïsky est connu pour sa prise de contrôle agressive d’entreprises en se servant de vigiles armés lorsque c’est nécessaire. Cet accord d’association et de libre-échange est essentiellement ce même document que le président Yanoukovitch en exil avait refusé de signer en février dernier parce qu’il accordait à l’UE un contrôle politique de l’Ukraine en échange de l’acceptation de conditions commerciales et d’austérité strictes.

Depuis avril, Kolomoïsky aurait envoyé plus de 10 millions de dollars pour créer le bataillon Dnipro, prêt au combat et fort de 2.000 hommes (avec 20.000 soldats de réserve), qui n’est pas limité à un engagement militaire à l’intérieur de la province de Dniepropetrovsk. Considéré comme un groupe terroriste par le gouvernement de Poutine pour son rôle dans le pogrome d’Odessa et le massacre de civils à Marioupol, Dnipro a également été cité comme étant responsable du pilonnage de Slaviansk, de Kramatorsk et de Donetsk, qui ont poussé 50.000 civils à fuir leurs maisons. Dnipro a été également impliqué dans la prise d’assaut de l’hôtel de ville de Krasnoarmysk en mai dernier pour arrêter le scrutin.[6]

Les autorités ukrainiennes soutiendraient d’autres milices financées par des oligarques comme les bataillons Donbass et Azov, qui ne se limitent pas eux non plus à leur propre région, ainsi qu’un autre groupe clandestin très intéressant que l’on appelle les « hommes en noirs », tous considérés comme plus fiables que l’armée ukrainienne.

Après avoir offert une prime de 10.000 dollars pour la capture de tout séparatiste pro-russe, l’ancien candidat présidentiel et membre du parlement local, Oleg Tsarev, est devenu une cible de choix après avoir reçu des menaces téléphoniques de la part de Kolomoïsky. Informé qu’un soldat juif du Bataillon Dnipro avait été tué dans les combats et que des membres de la communauté juive avaient mis sa tête à prix à hauteur de 1 million de dollars, Tsarev s’est retiré de la course présidentielle après avoir été tabassé par une foule en colère à Kiev et après que sa maison a été incendiée et réduite en cendres.[7] Tsarev a ensuite déménagé sa famille à Moscou, mais il a été aperçu récemment à Kramatorsk.

Tandis que la fusion entre les fascistes antisémites ukrainiens et les sionistes israéliens peut sembler être absolument incompatible en raison d’intérêts contradictoires, elle représente en réalité une union philosophique militante confortable sur les profits à tirer de la guerre. Kolomoïsky a dit qu’il ne serait pas gouverné par Porochenko et il a remis en question la légitimité du gouvernement de Kiev, se déclarant lui-même « séparatiste » et promettant de poursuivre ses opérations militaires jusqu’à ce que les Moscals (les Russes) soient tués.

L’aquarium de requins dans le bureau de Kolomoisky en dit peut-être plus sur cet homme que ce qu’il ne voudrait, en particulier avec la controverse qui entoura ses efforts pour établir l’Union Juive Européenne (EJU) en 2011, après s’être vu refuser un poste de dirigeant dans d’autres organisations juives européennes. L’EJU a ensuite créé un Parlement juif européen, prenant modèle sur la Knesset, lequel s’est réuni pour la première fois en février 2012[8] Créé pour représenter les préoccupations de la communauté juive européenne auprès de l’Union européenne, ce « parlement juif » a connu un début chaotique lorsque le footballeur vedette David Beckham, le réalisateur Roman Polanski, l’acteur comique Sacha Baron Cohen, ainsi que Pee Wee Herman et la créatrice de mode Diane von Furstenburg, parmi d’autres candidats désignés stupéfaits, apprirent qu’ils étaient annoncés comme candidats à l’élection de ce « parlement juif ».

Tandis que Porochenko ne mâche pas ses mots en promettant que ces « militants paieront au décuple ou au centuple la mort de chacun de nos soldats » comme si lui-même et son gouvernorat étaient au pouvoir, le fait est que l’irrationnel Kolomoïski et son bataillon, dans ce qui serait autrement considéré comme de l’insubordination et de la trahison, sont encouragés à se comporter comme des hors-la-loi internationaux ? Ce n’est pas sans rappeler la façon dont Israël « s’occupe » des Palestiniens ! Ils ne doivent aucune loyauté au gouvernement de Kiev et n’ont aucun compte à rendre à quiconque, y compris à l’autorité militaire de l’armée ukrainienne – et étant donné la politique étrangère délirante des USA qui tentent de confiner Poutine, la possibilité qu’un oligarque dément échappant à tout contrôle déclenche une crise nucléaire est trop affreuse pour être prise en considération.

Renee Parsons a été membre du personnel de la Chambre des Représentangts aux Etats-Unis et a été lobbyiste sur les questions d'énergie nucléaire avec Friends of the Earth. En 2005, elle a été élue au conseil municipal de Durango, où elle a été successivement conseillère municipale et maire. Elle est actuelle membre du conseil d'administration de la section "Treasure Coast" (Floride) de l'Union des libertés civiques américaines (ACLU)

Notes :

[1] Les médias occidentaux semblant se désintéresser totalement des événements qui pourraient contredire leur partialité flagrante vis-à-vis de la doxa occidentale, cette information a été rapportée par l’agence russe itar-tass et par La Voix de la Russie, qui restent malheureusement avec RT News les seules sources d’information à disposition. De son côté, l’agence Reuters a rapporté que la Russie demandait aux Occidentaux de dépêcher sur place des envoyés pour constater que cette ville (Donetsk en Russie) avait été pilonnée par l’Ukraine (Russia asks envoys to visit town it says was hit by Ukraine shelling, Reuters, 15 juillet 2014).

[2] Communiqué du 12 juillet du ministère russe des Affaires étrangères.

[3] Lire dans Le Figaro« Ukraine: un tir a la frontière braque Moscou »

[4] Lire sur le site du PCF-Arcachon : « La guerre arrive sur le territoire russe »

[5] Interview accordée par Lavrov à la chaîne de TV Rossiya 1 et rapportée par La Voix de la Russie, le 28 juin 2014 : « US prefers to push Ukraine leadership towards confrontation - FM Lavrov »

[6] Lire dans Libération : « Dans l’Est de l’Ukraine, vote et bruits de bottes »

[7] Lire l’article d’Israël Shamir dans mondialisation.ca : « L’Ukraine en plein bouleversement. L’annonce d’une nouvelle guerre ? »

[8] La réunion inaugurale du parlement juif européen s’est tenue le 16 février 2012 au siège du Parlement à Strasbourg. Le président du CRIF, Roger Cukierman, a dénoncé ce « pseudo parlement » comme étant une « vaste fumisterie ». Lire ICI.

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