«Accident grave» dans le métro parisien

Ce sont les termes qu'utilise la RATP pour nommer l'acte des désespérés qui se jettent sous les roues du métro. Quel message envoient-il à la société qui les y a poussés ? La Régie préfère ne pas donner de chiffre pour ne pas inciter d'autres candidats au suicide...

accident-grave-faire-part
La journée avait mal commencé. J'avais appris le décès de Fadia Dimerji le 9 août dernier. L'an passé, nous avions sympathisé lors du festival La Voix est Libre à Tunis où elle avait été mon guide et nous avions évoqué les débuts de Radio Nova avec en ligne de mire des projets futurs. J'ai du mal à imaginer qu'elle nous ait quittés alors qu'elle était encore pleine de vie la dernière fois que nous nous sommes vus...

Comme je rentrais à la maison en métro un haut-parleur annonce sur le quai qu'un incident empêche la circulation des trains pour l'heure qui suit. Le préposé au guichet me confirme que quelqu'un s'est jeté sur la voie. Il m'explique que les suicides sont courants à la fin des vacances ou au moment des fêtes, mais que la tendance n'est pas prête de faiblir dans le climat social actuel. Selon la SNCF, 450 tentatives de suicide ont lieu chaque année sur le réseau ferroviaire (trains de banlieue et grandes lignes confondus). À elle seule, l’Île-de-France en comptabilise la moitié. La RATP, elle, ne communique pas sur le sujet, de peur d’inciter les gens à passer à l’acte. En cas de freinage d’urgence, un métro de plusieurs tonnes arrivant à 40 km/h parcourt encore une quarantaine de mètres avant son arrêt total. Généralement, le corps est retrouvé en milieu, voire en fin de rame. Pour le RER, la vitesse double. Du coup, « les chances de survie sont quasiment inexistantes ». Après chaque accident grave, les conducteurs peuvent bénéficier d’un suivi psychologique : par téléphone, via un numéro vert, ou en face à face (Neon Mag). Le terme de suicide n'est jamais cité, mais remplacé par "accident grave". Les causes sont variables, mais le choix du métro est fortement lié à la société et ses insupportables pressions.

L'année dernière j'avais chroniqué Le grand incendie du photographe Samuel Bollendorff qui m'avait appris qu'entre 2011 et 2013 une personne s'immolait en moyenne tous les quinze jours en France. Chaque année il y a plus de 10 000 décès pour 250 000 tentatives, presque trois fois plus que les victimes de la route dont 30% sont des piétons. "Époque de merde", fais-je au guichetier qui reprend mes mots en donnant un coup de tampon sur mon ticket pour que je puisse prendre le bus avec, et il ajoute "accident grave" à la main.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.