Revue du Cube #13 : Émancipation

Nils Aziosmanoff a cette fois choisi le thème de l'émancipation auquel ont répondu une vingtaine de "collègues". Au fil des pages rétro-éclairées se devinent entre les lignes deux visions critiques du monde, l'une qui s'arrange avec l'état des choses, l'autre, minoritaire, qui ne peut s'en accommoder... Je renvoie moi-même le propos à son miroir infidèle, titrant "Émancipation / Aliénation"...

emancipation-jjb
Treizième contribution à la Revue du Cube dont c'est le treizième numéro puisque je crois n'avoir jamais failli au rendez-vous depuis le premier en octobre 2011. Nils Aziosmanoff a cette fois choisi le thème de l'émancipation auquel ont répondu une vingtaine de "collègues". Fabien Bazenet sous l'angle entrepreneurial alors que Marie-Anne Mariot scanne les us et coutumes de l'humanité et, doutant du changement, entrevoit l'acceptation des différences comme une émancipation face à l'inaccessible universalité. Olivier Auber met en cause la monnaie comme métrique universelle, Hervé Azoulay incrimine l'État (mais est-ce une invitation au privé ?), Jean-Pierre Balpe évoque une fuite en avant plus illusionniste qu'illusoire, Emmanuel Ferrand rappelle l'écueil entre le rêve que les nouvelles technologies ont suscité et la terrible réalité, Alain Galet oppose à la machine la nécessité du labeur de l'artiste, Étienne Krieger s'inquiète de la drogue numérique, Jean-Michel Pasquier-Koeo prône l'émancip-action, Arnaud Poissonnier imagine que l'uberisation remet en cause l'entreprise, Muriel de Saint-Sauveur, une des trop rares femmes à se soumettre ici à l'exercice rédactionnel, revendique ambition et pouvoir, Dominique Sciamma calque ses interrogations sur le modèle républicain, Lorenzo Soccavo re-lie le monde à la lecture... Janique Laudouar (Avez-vous votre carte d'émancipé ?), Jacques Lombard (Vive le parti communiste chinois !), Yann Minh (Le grand hacking émancipateur discret), Linda Rolland (Purs esprits) abordent le sujet par la fiction. Et au fil des pages rétro-éclairées se devinent entre les lignes deux visions critiques du monde, l'une qui s'arrange avec l'état des choses, l'autre, minoritaire, qui ne peut s'en accommoder...

Mes lecteurs savent où je suis ! Obéissant scrupuleusement à la règle des 3000 signes demandés, je renvoie le propos à son miroir infidèle, titrant Émancipation / Aliénation

L’idée d’émancipation grâce à la technologie est une pensée merveilleuse, mais elle a chaque fois montré ses limites quand les grands propriétaires de la planète ont envisagé les profits colossaux qu’ils pouvaient en tirer sans rien en céder aux populations qu’ils exploitent. Lorsque la télévision est arrivée, mes parents ont estimé qu’il était fabuleux de pouvoir éduquer les masses et l’on a abouti à « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible »¹. Plus tard, le Nouvel Observateur affichait « la société des loisirs » en couverture, mais les actionnaires ont voulu toucher toujours plus de dividendes, poussant aux délocalisations et aux licenciements. De tous temps, les puissants ont manipulé les foules pour les asservir. Ils ont utilisé tous les moyens à leur disposition pour éviter l’émancipation du plus grand nombre, maîtrisant la technologie à leur seul profit. Ils se servent aujourd’hui des nouveaux médias comme jadis des livres. Les espaces de liberté sont d’autre part chaque fois récupérés par le commerce. Seule une petite fraction des êtres humains jouit des avantages de ce qu’on appelle d’habitude le progrès. Si les découvertes de Pasteur ont sauvé un nombre incalculable de personnes, elles ont généré une démographie exponentielle mettant en danger la planète. Et en France le froid et la faim ont refait leur apparition, alors qu’il y a moyen de les éviter en partageant. Si les riches ont compris la solidarité en créant une internationale du Capital accouchant du néo-libéralisme, on sait bien que seuls les pauvres savent donner ce qu’ils n’ont pas. Ce pourrait d’ailleurs être la définition de l’amour !

Imaginer l’émancipation en négligeant la lutte des classes aboutit forcément à une catastrophe sociale. Or jamais la caste mafieuse qui a pris le contrôle du monde via le système bancaire ne lâchera d’elle-même ses prérogatives. Ils ont même imaginé déserter la Terre en s’envolant vers une autre planète avec leurs familles, mais la fusée n’est pas encore opérationnelle et les réservations sont suspendues. Ces quelques nantis aussi cyniques que iniques ont l’intention de fuir lâchement le désastre qu’ils ont engendré, pollution extrême, dérèglement climatique, conflits multiples en découlant. Bêtes et méchants, ils ont oublié que leurs enfants seraient tout autant victimes de leur soif de pouvoir destructeur. Leurs crimes sont évidemment suicidaires, même s’ils croient au miracle d’une ultime solution salvatrice pour réparer leur exploitation inconsidérée de toutes les ressources telles l’eau ou les énergies fossiles. Et l’air ? Comment et que respireront les survivants ? Comment nous débarrasserons-nous des déchets nucléaires et à quelles nouvelles catastrophes écologiques devrons-nous faire face ?

En 1895 Paul Fort écrit « Si toutes les filles du monde voulaient s' donner la main, Tout autour de la mer, elles pourraient faire une ronde, Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins, Ils f'raient avec leurs barques un joli pont sur l'onde… » On peut toujours rêver. En 1914, tous partirent à la guerre la fleur au fusil. Beaucoup n’en sont pas revenus, mais l’industrie a su ensuite transformer le gaz moutarde en engrais, et les tanks en tracteurs. La paysannerie fut décimée et les femmes qui avaient la science des sols cédèrent la place aux conducteurs d’engins et à une rationalisation aussi destructive que proliférante. On pourrait pourtant construire tant de belles choses et les partager.

Mais ils ne céderont pas un pouce de terrain. Le progrès, c’est bon pour les riches. Il y a toujours autant d’opprimés. Et ceux-là semblent résignés. Jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien à perdre. Alors soufflera le vent de la révolte. Sous notre latitude la majorité jouit du d’un confort minimal, mais suffisant pour être soporifique. Les laquais des banques qui font semblant de diriger nos pays ont tant d’arrogance qu’ils ne savent pas s’arrêter. Ils signent ainsi leur perte. Quand sonnera le réveil, alors la peur changera de camp !²

¹ Patrick Le Lay, PDG du groupe TF1 en 2004.
² À suivre…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.