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Billet de blog 16 nov. 2021

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Le syndrome du sauveur ou comment la psychologie libérale construit le marché.

Vous avez entendu parlé du syndrome du sauveur ? Vous savez, ce truc sans fondement scientifique qui fait passer les gens qui aiment aider les autres pour des oppresseurs atteint d'une pathologie.

Jean Galaad Poupon
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le syndrome du sauveur n'est ni un terme clinique, ni un trouble pathologique. Il ne répond pas aux critères médicaux impliquant un diagnostic selon des symptômes identifiables. C'est un terme qui désigne un certain comportement (aider les autres), les conséquences sur les autres de ce comportement (se sentir redevable et endetté) et la dégradation de la relation entre les deux personnes (asymétrie des dettes sociales).

On commencera par s'étonner du fait que les relations sociales soient aujourd'hui uniquement appréhendées sous le biais psychologique et non pas anthropologique ou sociologique. Je veux dire par là que si vous avez comme moi vu l'inflation des articles de psychologie autour de cette notion, alors vous constaterez qu'il n'existe aucune approche théorique du phénomène du point de vue anthropologique.

Comment expliquer cette inflation éditoriale sans fondement scientifique réel ? Je veux dire ici que lorsque Mary C. Lamia et Marilyn J. Krieger écrivent un ouvrage intitulé Le Syndrome du sauveur – Se libérer de son besoin d'aider les autres (sic) elles n'ont comme fondement scientifique que leur expérience de cliniciennes. On se rappellera que cette méthode empirique tâtonnante des psychologues a conduit à la fin du XIXe siècle les médecins à réclamer l'invention du vibro-masseur afin de masturber les femmes « hystériques » en raison du fait que le faire manuellement provoquait des crampes.

https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20120308.OBS3343/journee-de-la-femme-la-sinistre-histoire-du-vibromasseur.html

voir :

Rachel P. Maines, Technologies de l'orgasme. Le vibromasseur, l'"hystérie" et la satisfaction sexuelle des femmes.

Eh bien oui, on voit que les femmes piquent des crises de nerfs, c'est certainement à cause de leur utérus, et de l'insatisfaction sexuelle, donc masturbons-les et tout ira mieux après. Il nous faudra une technologie adaptée bien sûr. C'est ce que fait la psychologie empirique tâtonnante lorsqu'elle fait fi des conditions de vie sociales dans lesquels les individus sont plongés. Elle délire. Et je crois que quelque chose de ce genre se joue avec la mode du syndrome du sauveur qu'on appelle aussi parfois complexe du messie ou du Christ.

Avant de me lancer dans une analyse anthropologique du phénomène qui me semble plus adaptée à l'objet pensé, et faire apparaître aussi le rôle spécifique que la psychologie joue dans cette opération de mésusage, je voudrais annoncer immédiatement ma thèse : la psychologie libérale grand public construit positivement une société de marché, c'est-à-dire une société dans laquelle les individus n’interagissent que par le biais de l'intérêt personnel et le succès du « syndrome du sauveur » en est une manifestation caricaturale.

Il est en effet plus confortable pour moi de m'attaquer au syndrome du sauveur qu'au développement personnel ou à la CNV car ces derniers ont un tel succès que je m'expose dangereusement à des représailles militantes. Et puis non vraiment, le syndrome du sauveur c'est trop beau pour passer à côté, les psychologues ont trouvé une arme de pointe pour s'attaquer aux dernières traces de socialisme dans les relations humaines, celles que le marché mondialisé des métropoles n'avait pas réussi à atteindre malgré ses moyens technologiques orwelliens.

Le syndrome du sauveur nous est présenté notamment par Laurie Hawkes, comme une pression sociale. Oui, pour les psychologues actuellement tous colonisés par l'idéologie libérale, toutes les injonctions de la société sont mauvaises et bien sûr il faut s'en débarrasser. Enfin pas toutes, seulement celles qui bloquent l'expansion du marché libéral car les injonctions sociales à la recherche d'un emploi, au fait de réussir ses études et sa carrière, au fait de gagner de l'argent, au fait d'être heureux au travail, au fait de vivre en ville pour trouver un emploi … Non tout cela sont des injonctions que nos bons psychologues ne perçoivent pas comme pathogènes ou anxiogènes, ce seront au contraire des manières de s'épanouir et de découvrir qui on est vraiment.

Généralement, tous ces psychologues commencent immédiatement par désamorcer la critique en disant comme Laurie Hawkes « attention on ne dit pas que c'est mal d'aider les autres, non non non pas du tout, on dit juste qu'il faut le faire sur de bonnes bases et que le modèle du contrat est très sain. » Bien sûr, on ne dit pas du tout que c'est mal d'aider les autres quand le sous-titre de l'ouvrage de référence sur le sujet est «  Se libérer de son besoin d'aider les autres » et qu'on invite ensuite à la mise en place d'un contrat, c'est-à-dire d'une mise en transparence des intérêts bien compris pour préserver la relation avec l'autre.

Nous ne nous laisserons pas impressionner par les fausses nuances qui dissimulent un véritable coup de force idéologique de la psychologique libérale. Pour développer ce point il convient de définir convenablement les termes de la théorie critique que je mobilise. Le libéralisme est une idéologie consistant à favoriser la poursuite de l'intérêt personnel à travers le Droit et l’Économie de marché. D'un autre côté, on appelle « socialisme » l'idéologie inverse qui favorise la poursuite de l'intérêt des autres avant le notre au niveau moral, politique, économique, anthropologique, et même personnel. On connaît tous cette opposition morale courante entre l'égoïsme et l'altruisme. On connaît moins le fait que cette opposition existe aussi en économie et en politique et que l'égoïsme est en expansion massive depuis l'avènement du Capitalisme il y a 200 ans, et surtout depuis l'avènement du Capitalisme mondialisé il y a 40 ans. À l'inverse la logique socialiste recule de toute part à mesure que le marché s'étend. Et pour cause la logique égoïste du marché est celle du donnant-donnant alors que comme l'a bien établi Marcel Mauss dans son Essai sur le don la logique socialiste est celle du don-contre-don s'articulant à travers la triple obligation du donner-recevoir-rendre. Dans toutes les sociétés du monde avant l'arrivée du Capitalisme, les humains suivent cette logique consistant à apprendre à donner, apprendre à recevoir, et apprendre à rendre. En faisant cela, la société est viable car l'égoïsme est « encastré » (selon l'expression de Karl Polanyi, La Grande Transformation). Toutes ces sociétés ont compris que, en libérant l'égoïsme, alors la viabilité et la vivabilité de leur société seraient en danger. C'est de ça dont je vais parler dans cet article.

Cette triple obligation mis en lumière par Mauss s'apprend, elle n'est pas innée. Cependant elle est au cœur de la sociabilité humaine c'est pourquoi même dans les sociétés capitalistes avancées, on trouve des relations sociales structurées selon cette logique et non celle du marché uniquement. Disons que « naturellement », c'est-à-dire selon une logique sociabilisante nécessaire, nous sommes traversés par cette logique du don-contre-don. À part peut-être Ayn Rand, nous sentons tous en nous le fait qu'être altruiste, donner aux autres, être aidé sans que rien ne soit attendu en retour, et « rendre la pareille », est bon pour nous en tant que nous sommes des êtres sociaux. Autrement dit, même aujourd'hui en France, malgré le fait que nous soyons dans une société qui fonctionne structurellement sur la base de la concurrence économique et que la recherche du profit dirige toutes les décisions politiques, il y a de l'entraide, du don-contre-don dans nos relations sociales. Et heureusement. On imagine difficilement une vie personnelle parfaitement déterminée par le donnant-donnant. Pour faire l'expérience de la violence du donnant-donnant, la prochaine fois que vous faites l'amour, tournez-vous vers votre partenaire sexuel (expression épouvantable quand on y pense quelques secondes) et dites lui : « Combien je te dois ? » Vous verrez alors dans ses yeux (à moins qu'il n'explose de rire ce qui est certainement la réaction la plus saine qui soit) la violence humaine et morale que le rapport marchand induit.

Pour produire le marché économique, les relations humaines ont été renversées. L'égoïsme encastré sous la morale, les croyances, les rites, les coutumes et les obligations sociales a été libéré ; pour être précis partiellement libéré. Et c'est là qu'on trouve le grand renversement moderne que le Capitalisme a opéré, et que Bernard Mandeville a parfaitement résumé dans le sous-titre de sa Fable des abeilles : Les Vices privés font le bien public. La modernité renverse la morale. Le Bien devient le Mal et le Mal le Bien. L'égoïsme devient une bonne chose, utile pour la Croissance et inversement, l'altruisme qui fonde la logique sociale des communautés est considéré comme hypocrite, improductif et même oppressif pour l'individu.

Vous avez vu le truc ? Être bienveillant, gentil, aidant, généreux, fraternel, solidaire, sympathique : tout ça c'est mal du point de vue économique, car cela empêche la Croissance économique. Cette idéologie libérale ne s'est pas arrêtée à la sphère économique, elle a aussi regardé de près les relations humaines, et, en observant les mécanismes à l’œuvre dans les échanges sociaux primitivement communistes, les libéraux ont voulu dénoncer l'hypocrisie du don-contre-don, car le don n'est jamais gratuit et totalement désintéressé. Et c'est vrai. Le don c'est de l'endettement. On est redevable aux autres, lorsqu'ils nous donnent. Il faudra plus tard leur rendre, et comme Bourdieu le dit, ces cycles de dettes sont inextinguibles, c'est-à-dire qu'on ne sort jamais du social, on n'est jamais quitte, on reste toujours lié aux autres. Ce lien humain du don généreux qu'on devra rendre est alors assimilé aux liens d'un prisonnier n'ayant pas la place pour exprimer son égoïsme et poursuivre son intérêt personnel au détriment d'autrui. Car bien sûr, le Libéralisme pose une limite philosophique à la poursuite de son intérêt : la non-nuisance à autrui. Mais le fait de ne pas nuire à autrui n'implique pas que notre intérêt ne soit satisfait à ses dépens. Et c'est comme ça que commence l'exploitation au travail et les inégalités incommensurables. Bien entendu, personne n'a jamais été réellement convaincu que le don était oppressif, et la poursuite de son intérêt personnel, émancipateur. Cette idéologie s'est imposée par la force des institutions et du meilleur allié que le Capital peine à reconnaître comme tel : l’État.

Mais quel rapport avec le syndrome du sauveur me direz-vous ? Et bien ça y est, on est au cœur du sujet. Les individus contemporains ont atteint un stade de désociabilisation tel, que toute relation interpersonnelle se rapportant aux logiques primitivement socialistes lui est insupportable. Je postule d'ailleurs que cette irascibilité touche essentiellement la jeunesse libérale, comme les métropoles savent si bien en produire. La psychologie identifie « le sauveur », c'est-à-dire celui qui aide les autres, à un oppresseur. Et pourquoi ? Parce que les autres se sentent redevables. Et c'est tellement oppressif de se sentir redevable, vous comprenez. Le type gentil qui vous aide, en réalité, c'est un oppresseur. Ce qu'il fait est bien nous dit-on, mais étant donné que les conséquences psychologiques individuelles vous placent en état de dette sociale, c'est une oppression. On attend avec impatience que ces mêmes psychologues face une critique similaire à l'endroit de notre système économique obligeant les foyers à s'endetter pour se loger, pour acheter une voiture ou pour payer leur terrain s'ils sont agriculteurs. Il fallait bien la psychologie pour opérer ce dernier tour de force majeur du libéralisme : il reste dans les relations humaines des traces de socialisme, des gens qui sont résolus à poursuivre la logique humaine de la vie en société, à savoir s'efforcer de s'entraider. Et ceux-là, il faut les détruire. Les condamner. Les assigner à une pathologie psychologique oppressive pour autrui, c'est-à-dire qu'ils nuisent aux autres (la seule close restrictive du libéralisme si vous m'avez suivi).

Ce qu'il se passe aujourd'hui c'est que certains individus sont devenus tellement égoïstes, c'est-à-dire tellement lobotomisés par le libéralisme, qu'ils ne supportent plus d'être plongés dans des cycles de don-contre-don. Et ces individus ont décidé de passer à l'attaque. Et voici une de leurs armes : le syndrome du sauveur. Le discours est bien rôdé : vous êtes gentil ? C'est une apparence. En réalité vous voulez asservir les autres en les rendant redevables. À y regarder de plus près, le cycle de don existe, mais il s'arrête à l'étape du recevoir, et n'atteint pas l'étape du rendre. Autrement dit, on accepte que celui qui donne donne, mais à condition qu'il reconnaisse qu'il cache un égoïsme, qu'il n'exige pas qu'on reçoive tranquillement son cadeau empoisonné avec bienveillance, et surtout qu'il ne s'attende pas qu'on lui rende. C'est une forme d'exploitation interpersonnelle. Celui qui veut donner ne pourra alors le faire qu'à travers un contrat transparent où les termes du don, du recevoir et du rendre sont explicités. Ce qui revient à transformer l'échange en asymétrie ou en donnant-donnant. Autrement dit, à tuer les dernières traces du socialisme et surtout les dernières preuves qu'un monde en dehors de l'échange économique intéressé est possible. Le fait de se positionner en donneur est naturellement pathologique du point de vue libéral. En effet, comment un individu par nature égoïste (car les libéraux pensent que l'homme agit en maximisant son intérêt égoïste, ils appellent cela l'Homo Œconomicus) pourrait donner aux autres sans exiger a priori quelque chose en retour ? Cet individu est forcément un malade, il dysfonctionne, il faut le traiter. Et pour le traiter il faut qu'il tombe sous la close de la nuisance à autrui. Et c'est pourquoi la psychologie construit positivement le marché : elle assimile les gens gentils qui aident les autres à des oppresseurs en état de détresse pathologique. Ici la psychologie prend lieu et place de l'arme idéologique du libéralisme qui a pour objet de libérer les humains du besoin de s'aider les uns les autres, ou pour le dire comme Polanyi, de « désencastrer » l'égoïsme, afin de maximiser la concurrence de tous contre tous.

Alors oui, il y a certainement des « donneurs » qui, peut-être par égoïsme, font sentir aux autres à quel point ils leur sont redevables. Peut-être même qu'une pathologie existe chez certains voulant se jeter à tout prix et à corps perdu au secours des autres. Et les mécanismes pesant du don-contre-don sont certainement des choses à critiquer dans une certaine mesure. Mais se sentir redevable est naturel dans une société humaine, car les échanges sociaux fonctionnent comme ça. Ce qui n'est pas naturel en revanche, c'est d'attaquer ceux qui respectent les règles de la sociabilité ordinaire. Ce qui est aussi tout à fait singulier, c'est de considérer que le fait de rendre soit une oppression. La vérité c'est que les gens ont atteint un tel degré d'égoïsme, que l'idée même de devoir quelque chose à quelqu'un leur est insupportable. Et en effet, Mauss souligne bien que la triple obligation ne saurait être spontanée chez l'homme du moins pas avant un processus de civilisation qui lui apprend à donner, à recevoir et à rendre. Car oui, cela s'apprend. Et une fois qu'on l'a appris cela constitue l'essence même du social, c'est-à-dire de la vie en société.

Au lieu de se demander « quel est cet oppresseur atteint du syndrome du sauveur qui a osé m'aider ? » on devrait plutôt se demander « comment pourrais-je rendre la pareille à cette personne qui m'a aidé ? »

Pour vous faire apparaître le caractère pour moi indignant de cette proposition psychologique, voyez donc par vous-même la liste non-exhaustive des personnes-types que ces grands psychologues ont identifiées comme étant souvent touchées par le syndrome du sauveur : les infirmières, les médecins, les psychologues eux-mêmes, les mères au foyer, les militants associatifs, et plus simplement les gens qui passent du temps à aider les autres. Alors j'ai juste une question à vous poser : sans ces gens, vous pensez que la société dans laquelle on vit serait meilleure ?

Par honnêteté il faut tout de même faire une place au phénomène que dénonce ces psychologues mais qui, noyé dans une rationalité de l'oppression individuelle et psychique, perd tout sens de la causalité et se prive également de toute résolution conséquente. Comme nous le montre Kant dans La Critique de la Raison pratique, celui qui fait son devoir moral le fait en contrainte et de manière désintéressée. En contrainte, car s'il en était autrement ce serait du commerce, un plaisir, un intérêt bien compris et donc, pas un devoir, pas un vrai don. La contrainte implique que le don est un effort, on perd quelque chose, on perd plus que ce qu'on gagne. Ce don doit aussi être désintéressé. Or Kant reconnaît volontiers qu'il est impossible de savoir si un tel acte n'a jamais existé. On ne sait pas si le don attend un retour, on ne sait pas si on est endetté. C'est à nous d'entretenir le lien avec l'autre en lui rendant. Et Mauss ne dit pas autre chose car le désintéressement est apparent, il n'y a pas de réel don désintéressé, nous dit-il. Mais alors, en quoi est-ce un don ? Dans L'Intérêt souverain, Frédéric Lordon distingue les deux par l'apparence. Autrement dit, le don est en apparence désintéressé, mais implicitement nous attendons un retour même inconsciemment. Cela signifie que si celui qui vous aide vous fait savoir que vous êtes endetté, et qu'il attend un retour, alors il ne respecte pas les règles sociales de la triple obligation donner-recevoir-rendre. Apprendre à donner, c'est aussi apprendre à aider l'autre de manière désintéressée en apparence. Je pourrais reconnaître quelque chose comme un syndrome du sauveur qui fait du mal en aidant les autres, si et seulement si le sauveur signifie explicitement aux autres ce qu'ils lui doivent. Mais alors il me semble qu'il est plus adéquat de parler de perversion ou de manipulation. On voit bien que l'attribution sociale de ce syndrome à des gens bien prouve que c'est une attaque en règle de l'idéologie libérale, contre ce qu'il reste de socialiste dans nos vies, et qui permet à nos sociétés capitalistes d'être encore un peu vivables.

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