Premier acte

Je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Ma logorrhée verbale fait masque à mes sentiments. Je ne me souviens plus que d'une silhouette. C'est de la danse. Un drapé...

bicyclette
Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.