Le populisme réellement existant en France (3)

Pour une approche épistémique (ontologique et caractéristique) du populisme.

Voyons maintenant si l’anti-pluralisme moralisateur (second critère ontologique) permet au populisme de Macron de se légitimer.

Il me semble que je vois, videre videor... un peuple-en-marche qui se donne pour Un. Le populiste Macron aurait-il le monopole de la représentation du peuple en France? S’il faut éclairer la marche de ce peuple, je ne vais pas prendre de gants pour sa décomposition. Marchent ensemble la caste des investisseurs, le peuple des entrepreneurs et la masse des "investis" chers à Feher - en gros, un résident français sur trois, les autres deux étant nommés Riens, et au mieux Nihilistes. Soit un peuple-Un qui obéit à une hiérarchie claire et distincte.

Pour marcher ce peuple doit se distinguer. De quoi? des Riens et des Nihilistes censés représenter les Riens. Il faut donc que le populiste Macron trace une ligne de démarcation entre les Investis qui appartiennent au peuple-Un et les Riens/Nihilistes hors-peuple. La moralisation est là pour ça : dire et pratiquer l’exclusion des Riens/Nihilistes comme l’inclusion des Investis. Il faut avouer que le peuple-en-marche est doué, quand on suit le populiste Macron, d’un sens moral inaccessible aux Riens, mais également d’un bon sens épistémique supérieur à celui desdits Nihilistes.

Certes, les plaintes des Riens et les idées des Nihilistes sont acceptées superficiellement ou rhétoriquement par Macron : il sait que le mépris vivifie et la haine tue. Donc, il y va d’une simple histoire de mépris. C’est au nom du peuple-Un que ces plaintes et ces idées ne sont pas recevables moralement et épistémiquement - anti ou extra-populaires. Belle ironie macronique : les Nihilistes mépriseraient le peuple-en-marche au point de s’exclure eux-mêmes du fameux Débat démocratique. Clairement, Macron use et abuse du chantange au "mépris du peuple".

Moralisation sauvage donc, mais pas seulement. Macron a toujours de bonnes raisons pour restreindre son environnement cognitif et de succomber aux biais de confirmation. Par exemple : l’hyper-présidence est le pire régime de domination démocratique, à l’exclusion de tous les autres. Son anti-pluralisme moralisateur suppose bien une déclaration d’antagonisme (hostilité aux Riens/Nihilistes) et d’agonisme (adversité aux Populistes de droite comme de gauche). Sans elle, le Rien serait un pair moral et le Nihiliste un pair épistémique - résultat horrifique : impossibilité de marcher.

La prétention du populisme d'extrême-centre au monopole moral (Liberté d’entreprendre, Équité, Communauté) n’est pas simplement anti-pluraliste, elle apparaît franchement totalitaire. Les Riens et les Nihilistes n’auraient point de "raison populiste" et n’exprimeraient que des intérêts illégitimes. De manière circulaire, l’adhésion à la morale d’extrême-centre (l’entrepreneuriat) constitue un critère d’appartenance au Peuple authentique. Et le populiste Macron, son porte-parole, devient incritiquable.

Au fond, le populisme d’extrême-centre est un vrai-faux anti-intellectualisme, doué d’un sens épistémique supérieur et proprement intouchable. Si l’entrepreneuriat est devenu la Gnose de Macron, c’est bien pour mettre au pas la connaissance du monde social, non? Maintenant, pour réduire cette connaissance au bon sens entrepreneurial, les sciences dites sociales sont sommées de respecter le peuple en marche, comme l’orthodoxie économique. Ce peuple aura ainsi les mœurs pures grâce à l’entrepreneuriat, qui "des capitaux", qui "des autres", qui "de soi". Pourtant, la moralisation reste une nécessité. Même si les Riens ne peuvent pas corrompre ces belles mœurs, les Nihilistes, eux, sont en capacité de les montrer. Oui... mais ils ne peuvent plus les dire.

Il faut alors se demander pourquoi le populisme d’extrême-centre sombre dans le conspirationnisme. Car le fait est que Macron accapare les appareils répressifs et idéologiques d’État et affaiblit tous les contre-pouvoirs. Un amusement, un divertissement? Plutôt une "action directe" : par prophétie auto-réalisatrice, Macron déconspire les Nihilistes et laisse les Riens se plaindre bêtement. Oui, la moralisation est toujours en marche.

On connaît le noyau argumentatif et justificatif de sa Morale : faire le bien (à tous sens) du peuple-en-marche. Pourtant, les intérêts dudit peuple préexistent à l’action et au discours de Macron. C’est en tant que populiste qu’il doit les trouver, au cours de l’équivalence et de l’enchaînement des demandes populaires, lors de la construction du peuple-en-marche par lui-même (le peuple, pas Macron)

Évidemment, cette morale n’a aucune visée universaliste. Il ne viendrait pas à l’idée de Macron que la satisfaction des intérêts du peuple entrepreneurial conduit à un bien-être global. Faire le bonheur des Riens et la rééducation des Nihilistes, vous n’y pensez pas! Ça tombe bien, le peuple-en-marche non plus. En tant que peuple-principe (Rosanvallon), sa morale est l’UE.

 

 

 

 

 

 

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