Jazz (1) l'être et avoir l'été

Jef Gilson, début des années 70, pris entre l'influence étatsunienne, l'attrait des cultures créoles et leur appropriation par un agitateur auquel des rééditions rendent hommage + trois trios d'aujourd'hui, beautés convulsives nous obligeant à prendre la tangente quand tant d'autres imposent la quadrature du cercle...

gilson
M'étant fixé de reprendre mes articles quotidiens seulement en septembre, j'ai un peu la flemme d'écrire ce mois d'août, mais les disques s'accumulent et je crains de les faire passer à l'as si j'y sursois, d'autant que je risque d'être très occupé dans les semaines qui viennent... Je commence par les 3 rééditions du label Palm par Le Souffle Continu, pas seulement en vinyle, mais également en CD, ce que je trouve à mon niveau plus pratique, même si les pochettes 30 centimètres en font des objets autrement plus sympathiques. Bloqué un temps à Tananarive par les événements de mai 68, Jef Gilson a enregistré Malagasy en 1969 avec des musiciens malgaches pour qui il a produit également à Paris Madagascar Now en 1973, compositions de Sylvin Marc et Del Rabenja, s'associant à eux pour Malagasy at Newport-Paris la même année. Nettement plus jazz et moins expérimentaux que Le massacre du printemps et La marche dans le désert, j'accroche personnellement moins, mais l'aspect dansant des Malgaches et la vitalité du travail du compositeur exposent l'état du jazz français au début des années 70, pris entre l'influence étatsunienne, l'attrait des cultures créoles et leur appropriation par un agitateur auquel ces rééditions rendent hommage.



parking
Évidemment plus proche de moi, le trio formé par Élise Dabrowski, ici exclusivement chanteuse, avec le bassiste Olivier Lété et le tromboniste Fidel Fourneyron explore les timbres et les tissages avec sensualité et intelligence, sans négliger un certain swing hexagonal où les références aux traditions de la musique classique passent par le texte, en l'occurrence Trust de l'auteur de théâtre allemand Falk Richter, portée par la voix lyrique de la mezzo-soprano wagnérienne qui garde une place de Parking à ses deux virtuoses acolytes portés comme elle sur l'improvisation.



Dans la famille des chanteuses improvisatrices, Catherine Jauniaux est une autre acrobate, là aussi en trio, avec le clarinettiste Xavier Charles et le guitariste électrique Jean-Sébastien Mariage. S'appuyant sur L'amour, texte de Marguerite Duras, les instrumentistes rivalisent de délicatesse, par petites touches, et la chanteuse belge leur emboîte le pas à son tour, fragile, tremblante. Jamais illustrative, la musique est une transposition des intentions, une projection glissante.



Je dois ajouter un troisième trio reçu un peu avant mon départ, celui formé par Jim Baker au piano et synthétiseur ARP 2600, le contrebassiste Bernard Santacruz et le batteur Samuel Silvant, parce que ces trois disques ont quelque chose en commun, l'influence du jazz et son émancipation par l'abstraction timbrale, une forme d'improvisation typiquement européenne qui, échappant aux classifications arbitraires, dessine ses propres limites en avançant par petites touches. Loin de la musique en boîte, elle boîte merveilleusement, dansant d'un pied sur l'autre, beauté convulsive nous obligeant à prendre la tangente quand tant d'autres imposent la quadrature du cercle.



→ Malagasy/Gilson à Madagascar + Sylvin Marc/Del Rabenja Madagascar Now + Jef Gilson Madagascar à Paris, 3 LP ou 3 CD Le Souffle Continu, 12€ chacun en CD / 23 € en LP, les trois 32€ ou 62€
→ Élise Dabrowski, Parking, CD Trepak, dist. L'autre distribution, 13,99€
→ C.Jauniaux-J.S.Mariage-X.Charles, L'amour, CD Ayler Records, 11€ minimum
→ Jim Baker-Bernard Santacruz-Samuel Silvant, On how many surprising things did not this single crime depend?, CD Juju Works, 15€

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