QUE FAIRE DES JUIFS ANTISIONISTES ?

Devant les convives du dîner annuel du CRIF, Emmanuel Macron s’est aventuré sur un

terrain périlleux. Il a déclaré vouloir étendre l’incrimination d’antisémitisme à l’antisionisme,

c’est-à-dire à toute critique qui prendrait pour cible l’existence de l’Etat d’Israël et sa

politique. Outre que cette initiative risque bien de pas être validée par le Conseil

Constitutionnel, comme ne l’avait pas été celle relative à la déchéance de nationalité pour

les Français convaincus d’acte de terrorisme, cette initiative en dit long sur ce que le

macronisme est capable d’entreprendre pour satisfaire, même momentanément, ses

soutiens sionistes.

L’antisionisme peut-il relever, sur le fond et en droit, de l’antisémitisme ? L’affirmer

témoigne non seulement d’une grave ignorance des controverses qui déchirent depuis des

décennies les cercles politiques et historiques qui, parmi les Juifs eux-mêmes,

s’intéressent à cette question et y ont apporté leur contribution ; c’est également procéder

à un amalgame qui relève clairement du délit d’opinion qui ouvrirait, s’il était suivi d’effet,

un vaste champ d’interdits idéologiques, de renoncements intellectuels dont on peine à

imaginer les conséquences.

Que l’antisémitisme se dissimule fréquemment derrière le masque de l’antisionisme est

avéré et somme toute logique. Mais il n’est pas très compliqué de le démontrer et de

mettre en évidence les véritables ressorts de ce stratagème. L’arsenal juridique existant y

suffit largement.

En revanche l’antisionisme politique, celui qui retourne aux sources de cette doctrine,

d’abord pour la comprendre puis pour la condamner, constitue une démarche intellectuelle

parfaitement légitime - a fortiori pour les Juifs, contraints par leur propre statut de se situer

et d’énoncer pour eux-mêmes et pour les autres, la place qu’ils comptent occuper dans

cette bataille.

Le sionisme s’établit sur deux prédicats : l’existence et l’unité nationale et culturelle d’un

peuple juif ; son droit imprescriptible à la constitution de son propre Etat sur un territoire

qui lui appartienne. Or ces deux présupposés sont faux mais rendus légitimes par les

soubresauts dramatiques des 100 dernières années. Sans l’extermination des Juifs

d’Europe par le régime nazi, le sionisme n’aurait pas dépassé le stade d’un mouvement

marginal, bâtissant de maigres communautés en Palestine entre les plages de Tel Aviv

(alors Jaffa), les collines de Jérusalem et les sables brûlants du Néguev. La

reconnaissance d’Israël en 1948 par l’ONU (c’est-à-dire en réalité conjointement par les

Etats Unis et l’Union Soviétique) permettait de solder à très bon compte les ravages du

nazisme, l’aveuglement criminel des grandes puissances mais aussi pour les Etats Unis,

d’amorcer par procuration l’éviction du Moyen Orient des vieux impérialismes britannique

et français.

Le « peuple juif » n’existe pas. Il s’agit d’une construction mythologique artificielle ahistorique

que l’historien Shlomo Sand a parfaitement et méticuleusement déconstruit.

Son avènement moderne surgit de l’événement catastrophique qu’a représenté la

tentative d’élimination des communautés israélites d’Europe. Ce peuple fut « inventé » au

travers d’un processus long et tortueux dans lequel l’antisémitisme viscéral des

populations slaves, entretenu pendant des siècles par les clergés du christianisme, ne fut

pas le moindre des agents. Toute cette histoire est maintenant établie et bien

documentée. À l’origine, l’Etat hébreux est coloré de socialisme et de collectivisme

militant. Il proclame des principes d’entraide et de solidarité, marqués par l’ascendance du

mouvement ouvrier d’après-guerre et l’écrasante influence de l’Union Soviétique. De 

nombreux Juifs s’y sont laissé prendre, ne percevant pas l’émergence sous leurs yeux

aveuglés par l’enthousiasme et la passion retrouvés, d’une société de classe, bientôt

profondément divisée et surtout, surtout, exclusive de toute hybridation avec les peuples

locaux, arabes palestiniens et jordaniens. Pourtant dès son avènement la double

caractéristique de ce nouvel Etat ne fait aucun doute. C’est un Etat colonial qui chasse les

habitants de Palestine de leur terre ; c’est un Etat ségrégationniste qui instaure de

profondes discriminations entre Juifs et non Juifs. Au cours des 70 ans de son existence

ses traits constitutifs se sont accentués, à mesure même que sa légitimité et sa viabilité

faiblissaient : L’existence d’un peuple juif et d’une nation juive est devenue désormais

problématique. D’une justification politico-historique originelle, les idéologues du sionisme

sont passés à celle d’une souche mythologique commune (le peuple d’Abraham) pour en

arriver aujourd’hui à celle d’une même identité biologique, établie sur des filiations

génétiques… L’actuel processus qui conduit de l’Etat hébreux vers celui du seul peuple

juif l’atteste. Dans les faits, la réalité quotidienne de ce pays ne fait qu’illustrer toujours

plus clairement ces travers inscrits au coeur même du projet sioniste : l’isolement croissant

des populations palestiniennes, dépossédées et parquées, littéralement cloîtrées à Gaza

et dans les territoires, le développement séparé (qui s’apparente à l’apartheid sudafricain),

l’extension sans fin des colonies sur des terres palestiniennes, la militarisation

complète de la société, le bellicisme permanent et la recherche perpétuelle d’ennemis

extérieurs pour maintenir la cohésion d’entités sociales et ethniques centrifuges,

l’incapacité politique à sortir du dilemme annexion / dilution identitaire, l’extrême

droitisation du pouvoir politique dans des termes proprement inconcevables dans les

autres Etats réputés « démocratiques », etc.

Au terme de sept décennies, l’Etat juif réussi ce prodige de s’être lui-même enfermé dans

un ghetto ethno-religieux, protégé par un mur continu de béton, cerné de miradors et de

barbelés, environné d’ennemis, sur-armé et en voulant à le terre entière.

Pour des Juifs, l’antisionisme politique est la seule voie qui permette de sortir de cette

spirale infernale, d’entrevoir un autre futur que celui de l’affrontement perpétuel et

d’affirmer les valeurs d’universalité et d’internationalisme qui guidèrent tant d’entre nous

vers l’émancipation conjointe des peuples dominés, colonisés, piétinés, réduits en

esclavage, exterminés.

Nous n’avons pas choisi d’être Juifs, pas plus que les noirs, les peaux-rouges ou les

jaunes ne l’ont fait. C’est notre condition. Nous l’assumons sans honte ni arrogance. Nous

n’adhérons à aucun des mythes du « peuple élu » ou de la supériorité du Juif « sûr de lui

et dominateur », encore moins bien sûr, à celui de la race inférieure.

L’antisionisme radical condamne le projet sioniste de vouloir construire un Etat juif séparé,

fondé sur la race et le sang, la religion ou je ne sais quoi d’autre. Il y oppose celui d’une

seule nation multiconfessionnelle, laïque et démocratique où Juifs et Arabes vivraient sur

une même terre. Nous sommes donc des Juifs antisionistes. Qu’allez-vous faire de nous

dont, pour la plupart, les parents ou les grands parents ont été exterminés ? Allez-vous

nous poursuivre pour antisémitisme ?

Bon courage.

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