Le toboggan de Monsieur Plus

C’est la nuit. Je me retourne dans mon lit, taraudé par une question qui me fait parfois doubler sur la bande d’arrêt d’urgence alors que je connais le danger que j’encours. Les autres véhicules qui roulent à leur rythme n’en ont rien à cirer, parce que je suis seul à cette heure sur l’autoroute des remords...

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C’est la nuit. Je me retourne dans mon lit, taraudé par une question qui me fait parfois doubler sur la bande d’arrêt d’urgence alors que je connais le danger que j’encours. Les autres véhicules qui roulent à leur rythme n’en ont rien à cirer, parce que je suis seul à cette heure sur l’autoroute des remords. La vitesse et la quantité procèdent de la même névrose. Les alibis de la sincérité et de l’efficacité cachent une angoisse qui remonte aux calendes grecques, comme si j’étais né à Athènes. Pas nécessaire d’aller si loin. J’avais trois semaines lorsque mes parents me laissaient seul et à trois ans je gardais ma petite sœur. L’écriture automatique et les compositions instantanées participent à cette ivresse des succès. Dans le placard un cadavre exquis revendique l’origine de mes accumulations. J’aligne les livres, les disques, les films, les instruments de musique comme les mots. Je leur offre une syntaxe en or massif, mais le doute m’assaille. Ne serait-elle pas cousue de fils blancs ? Le palladium n’est pas un paradis pour l’homme. Les étagères ploient sous le poids. Le vertige m’enferre dans une course sans fin que tentent d’enrayer les êtres qui me veulent du bien. Mes phrases à tiroirs finissent par saouler. On en perd le fil de l’histoire, le seul qui conte. Ariane, ma sœur art, ma liane, ne voyais-tu rien venir ? Le petit gars eut besoin de se hisser à la taille adulte. La culture générale était la garante de mon universalité. À l’époque dictionnaires et encyclopédies étaient trop lourds pour qu’on les mette dans sa poche. Dois-je me prouver quoi que ce soit ou pallier mes incompétences ? Le sentiment d’usurpation est commun chez les autodidactes. Le souci d’honnêteté cacherait-il un mensonge de l’ordre de celui qui dit toujours la vérité ? Très tôt le mythe communautaire de la survie grâce à l’intelligence a forgé ma vie. Ficelé à une tendresse qui faisait défaut, les deux ont constitué un alliage qui résiste au temps. Mais l'or était empoisonné. La maîtrise camoufle un cœur d’artichaut alors que c’est bon pour la foi. Apprendre à mâcher. Je mange trop vite. Tout aurait commencé un soir de 1957 lorsque j’ai demandé à mon père pourquoi je n’avais ni grand-père, ni grand-mère. Pensées d’auto-défense pulvérisées dix ans plus tard par une guerre qui n’était pas la mienne. J’ai travaillé au delà de mon désir pour attirer les câlins de ma mère, repeint la façade pour éviter les échecs de mon père. Cela n’explique pas la logorrhée. J’étais paresseux, timide, incompétent. Je suis devenu workaholic, extraverti, et j’ai développé des aptitudes qui ne se prêtent pas à la concurrence. Me retrouver à faire l’article comme dans un entretien d’embauche m’afflige. Devrais-je apprendre les moulinets à ma langue ? Le prétexte de franchise et de maturité m’entraîne à brusquer les choses. Panique à bord. Accélération folle. Droit dans le décor. Nous ne sommes pas dans un film de Cocteau où l’on peut remonter le temps. Le vase brisé gît sur le sol. Impossible de rembobiner. J’écris pour ne pas recommencer toujours les mêmes bêtises alors que de nouvelles seraient plus instructives. Choisir désormais des fleurs en pot, avec leurs racines. Heureusement il y a plus fort que soi. Les plus attentionnées agitent des fanions rouges pour m’avertir du danger. Le toboggan est glissant. Je leur dois une fière chandelle.

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