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Billet de blog 20 juin 2022

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L’animal est-il un humain comme les autres ?

Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».

Jean Galaad Poupon
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le paradoxe de l’homme c’est que persévérer dans son être suppose une part d'aliénation, contrairement à l'animal.

Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ». C’est ce rapport là, son sens, ses conséquences, son esthétique et son éthique que je voudrais mettre en lumière. Pourquoi un rapport animal avec l’animal est préférable à un rapport humain avec l’animal ? Et surtout qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Cette question aborde des distinctions précises entre l’humain, l’inhumain, la déshumanisation, et puis elle frappe au cœur de notre relation avec les animaux complètement pervertit par la modernité pour ne pas dire le Capitalisme et son monde.

Il est amusant de voir que ce paradoxe mal perçu s’éclate dans les jugements sociaux : les citadins jugent les ruraux barbares lorsqu’ils chassent ou qu'ils élèvent des animaux pour les tuer, les gens des campagnes jugent les gens des villes décadents lorsqu’ils ont des chats et des chiens enfermés en appartement et qu'ils ignorent tout de l'agriculture les nourrissant. Comme à mon habitude, et sans pour autant angéliser les campagnes, j’en profiterai pour montrer que le barbare n’est pas toujours celui qu’on croit. La plus grande barbarie après l’élevage intensif est l’idée anti-spéciste selon laquelle les animaux domestiques et les animaux d’élevage seraient dominés. Que la souffrance animale doit être combattue, que la cruauté envers les animaux doit être condamnée tout le monde est d’accord avec ça, ce n’est pas un débat. Mais que l’élevage, la domestication et le dressage soient considérés comme des formes de souffrance ou de cruauté c’est un tour de force que seule une philosophie hors sol pouvait produire. Cette philosophie c’est l’anti-spécisme ou l’animalisme avec son mode de consommation : le véganisme. Comme l’explique bien Corine Pelluchon – l’élite philosophique de l’animalisme en France – l’idéal politique de l’animalisme est de vivre dans un monde sans animaux d’élevage et sans animaux domestique. Cet idéal politique est à l’inverse un cauchemar pour les gens des campagnes : vivre sans chien, sans chat, sans cochon, sans vache, sans chevaux, sans chat, sans mouton, sans volaille, et j’en passe ça ne serait tout simplement pas une vie humaine. Ce projet politique de l’antispécisme est si terrifiant que la plupart des antispécistes sont forcés d’être modérément antispéciste. Ils vont alors être végétarien au lieu de végane, et ils feront une place éthique pour les animaux domestiques alors même qu’ils adhèrent à une philosophie qui rejette catégoriquement le rapport de domestication aux animaux. D’ailleurs, la plupart des végétariens mangent du poisson pour palier aux carences, quand ils ne prennent pas des compléments alimentaires. Je n’ai jamais rencontré un paysan qui ne s’indigne pas de la maltraitance animale : sont-ils en contradiction avec leur sentiment moral lorsqu'ils élèvent des animaux pour les manger ?

Je voudrais ici approfondir l’intuition de Deleuze afin de faire apparaître ce qu’est véritablement le rapport humain – animal. Pour cela je vais m’appuyer sur mes connaissances philosophiques – principalement ici la phénoménologie, Heidegger et Les Concepts fondamentaux de la Métaphysique, et le spinozisme – et ma connaissance de l’élevage, du dressage – car j’ai grandit dans un élevage de chevaux – et à ce que je connais de la chasse – car j’ai grandi dans un milieu où la chasse est un mode de vie traditionnel. En ce qui concerne la chasse je ne m’intéresserai pas à la légitimité ou non de tuer des animaux en suivant un modèle de vie traditionnelle. J’ai pour ma part arrêté de chasser lorsque j’ai eu le droit d’avoir un fusil et de tirer sur les animaux car je n’aime pas tuer les animaux, et c’est là que commence le choc de connaissance : la chasse ça n’est pas tuer des animaux. Tuer n’est ni condition, ni nécessité de la chasse. C’est parfois l’objectif parfois non. Pour les chasseurs, il y a même des bonnes chasses sans tuer, et des mauvaises chasses où l’on tue. La chasse est donc bien méconnue et je voudrais faire apparaître ce qui m’intéresse dans la chasse, non pas le fait de tuer un animal, mais le rapport à l’animal et à la Nature que cela implique. Autrement dit, je ne cherche pas à m’opposer aux anti-chasses ici, je conçois tout à fait qu’on soit éthiquement contre la chasse je le respecte même si je constate toujours une méconnaissance de la chose. Un exemple récent, suite à l’accident de tir dans le Cantal au début de l’année 2022 – accident impossible si les règles sont respectées car le tir fichant est obligatoire – certaines personnalités politiques et certains militants anti-chasse ont dit qu’il fallait interdire la chasse à courre. Or, en chasse à courre il n’y a pas de fusil, ce sont les chiens qui prennent le gibier, l’homme abrège ses souffrances avec une lance, situation dans laquelle il risque sa vie et que la plupart des chasseurs redoutent quand c’est un cerf ou un sanglier. En outre, il m'est difficile de défendre la chasse car elle est victime pour moi du même sort que le reste de la société : sa modernisation. On chasse en 4x4, avec des talkies-walkies, des GPS comme colliers de chiens. L’image d’Épinal du chasseur amérindien, du paysan-chasseur en fusion avec la Nature, de la chasse au faucon ou à l’arc, de la meute derrière son gibier est toujours présente dans l’imaginaire des chasseurs, mais cette image est ringardisée au profit d’un archétype moderne toujours plus technologique et toujours plus hors-sol. Mon objet ici ne porte donc pas sur l’éthique animale – a t-on le droit de les tuer ou de les manger – mais sur le type de relation que nous avons avec les animaux. Je veux expliquer ce qu’est un rapport animal avec l’animal et le distinguer d’un rapport humain avec l’animal pour valoriser le premier et dégrader le second. Le problème étant que dans notre époque télévisée le premier est soit dévalorisé soit méconnu, et le second est perçu comme normal ou acceptable. Pour la philosophie animaliste ou antispéciste (très franchement, à part pour jouer les cuistres, ces termes sont synonymes) la source de la domination spéciste est à trouver dans l’humanisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’homme est supérieur aux animaux. Je crois qu’ici nous avons affaire à un égarement de la Raison à la manière dont Kant pensait cet égarement dans La Critique de la Raison pure : à force de vouloir répondre à des questions insolubles la Raison produit des délires idéologiques.

Voici ma thèse l’homme est bien supérieur et même fondamentalement différent des animaux, c’est pourquoi il les humanise à tort, car c’est une violence existentielle profonde qu’on leur inflige en faisant ça, au contraire un rapport sain aux animaux est un rapport animal que seul l’humain peut opérer dans la mesure où lui seul peut persévérer dans son être en sortant de son être. C’est cette sortie de soi qui caractérise l’humain, et contrairement à ce que pense Kant - en forçant le trait - je ne crois pas que l’homme s’humanise en persévérant dans les choses humaines. Autrement dit, le destin de l’homme se situe au-delà de l’homme, cette idée nietzschéenne ou crypto-heideggérienne voire Pascalienne appuie sur le fait que les humains se noient dans le divertissement et les bassesses de la société capitaliste. Le sens de la vie se situe au-delà de ça.

C’est quoi un rapport humain avec l’animal ? C’est parler avec son animal, c’est l’humaniser, lui prêter des pensées, des perceptions, des craintes, des intentions qu’il n’a pas ou qu’on ne peut établir et qu’on ne fait que projeter en lui alors qu’elles viennent de nous. Pourquoi est-ce une violence envers l’animal ? Parce que l’animal a une essence, une naturalité, il a ses besoin propres, il n’est pas malléable ou aliénable à moins de sacrifier son bien-être. Je ne dirais pas non plus que l’homme est parfaitement malléable, flexible que l’aliénation ne le concerne pas comme voudrait nous le faire croire la fable libérale que semble endosser les sciences-sociales aujourd’hui. La sortie de soi ne se fait ni sans corps ni sans esprit. En humanisant les animaux on ne voit même plus la maltraitance institutionnalisée des grandes villes : un chihuahua tenu en harnais c’est de la maltraitance normalisée. On croise des races pour faire correspondre un animal aux besoins humains : un chien petit, facile à dominer physiquement. Je n’ai pas vu beaucoup de véganes critiquer cette forme de maltraitance. Peut-être parce qu’ils ne la perçoivent pas ? Ou qu’ils ont eux-mêmes des animaux domestiqués en appartement ce qui implique une maltraitance ? Quel rapport non-barbare – c’est-à-dire qui ne repose pas sur la soumission physique de l’autre – est possible avec un chien ? Et bien il faut comprendre pourquoi on a fait des chihuahuas : des humains ignares ont voulu des jouets vivants. Une relation avec un chien ça n’est pas une relation avec une peluche, il faut apprendre à connaître l’animal, sa psychologie, son comportement, ses instincts naturels, ce qu’il a appris durant sa vie. Pour connaître l’animal il faut passer du temps avec lui. Ce que les citadins en chihuahuas ne savent pas faire dans la mesure où leur animal est un temps de divertissement. On peut bien sûr appliquer cela aux propriétaires des chats. Qui a déjà chasser avec son chat ? Couru dans un prés avec son chat ? Grimper à l’arbre avec son chat ? Attraper une souris et jouer avec en compagnie de son chat ? (oui il y a des gens qui font ça, moi par exemple) C’est-à-dire comme un animal avec son chat et non comme un homme avec son copain le chat. Donner des croquettes c’est déjà un début d’humanisation. Le chat est un prédateur, il a besoin de chasser des proies. Le paroxysme de l’humanisation animale est le succès des psys pour animaux. Des animaux maltraités à cause de l’environnement artificiel dans lequel ils ne devraient pas vivre expriment des troubles du comportement qui seront apaisés par des médicaments fourni par un psy. À côté de ça, un éleveur qui fait paître ses vaches en liberté, qui crée un rapport de confiance et d’entraide avec ses animaux sera jugé comme barbare du point de vue animaliste. Pourtant cet éleveur connaît son animal et le respecte à la différence du citadin qui séquestre des chihuahuas et des chats. Un exemple tout bête : faire un bisous à son chien est un signe de soumission à lui en faisant ça vous lui dites « je me soumets à toi » alors évidemment il devient incontrôlable et il faut le contraindre physiquement. J’ai trouvé l’apogée du rapport animal avec l’animal dans mon expérience d’éleveur – ou plutôt de fils d’éleveur – de chevaux. Le rapport humain avec l’animal sera facilement reconnu dans l’équitation : la possessivité vis-à-vis de sa monture, l’amour qu’on porte et qu’on croît réciproque, et surtout les harnachements pour le monter, les ordres donnés au pire par des frappes physiques au mieux par la voix, et on finit par se lasser à la longue bien sûr. Les amérindiens avaient sans doute des rapports beaucoup moins anthropomorphisés avec leurs chevaux, mais ce n’est pas vers eux que je vais me diriger pour défendre ma thèse. Car on est pas obligé d’aller dans de lointaines sociétés primitives décimées pour trouver un rapport animal avec l’animal. Nous avons en France les frères Pignon1. Pour faire voir la différence majeure sur laquelle je veux insister il faut se focaliser sur Jean-François Pignon qui s’intéresse au dressage silencieux des chevaux. D’où ça lui vient ? En passant des heures avec ses chevaux au prés, il s’est rendu compte que les chevaux ne se touchent jamais, et qu’ils ne communiquent presque jamais par la voix (ou disons, des hennissements). Il dresse donc ses chevaux en jouant sur des attitudes, des regards, des gestes sans touche, et très peu de voix afin d’être au plus proche du cheval en tant que cheval. Forcément le spectacle qui s’ensuit est magique pour tous ceux qui sont loin du monde du cheval et du dressage : un homme seul sans aucun harnais, ni aucune corde fait galoper autour de lui des chevaux en rangés. Ce n’est pas de la magie. C’est du dressage. Et le dressage contrairement à ce que croient les véganes qui veulent interdire les spectacles d’animaux n’est pas nécessairement une domination, une contrainte ou une exploitation. Avec les frères Pignon on a l’exemple idéal d’un rapport animal avec l’animal qui a pour conséquence un parfait respect du cheval, une amitié homme – cheval avec du jeu et de la tendresse.

On voit bien ce que signifie « un rapport humain avec l’animal » et comment le distinguer d’« un rapport animal avec l’animal ». Du moins, on aperçoit pourquoi il y en a un qui respecte ce qu’est l’animal, et l’autre qui l’aliène selon son bon vouloir. Cependant, on constatant cela on explique pas pourquoi l’animal ne peut pas s’humaniser et pourquoi l’humain peut s’animaliser. C’est là qu’on trouve la différence entre l’homme et l’animal. Dans L’Animal que je ne suis plus Etienne Bimbenet met l’accent sur cette différence phénoménologique et fondamentale entre l’humain et l’animal : les humains ont la capacité de se projeter par imagination dans d’autres vies que la leur, de vivre d’autres vies, de sortir d’eux-mêmes. Je dirais même avec Heidegger que cette ouverture, cette sortie, c’est l’essence profonde de l’homme. Lorsque Heidegger écrit « l’animal est pauvre en monde » c’est que l’animal n’a que son monde, alors que l’homme lui est riche en mondes, il constitue des mondes à partir de lui et en sortant de lui. On ne dit donc pas que l’homme n’a pas d’essence ou de nature, mais qu’il n’a pas à suivre un contenu existentiel définit a priori ce qui le distingue de l’animal dans la mesure où pour un animal on peut dire a priori ce qui fait le sens de sa vie. Néanmoins, en persévérant en lui-même, l’humain s’aliène et c’est ça le paradoxe. L’animal doit persévérer en lui, dans son environnement naturel. Mais si l’humain persévère dans son anthropomorphisme, c’est-à-dire dans ce monde technicien qu’il a crée à sa convenance et bien il s’éloigne de lui-même, il échappe à son essence profonde qui est précisément cette sortie de soi que l’on peut trouver dans le rapport aux animaux. Ceci n’implique pas qu’on s’animalise véritablement car l’humain ne cesse jamais d’être humain, mais pour le dire avec les termes d’Heidegger, le rapport authentique à l’autre étant, ici aux animaux, c’est la transposition consistant à accompagner l’autre dans sa persévérance, à faire « comme si » on était à sa place sachant qu’on ne peut l’être véritablement mais que c’est seulement en s’investissant dans le temps auprès de l’autre qu’on peut l’accompagner sans l’aliéner et connaître ainsi ce qu’il ressent vraiment. Se mettre à la place de l’autre c’est l’aliéner en projetant ce qu’on est en lui, avec l’animal c’est de l’anthropomorphisme. Mais faire « comme si » on était à sa place en l’accompagnant dans sa vie, dans le temps … et bien c’est tout autre chose. La position est différente, ce n’est plus une position hiérarchique d’écrasement, ni une position de domination qui modifie l’autre, ni la positon du sauveur qui présuppose et plaque son intérêt faute de connaître, au contraire ici on se déplace sans remplacer, on accompagne sans porter.

On voit comment la phénoménologie vient révolutionner l’approche philosophique en nous sortant des écueils métaphysiques de la morale rationnelle : a t-on le droit de tuer, manger ou exploiter les animaux ? Ce n’est pas un effacement de la morale, au contraire, c’est une prise en considération de la morale au niveau des conditions de possibilités du mal et du bien. Cette morale ne fait plus office de « moraline » - pour reprendre la formule de Nietzsche - mais de positionnement existentiel à partir des déterminations ontologiques de chacun. On voit alors apparaître des éléments évincés par la métaphysique : connaissance éthologique, médiatisation technique, mode de vie. En recomposant ce rapport à l’animal on voit donc que le citadin – même végane – avec un chat est sensiblement plus barbare que le berger des montagnes qui accompagne son troupeau pour la transhumance. De même, vous trouverez difficilement une vie plus poétique et plus proche de la Nature que celle du braconnier du documentaire Pas vu, pas pris2, où il entretient un rapport animal à la Nature usant de très peu d’objets techniques pour pêcher et chasser. En le voyant on serait même tenté de croire que c’est un sauvage, et pourtant il est tout aussi civilisé en termes de rires, de pensées philosophiques, et de réflexions sur l’éthique animale. On voit aussi dans quelle mesure le clivage végane / carniste est philosophiquement riche si on restreint la philosophie à des arguments rationnels discutés, et indigent si la philosophie est pensée comme une manière de vivre et d’être au monde. Autrement dit, on trouve plus de monde commun entre le végane parisien et l’industriel de la ferme des milles vaches qu’avec le braconnier, le berger, le paysan maraîcher ou l’amérindien. Pourtant, ce qu’il faut bien appeler la métaphysique végane, nous fait croire que le parisien végane a des points communs moraux avec le paysan maraîcher se nourrissant de ses légumes et qu’en face nous aurions affaire à une idéologie carniste commune à l’industriel de la ferme des milles vaches, au berger, au braconnier et à l’amérindien. L’humain en vit avec les animaux – même s’il les mange – est plus humain que le citadin englué dans « une société technicienne » (pour reprendre la formule de Jacques Ellul), car l’humain en prise avec la technique est un humain hors sol c’est-à-dire déshumanisé dans la mesure où tel Narcisse il vit dans la contemplation de sa propre puissance : l’industrie du divertissement, la société du spectacle et la course au profit économique culturel et politique. Nous ne sommes pas faits pour ça, au contraire, nous sommes fait pour sortir de nous-mêmes, la vie avec les animaux ne nous fait pas disparaître humainement, elle nous surhumanise car nous trouvons en dehors de nous-mêmes – dans la Nature, avec les plantes et les animaux – des trésors qui éliminent l’angoisse du cœur humain.

En résumé, ce que Deleuze voit chez les chasseurs c'est la position existentielle qu'ils ont avec la Nature et les animaux. Le chasseur n'est pas humain, c'est un animal sauvage en fusion avec la Nature, et c'est ça qui fait de sa vie une vie humaine. Le citadin connecté est hyper-humain (notion à soigneusement distinguer du surhumain), et c'est ce qui fait de lui un animal – il persévère uniquement dans lui-même – et c'est ce qui explique le paradoxe moderne : nous sentons tous que la vie hors sol des métropoles est une vie inhumaine alors même que la métropole est constituée d'objets techniques humains et humanisés. Cette animalisation paradoxale de la vie moderne des grandes villes explique le paradoxe suivant : la vie moderne croît par la rationalité économique, pourtant les émotions – supposées contraire à la raison – règnent en reines incontestées de l'ère moderne. Faute de trouver une vie humaine on s'animalise dans les émotions au lieu de les encastrer (au sens de Polanyi) dans la dureté d'une vie rurale. L'homme est le seul étant capable de transposition n'impliquant pas l'aliénation d'un autre étant. Malheureusement, il a plutôt tendance à se pervertir lui-même en aliénant toutes choses à son usage. Car l'ouverture du dasein – ou disons de l'homme pour faire moins cuistre – sur le monde n'a pas d'a priori cela peut prendre la forme d'une anthropomorphisation totale du réel en instrument technique, ou bien la forme d'une vie fusionnée avec la Nature. Ceci n'implique pas que toutes ses formes se valent. L'homme s'ouvrant au monde par la transposition aux étants, c'est-à-dire qu'il vit en accompagnant dans le Temps et dans le cours de la vie les êtres qui l'entourent n'est en rien un nuisible. Tandis que l'homme s'ouvrant sur le monde par l'humanisation du réel saccage son environnement et se déconnecte des grandes questions philosophiques de l'existence humaine. La morale chrétienne est une des scissions métaphysiques que l'homme moderne opère contre la Nature : tuer et manger des humains est mal. De cette manière on a pu déshumaniser les sociétés primitives amérindiennes et les coloniser. Aujourd'hui, cette morale chrétienne veut s'étendre aux animaux : ne pas les tuer ne pas les manger. On demande donc aux gens des campagnes de s'adapter à cette nouvelle morale qui a pour conséquence d'épurer leurs rapports millénaires aux animaux : élevage, dressage, domestication. On sait que nombre de souffrances des campagnes – comme en témoigne les gilets jaunes – vient du manque matériel faisant suite à une persécution politique. Mais pourquoi donc la dépression s'empare des grandes villes alors même que d'un point de vue matériel ils échappent aux souffrances de la périphérie ? C'est parce qu'une vie humaine fusionnant narcissiquement avec les objets techniques humains est voué par l'effet de la force centripète à s'effondrer sur elle-même comme une implosion. La nature humaine n'est pas faite pour persévérer dans le bitume, derrière des écrans, dans des souterrains et sans lien réel avec la Nature sinon sur le mode de l'imagination contemplative. L'imagination impliquant l'absence d'un rapport sensible, et la contemplation supposant une distance passive avec son objet. À l'inverse, celui qui vit de manière plus sensible au contact de la Nature sera beaucoup plus heureux. Cela permet de comprendre le paradoxe des agriculteurs qui se suicident massivement tout en exerçant le métier qui rend le plus heureux en France. Une maltraitance économique, politique et sociale dirigée contre ceux qui sont au plus proche d'une vie humaine diamétralement opposée à la modernité. Aujourd'hui on voit progresser une nouvelle morale métaphysique, l'antispécisme, visant à transposer la dépression – au sens psychologique mais surtout existentiel du terme – des métropoles dans les campagnes. Derrière la haine souvent disproportionnée contre les véganes, il n'y a pas qu'un conservatisme culturel voulant sauver ses manières à tout prix, il y a aussi un organisme humain qui exprime son refus de la dépression. Cependant, il serait naïf de croire que les campagnes échappent à cette dépression existentielle, le signe le plus fort du déracinement paysan est la méconnaissance du fonctionnement des sols. Aujourd'hui les agriculteurs en usant d'intrants chimiques tuent la vie des sols, alors que pendant des millénaires ils préservaient leur équilibre. Transformer les gardiens de l'équilibre de la micro-biologie des sols en destructeurs de cet équilibre est le paroxysme du déracinement paysan où l'homme ne persévère qu'en lui-même à l'aide des intrants chimiques, au lieu d'apprendre à connaître et respecter des cycles étrangers à son propre fonctionnement. Ce fonctionnement « propre » qu'on appelle l'individu, c'est-à-dire le fait de penser la vie humaine comme l'expression d'un intérêt particulier est la scission majeure que la modernité a opéré dans l'existence humaine. C'est le libéralisme : l'intérêt de l'individu passe devant l'intérêt général, l'intérêt de la Nature et les croyances sociales. L'absurdité de cette philosophie n'a pas suffisamment été soulignée, par exemple, vous n'êtes pas séparé du monde dans lequel vous vivez puisque vous respirez. Mais la philosophie libérale vous dira que si, et que au nom de la liberté individuelle – traduit collectivement par la croissance économique – on s'autorise à polluer l'air jusqu'à des seuils de toxicité. Au nom de la liberté individuelle et de la croissance qui en découle, on pollue l'air qu'on respire. Le libéralisme est une licence d'autodestruction prenant la forme extrême dans le droit au suicide (à soigneusement distinguer de l'euthanasie). Le droit au suicide n'est pas un droit parmi d'autres, il est le principe du libéralisme, l'individu peut se penser comme séparer du monde et défendre ce qu'il croit être son intérêt propre, comme s'il était séparé du monde et quand bien même cela l'autodétruit. On trouve ici l'origine de la scission moderne si profondément ancré philosophiquement que le clivage politique gauche / droite ne le recoupe même pas. L'antispécisme est parvenu à faire croire que les Comanches chasseurs de bisons sont coupables de crimes contre le vivant, alors même qu'ils appartiennent à une civilisation enracinée qui ne polluait pas. De même, les paysans français en bio, les chasseurs, les gens des campagnes ont un mode de vie beaucoup moins polluant – pour certains ils sont même des soigneurs de terre – que les citadins des métropoles. On comprend la fonction psychologique de l'antispécisme : déculpabiliser le mode de vie hors sol, et culpabiliser les modes de vie plus enracinées. Est-ce à dire que le mode de vie enracinée est la conséquence d'une vertu humaine ? Absolument pas, on trouvera des gens plein de vertus hors sol, et des enracinés en campagne plein de vices. C'est la position existentielle qui est à l'origine d'un mode de vie non polluant : se transposer vers les autres étants plutôt que de les instrumentaliser, les contempler, projeter en eux notre propre complexion. Si on prend cette idée au sérieux, c'est l'ensemble des métiers et de nos modes de vie qui doivent être anéantis au profit d'un ré-enracinement massif des populations humaines. La figure du surhumain est donc reconfigurée vers un dépassement de l'humanité dans le désinvestissement de la société technicienne et l'investissement dans la Nature. Et contrairement aux préjugés modernes, une vie enracinée est plus humaine qu'une vie colonisée par le phénomène technique est assurément humain trop humain et donc déshumanisant. C'est pourquoi Jean-François Pignon avec ses chevaux en liberté, le braconnier de Pas vu, Pas pris, et le paysan bio nous semblent baigner dans des vies beaucoup plus riches et humaines que le patron du CAC 40, le citadin qui passe plus de 10h / jour devant un écran, fussent-ils véganes. Je termine sur une citation de Gaston Bachelard tiré de La psychanalyse du feu « Pour être heureux, il faut penser au bonheur d'un autre. » Cet autre, c'est autre chose que l'intérêt proprement individuel qu'on trouvera avec les autres humains, avec les plantes, avec les roches, et surtout c'est tout l'objet de cet article avec les animaux.

Est-ce à dire que la phénoménologie empêcherait une critique par exemple de la chasse en France, ou que une fois valorisé ce rapport animal avec animal il n'y aurait plus de place pour une critique de la chasse ? Loin de là. D'un point de phénoménologique, la pratique de la chasse est une modification subjective de la perception. Cette critique de la chasse concerne également la police et la gendarmerie. Porter une arme, c'est-à-dire vivre avec la possibilité physique de tirer et de tuer sur un animal ou un humain, altère notre subjectivité perceptive. Nous voyons alors les êtres à l'aune de la possibilité de tirer. Un oiseau n'est plus une envolée poétique mais une cible potentielle. Un homme qui nous agace n'est plus mon égal, mais quelque que je peux tuer et visualiser comme mort. On conçoit clairement dans quelle mesure cette altération dégrade la qualité de vie humaine et en quoi elle dépoétise notre existence. Cependant, cette critique phénoménologique n'atteint pas toute la chasse, cela ne concerne pas la chasse au bison des amérindiens, la fauconnerie, le piégeage ou encore la chasse à courre. Ce qui est sûr c'est que derrière les cris houleux des pro-chasse et des anti-chasse, quand les premiers défendent une vie proche de la Nature en prise avec les cycles naturels et les seconds une prise en considération de la sensibilité animale au regard de ce que sont les animaux, il y a un mode de vie hors sol qui croît et se généralise en détruisant la saveur de l'existence humaine.

Une approche phénoménologique des problèmes n'évince pas les jugements moraux. Elle permet plutôt de se débarrasser d'une approche principielle, métaphysique et in fine inquisitrice et culpabilisante de la morale. On passe d'une morale métaphysique où le bien et le mal sont déterminés a priori - « c'est mal de tuer et de manger des animaux » par exemple – à une considération existentielle du vécu pour en analyser le mode de vie qui en découle et le type d'existence que mène l'homme dans cette position. Il n'y a donc plus lieu de culpabiliser pour des actes jugés immoraux en cherchant à se conformer à une conduite vertueuse, mais on va dès lors s'interroger sur la qualité de vie que nous menons et si en tant qu'humain c'est bien cette vie là que nous voulons vivre.

1. https://www.youtube.com/watch?v=z8nzy9ziPbI

2. Histoires Naturelles, épisode "Pas vu, Pas pris" diffusée sur TF1. https://www.youtube.com/watch?v=8v0r6-bq0Kg

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Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin
Billet de blog
La baguette inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité
La baguette (de pain) française vient d’être reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : un petit pain pour la France, un grand pas pour l’humanité !
par Bruno Painvin