Le populisme réellement existant en France (5)

Pour une approche épistémique (ontologique et caractéristique) du populisme.

Anti-élitisme sélectif & anti-pluralisme moralisateur & constructionnisme populaire... Le cadre ontologique du populisme d’extrême-centre étant posé, j’essaie de montrer sa caractéristique (Stengers) française en proposant une pragmatique : de quelle(s) manière(s) démocratiser le populisme de Macron? Sachant que la possibilité est une catégorie ambivalente (ontologique et déontique), quelles actions directes (Bergson), quelles subversions idéelles sont possibles

La première subversion qui me vient à l’esprit est de traiter ce populisme comme une pathologie. Il s’agit de montrer aux Riens les passions tristes du Peuple entrepreneurial - passions réussies en discours et paraîtres glorieux : « la Jeunesse désire le Milliard, etc ». Mais avant de pointer les cas pathologiques, il faut survoler la macronie par ses types.

Le macroniste n’avait aucune obligation d’opter pour Macron au premier tour, mais au second tour, oui, gaiement! Ici, on identifie franchement le macroniste à l’Investisseur. Cette caste majeure du Peuple pesant un centile seulement - le centile obscène (Lordon) de la population empirique résidant en France - ne doit jamais se perdre en chicayas...

Le macronien aura pu voter de même... Non seulement il remplit les conditions de possibilité de l’Entrepreneur, mais carrément la caste moyenne du Peuple. Ce décile nuisible (Lordon) ne s’est guère fait prier pour gagner gagnant.

Enfin, le fameux macron de Panurge qui aura même opté pour Mélenchon au premier tour. Au second, c’est sans grand plaisir qu’il aura fait son devoir. Quel devoir? Celui de faire comme tout Investi (Feher) qui se respecte en devenant "entrepreneur-de-soi". On comptera deux déciles de la population empirique pour ces Investis, la dernière caste du Peuple. Bref, ces Populaires auront tous ou presque voté Macron. 

Si la société française de l’UE est bien constituée d’un peuple entrepreneurial macronisé - les Populaires des trois castes précitées : en gros, un résident français sur trois - et des Hors-peuple appelés Riens ou Nihilistes (les deux tiers restant), il faut quand même revenir aux cas pathologiques de ce Peuple en affirmant que chaque caste est un cas... Oui, il y a vraiment peu de travail pour les thérapolitiques! On se contentera donc de montrer les affects populaires à la manière de Spinoza. 

La cupidité du macroniste-investisseur est un désir puissant en passions tristes : le Milliard de Milliards et la Société de castes, notamment. Sa caricature? Le boubour (Chemla), le bourgeois-bourrin.

L’espoir entretenu par le macronien-entrepreneur est cette joie inconstante née de l’idée du Milliard futur, mais dont la célébration lui paraît douteuse. Ce grand espérant est une caricature d’imitateur, au sens de Tarde. Faut-il le préciser... le populiste Macron est un macronien!

Quant à la peur propre au macron de Panurge, c’est une crainte qui dispose cet investi-entrepreneur-de-soi à éviter la Peste qu’il juge à venir par un moindre mal - le Choléra macronique. Au fond, le macron de Panurge a opté pour l’orgueil d’appartenir à la plus basse caste afin de s’épargner l’humilité des Riens. 

Affectivement parlant, les Populaires méprisent les Riens et ne semblent pas les haïr - ils y tiennent comme on sait. Mais peut-on imaginer que les Riens haïssent les Populaires sans les mépriser, au point qu’ils désireraient les exterminer plutôt que les faire souffrir? En tous cas, ce n’est pas ce qu’un Nihiliste a en tête, puisqu’il entend montrer aux Riens que l’humilité est une tristesse qui naît de ce qu’ils reconnaissent leur impuissance ou leur faiblesse. Or, l’humilité n’est toujours pas de ce monde sublunaire. Considérée en soi, la nature humaine du Rien déploira mille efforts subreptices contre l’humilité. Assez conscient de sa faiblesse, un Rien peut faire l’humble, si bien que ce Rien (que le Populaire croit humble au plus haut degré) devient ambitieux au plus haut degré - ambition du Milliard? non, ambition du Demos - comme on verra dans un prochain billet.

Si le Nihiliste est ce Rien ambitieux, ce Rien devenant puissant par subversion idéelle, voyons sa possibilité d’action directe... La première que les Riens ambitieux peuvent engager est de s’extraire en douceur de leur place assignée (le hors-peuple). On sait que le populisme macronique a extrait le Peuple entrepreneurial de la totalité empirique des populations résidant en France. Restaient donc les Riens assignés à une place vide utile - pour faire fonctionner la Société hiérarchique promue par Macron. Sans hors-peuple, point de peuple.

Les Riens ont souvent "des papiers", mais ils n’ont jamais les bons au bon moment ou au bon endroit. Car le populisme d’extrême-centre dispose pour son avancement d’une distinction symbolique morale impérative : « tu n’es pas Entrepreneur ». Les Riens auront quand même essayé de négocier le critère d’appartenance au Peuple en montrant qu’ils entreprennent aussi, à leur manière, en faisant "bien privé" de leurs petits riens. Rien à faire : le populiste Macron avait déjà décidé que la négociation n’irait pas loin dans cet état d’urgence permanent! Ça serait la porte ouverte, criait-il, à l’entreprise de n’importe quoi... « La porte ouverte à » - encore un cri de la bêtise, dirait Deleuze, puisqu’on entend ici ce qui dépasse Macron : des petits riens entrepris par les Riens au mépris de l’Entrepreneuriat sûr de son fait.

Lorsque le populiste dit aux Riens : « je sais bien que vous entreprenez à votre mesure, mais quand même! », il devient pour eux inutile de discuter. Les Riens ont affaire à un pur Dominateur dont les raisons se sont arrêtées au mode du « On sait bien » pour inspirer l’effroi... Sans doute, Macron aimerait que la Société soit différente, que les Riens soient des artistes de rien, mais sa "bêtise" reste active : elle se nourrit de ses effets à détruire la capacité de penser des Riens en cherchant une confirmation. « Avec ces Riens, c’est la violence assurée! »

En regard, les Riens devenus Nihilistes estiment que le populiste capturé par cette bêtise ne mérite ni accusation, ni indignation, qu’il ne mérite rien... C’est son emprise ou plutôt son addiction à l’Entrepreneuriat qui importe ici. Voilà le gros affect qui n’a plus qu’un refrain menaçant et entraînant : « Riens, que feriez-vous à ma place de Populiste? » Les Nihilistes se garderont bien de passer pour nihilistes en répondant : « Nous ne sommes pas à votre place! » Réponse peu respectueuse mais saine, devant cette négociation rompue, ou plutôt qui n’a jamais commencé.

Refuser de se mettre à Sa place, c’est refuser l’irresponsabilité de celui qui se dit Responsable - et partant montrer l’irresponsabilité du Peuple des entrepreneurs à l’égard des hors-peuple. Pouvoir ne pas être à la place du Populiste, c’est s’extraire en douceur de sa place de Rien, c’est devenir Nihiliste. Pour aller où? Surtout pas au Peuple! Au Demos.

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