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Billet de blog 21 avr. 2022

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Le Saigneur des agneaux : le mépris de classe peut-il être un mode de gouvernement ?

Je m'excuse par avance envers celles et ceux qui font actuellement campagne pour Emmanuel Macron mais l'objectivité de ma recherche en sciences sociales me pousse à poursuivre la critique du pouvoir. Et le pouvoir aujourd'hui c'est Macron.

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Durant le débat présidentiel opposant nos deux champions, Macron a coupé la parole plusieurs dizaines de fois à Marine Lepen. Les journalistes ont été obligé d'intervenir en demandant à Macron de la laisser finir de parler. Et ce n'était pas du « mansplaining » mais plutôt du « bourgeoisplaining ». Et ici ça n'est pas « bourgeois » au sens du riche contre le pauvre, mais plutôt au sens de Bourdieu, le capital culturel qui vient écraser et dominer celle qui en a moins. On a un candidat sûr de lui, confiant, arrogant, qui coupe la parole, fait des appels au réalisme, à la factualité, à l'expérience, à la crédibilité, au rétablissement des vérités. Il multiplie les procédés rhétorique : délégitimation intellectuelle et empoisonnement du puits. Et on a une candidate hésitante dans sa voix, qui exprime même explicitement parfois ses doutes, mal assurée dans ses propos malgré quelques formules toutes faites, parfois fuyante lorsqu'elle est mise en difficulté parce que manifestement il est meilleur en économie qu'elle. Mais ça veut dire quoi « meilleur » ? Il connaît mieux le détail des dossiers, il pointe les logiques globales avec une grande aisance en passant de la micro-économie à la macro. En face, on a une Marine Lepen qui maîtrise peu voire pas du tout cette gymnastique intellectuelle. Elle se rattache à des chiffres, elle essaye de donner des faits. Elle l'attaque sur le chômage, sur la désindustrialisation, sur les inégalités. Dès qu'elle est en difficulté, c'est-à-dire souvent, il la coupe et lui parle comme à une mauvaise élève qui ne comprend pas bien la leçon. La compétence est-elle un critère de choix démocratique ? Et bien non. Macron est très compétent pour détruire la France. Ce n'est pas la compétence qui compte mais la ligne idéologique. Ensuite il y a des fonctionnaires diplômés pour institutionnaliser vos idées. J'irai même plus loin, l'incompétence est un critère de la Démocratie (je n'entends pas par Démocratie la saloperie qu'on a depuis 200 ans en France, ça c'est l’État représentatif. Ici j'entends le gouvernement direct du peuple). N'importe qui, fût-il incompétent en politique doit pouvoir gouverner. Autrement dit, il n'y a pas d'a piori en Démocratie, toutes les opinions se valent, il suffit de savoir penser. C'est l'enseignement à retenir de Castoriadis et Rancière. La compétence ne sert à rien. Elle peut même être rejetée car elle risque de se transformer en mécanisme de captation de pouvoir. Vous trouvez ça utopique et dingo ? Les grecs ont vécu pendant 200 ans comme ça, en tirant au sort leurs hommes politiques dans l'antiquité. Période pendant laquelle la bourgeoisie avait un pouvoir sporadique. Macron prétend défendre la Démocratie et incarne parfaitement dans son être, sa parole, son habitus, un idéal type de l'antidémocrate. Aussi hallucinant, et peut-être manipulatoire que cela paraisse, le candidat de "la démocratie" s'est montré hostile aux référendums tandis que la candidate "fasciste" s'est dit favorable au RIC, c'est-à-dire à une idée centrale des gilets jaunes permettant des moments de Démocratie directe. On peut ajouter un point important, Marine Lepen a repris à son compte une idée-clef de la gauche écologiste chère aux classes populaires : la revalorisation de l'économie locale qu'elle appelle "localisme".

C'était pareil il y a 5 ans. Et pendant 5 ans il a gouverné les Français comme ça : avec un mépris de classe. Si nous n'avons pas de costard c'est parce que nous n'avons pas assez travaillé. On a même un nouveau concept avec Macron : un pauvre ça n'est pas quelqu'un qui n'a rien, c'est quelqu'un qui n'est rien. Face à cette asymétrie de compétence, le réflexe naturel d'un électeur placé dans cette position antidémocratique et humiliante est de choisir le « meilleur », le plus compétent. Un électeur est humilié est dégradé humainement : il doit choisir son maître, celui qui décidera à sa place. La bourgeoisie éduquée voit le reflet narcissique de sa propre domination dans la voix de Macron, et l'électorat populaire a vu l'humiliation qu'il subit au quotidien dans la posture défensive et mal assurée de Marine Lepen. Et maintenant il faut le dire : le vote Macron est un vote de classe. Qui vote Macron ? Les vieux, les riches, la bourgeoisie citadine éduquée. Qui vote Lepen ? Les gens des campagnes, massivement, les ouvriers, les agriculteurs (elle arrive en tête dans 22 000 communes sur 35 000. Les plus petites bien sûr ...). Il y a mieux. Les électeurs de Marine Lepen pour reprendre les mots de Emmanuel Todd et Olivier Berruyer sont « les gens qui souffrent atrocement » alors que les électeurs qui votent Macron sont ceux qui vont bien, qui n'ont pas de problème dans la vie. Êtes-vous satisfait de votre vie ? Pas du tout satisfait : Lepen 46%, Macron 4%. Très satisfait : Lepen 21%, Macron 43%. Pour Mélenchon c'est équilibré. (sondage ipsos). Ceux qui jouissent sans entrave ont leur champion, ceux qui souffrent ont leur représentante. Pourquoi aujourd'hui ceux qui font campagne pour Macron au 2nd tour s'en prennent avec violence aux abstentionnistes ? Et pourquoi pas aux électeurs de Lepen directement ? Ils ne sont pas débiles. C'est juste qu'ils ne peuvent pas le faire. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie citadine éduquée qui fait campagne pour Macron au 2nd tour n'a plus aucun contact avec les ouvriers et les agriculteurs de leur propre pays. L'histoire de l'échec de la gauche est une histoire de trahison envers le peuple. Ce vote du 2nd tour, comme le référendum de 2005 est la révélation d'une rupture définitive entre la bourgeoisie (souvent de droite libérale), la petite bourgeoisie (souvent de gauche libérale), et les classes populaires des campagnes. Mélenchon a voulu corriger cette trahison, mais ses différents virages idéologiques ont confirmé la rupture électorale avec les classes populaires. Son vote chez les classes populaires des campagnes a baissé par rapport à 2017. Mais sur quoi y a-t-il rupture ? Je ne vais pas développer sur Mélenchon car c'est pour l'instant obsolète et ça serait trop long en soi. On peut se référer à l'ouvrage de Thomas Frank : Pourquoi les riches votent à gauche ? Et donc : pourquoi les classes populaires votent massivement pour Lepen ? Avant d'en donner une réponse politique je crois qu'il est important de rappeler la manière dont la bourgeoisie citadine considère les classes populaires : des beaufs sexistes, racistes et incultes. Des gens perdus dans les bras du leurre fasciste. Ceci n'est pas un jugement issu des sciences sociales mais un préjugé de classe, un préjugé méprisant des dominants. À de nombreux égards les classes populaires ont de multiples dispositions au féminisme, à l'antiracisme et aux différents savoirs vraiment utiles à la vie. Les gilets jaunes ont été une preuve éloquente de cette vérité profonde, et la bourgeoisie macroniste appuyée par une partie de la France Insoumise (Coquerel et Autain) et de l'extrême gauche, a montré ici sa propension à la psychose : les gilets jaunes sont sexistes (alors que ce mouvement social était matridominé), racistes (avec des représentants racisés et des manifestants créolisés), et antisémites (là c'est la psychose maximale proche de la rupture psychique). La bourgeoisie voit des choses qui n'existent pas et ne voit pas des choses qui existent. Et quand sous son nez, ses préjugés envers les classes populaires sont réfutés par l'émergence des gilets jaunes, elle maintient ses préjugés qui alors se transforment en psychose. D'où la violence qui s'en suit. Un pouvoir fou mutile sans entrave et se noie dans l'insensé. Pour rappel : on a mis des gilets jaunes en prison parce qu'ils portaient des masques en manifestations, en PRISON ! et deux ans plus tard les masques étaient obligatoires dans la rue, dans la RUE !  Le monde de Macron oscille entre LeGorafi et la mise au pas néo-libérale. Vous vous souvenez sûrement de ce moment où la classe bourgeoise râlait contre la casse des vitrines par les gilets jaunes et s'indignait qu'il y ait des antivax. A quel moment l'élite bourgeoise a-t-elle perdu tout bon sens et toute forme d'indignation en se soumettant docilement au macronisme ?

Maintenant que j'ai expliqué pourquoi selon la bourgeoisie les gens d'en bas votent Lepen, je vais vous dire pourquoi réellement les gens d'en bas votent Lepen en laissant de côté la solution Mélenchon plus complexe. Et au passage je vais souligner l'enjeu de cette élection qui dépasse les autres à mon avis, et donner au passage quelques raisons pour lesquelles on pourrait vouloir voter Macron au 2nd tour. En 2012, l'enjeu est presque nul. Nous avons deux néo-libéraux Hollande / Sarkozy. Beaucoup d'entre nous se sont laissés entraînés dans cette fausse opposition (pas moi Ha ha). En 2017, à moins de fouiller toutes les poubelles, nous étions dans le champ des possibles. Aujourd'hui, nous avons un candidat avec un bilan effroyable avec de fausses promesses car on sait déjà qu'on l'aura dans l'os (il pioche sans vergogne dans le programme de Mélenchon, qui peut croire 1 seule seconde qu'il appliquera tout ça ? ), et une candidate avec des promesses dont certaines sont effrayantes, et d'autres porteuses d'espoir pour les classes populaires. Imaginons que Marine Lepen arrive au pouvoir. Des citoyens s'appauvrissent et n'arrivent plus à manger. Ils sortent dans la rue exprimer leur détresse. Et elle envoie la police leur crever les yeux, leur arracher les mains et les mettre en prison. On dira sans doute que cela prouve qu'elle est fasciste. Et on aurait raison. Ce qui est bien quand vous êtes libéral c'est que vous pouvez faire n'importe quoi, vous êtes toujours respectable et aucun média, ni aucune bonne personne autorisée à penser (comme disait Coluche) ne dira que vous êtes fasciste. On a eu aussi un État totalitaire temporaire sous le covid, et Olivier Veran lui-même a reconnu que les mesures sanitaires ne servaient à rien. Alors oui, je sais que tout le monde est devenu agrégé en sciences-politiques depuis les résultats du 1er tour, mais personne ne sait réellement ce qu'il adviendrait si Marine Lepen arrivait au pouvoir, ça serait peut-être pire, peut-être pareil, peut-être mieux. Probablement pire sur certains aspects et mieux sur d'autres. Mais quand on a dit ça on a rien dit. Marine Lepen a un programme de répression contre les immigrés. Il faut mesurer ce que cela signifie. Pour un certain nombre de personnes présentes et voulant venir sur notre terre d'asile c'est certainement une augmentation de la mort. C'est ça la différence avec 2012 et 2017, aujourd'hui il y a un enjeu explicite de vie et de mort. Mais pourquoi les classes populaires des campagnes votent-elles pour la mort des immigrés ? Je vais vous le dire. Pour eux aussi cette élection est un enjeu de vie ou de mort. Toute la campagne de Marine Lepen depuis environ 20 ans (et c'est là que le FN a commencé ses scores dans les classes populaires) se fait contre le libre-échange et pour le protectionnisme. On sait depuis le rapport national sur le suicide de Marisol Touraine en 2014 que les agriculteurs se suicident le plus. Beaucoup plus que les autres Français. Et c'est valable dans le monde entier. Je le sais parce que j'ai fait mon mémoire là-dessus. Ils meurent à cause de cette marche forcée vers l'industrialisation imposée par le libre-échange. Si vous n'êtes pas au courant que dans votre pays les paysans meurent à cause du libre-échange alors vous commencez à sentir l'écart qui existe en-deçà du vote Macron/Lepen. Les ouvriers sont persécutés par le libre-échange. Derrière le mot neutre « délocalisation » il y a des suicides, des dépressions (pas juste ''je sais pas quoi faire de ma vie'', mais une perte irrémédiable de ce que je faisais de ma vie), des divorces, de l'alcoolisme. Si vous ne le savez pas les ouvriers eux le savent et Marine Lepen est acclamée systématiquement par eux. Avec Macron, une partie d'entre eux vont mourir, avec Lepen non. Elle défend le protectionnisme et ils le savent. Le manque de connaissance en économie et sur les enjeux de l'€ révèle le refus d’intersectionnalité de la bourgeoisie fût-elle militante et de gauche. Savez-vous que pour sa défense du protectionnisme Marine Lepen s'est ouvertement inspirée de Jacques Sapir, Emmanuel Todd et Frédéric Lordon ? Des penseurs de gauche... Si vous ignorez les enjeux vitaux autour du débat libre-échange / protectionnisme et que vous êtes de gauche alors vous savez pourquoi les classes populaires votent à l'extrême droite : vous les avez abandonné. C'est dur de dire ça. Mais dans la mesure où je dis aux gens des campagnes qui sont contre l'immigration « vous ne pouvez pas dire ça, ce sont des humains comme nous, c'est inhumain de les abandonner » alors je ne vois pas pourquoi la réciproque aux sujets des enjeux vitaux pour les agriculteurs et les ouvriers ne serait pas recevable. Le libre-échange c'est quoi ? La libre circulation des flux financiers, des marchandises et des êtres humains. Les êtres humains sont d'ailleurs traités comme une marchandise bon marché et j'ai pu lire chez des penseurs panafricains la dimension néo-coloniale de ce pillage des élites du Sud au profit du Nord. Tous les peuples sont contre le libre-échange en réalité, et au XIXe siècle les syndicats anglais, allemand et suisse s'opposaient à l'immigration française en demandant aux travailleurs d'être solidaires des conquêtes communistes en refusant ce jeu de « dumping social ». Le problème c'est que Marine Lepen étend sa critique du libre-échange au refus du droit d'asile. On ne parle donc plus de travailleur ni de « dumping social » mais de vies humaines sacrifiées pour des raisons parfois purement racistes. Alors voilà mon point : cette élection est un enjeu de vie et de mort pour certains. Mais ce ne sont pas les mêmes. Ça n'est donc pas pareil Macron / Lepen. Mais personnellement je ne vais pas trahir mes combats auprès des sans-papiers avec lesquels j'ai manifesté, des réfugiés que nous avons accueilli, et je ne vais pas non plus trahir les gilets jaunes, les agriculteurs sur lesquels j'ai écris mon mémoire et les ouvriers avec lesquels je me suis efforcé de lutter.

Alors je suis navré auprès de ceux qui font campagne pour Macron (et qui sont beaucoup plus offensifs que les lepenistes. Je mets de côté ceux qui sont agressifs alors qu'ils ne luttent jamais, et qui n'ont vu des gilets jaunes qu'à la télé ou sur youtube... ils sont en souffrance personnelle, ce qui provoque un manque d'empathie.) mais … J'irai si Jérôme Rodrigues et Priscilla Ludosky y vont. Promis. Je m'étonne de voir des gens qui ont voté Mélenchon au 1er tour en se forçant et donc sans faire campagne déborder d'énergie pour faire campagne pour Macron au 2nd tour. C'est bizarre non ? Si Mélenchon vous dégoutte au 1er tour et que Macron vous exalte au 2nd tour c'est votre droit. Souffrez que des gens aient le droit de ne pas être macroniste pas plus au 1er qu'au 2e. Et je ne suis pas certain que pour déconstruire « le privilège bourgeois blanc » il faille voter Macron. Sociologiquement c'est même l'inverse. Et je suis aussi désolé de ne pas pouvoir soutenir la candidate des classes populaires, mais comme le dit André Suarès : « Qu'il aille ou non à l'église, le peuple français a l'Évangile dans le sang », autrement dit si quelqu'un est en détresse quelque part dans le monde, la France doit l’accueillir. Je ne suis pas physiquement capable d'abandonner ce principe de la morale chrétienne. Je ne peux pas choisir entre les droits des immigrés et celui des agriculteurs et des ouvriers. Pour moi c'est les deux ou rien. Il n'y a pas de bon choix. Je ne saurais donc juger véritablement ceux qui penchent d'un côté ou de l'autre. Je demande juste le respect envers ceux qui ne font pas comme vous. Nous sommes nombreuses et nombreux à subir des pressions, des insultes, des méthodes perverses de culpabilisation, et personne n'ose rien dire. Vous ne vous rendez même plus compte que vous produisez le contraire de votre objectif. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un me dire « ha je me suis fait insulter, culpabiliser et humilier par un macroniste du 2nd tour, c'était formidable ! Je cours faire barrage contre Lepen. » C'est même plutôt l'inverse qui se passe. S'il vous plaît, on va en chier pendant 5 ans quoiqu'il arrive, laissez-nous tranquille. Aimons-nous les uns les autres et essayons de nous comprendre les uns les autres.

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