Surtout pas de répétition

Les improvisateurs connaissent le danger d'une répétition réussie. Le travail consiste à identifier les intentions, préparer le matériel, qu'il soit physique ou cérébral, organiser les structures qui en découlent... Il faut laisser la place à l'inconnu, à la surprise que l'instant génèrera...

the-pi-pe
En titrant "Surtout pas de répétition" je ne prétends pas ne pas radoter. Chacun a ses marottes qui lui tiennent à cœur, ses petites histoires qu'il aime raconter et qu'il ressasse chaque fois qu'il rencontre une nouvelle personne au grand dam des proches. En 14 ans, après plus de 4200 articles, je tape souvent un requête dans le champ de recherche de mon blog pour vérifier si je n'ai pas déjà évoqué tel sujet par le passé. Certaines formules littéraires me reviennent régulièrement sous les doigts sans que je sache comment m'en débarrasser parce qu'elles me semblent cohérentes avec ma pensée. On peut l'assimiler au style, comme dans mes manières d'aborder ma musique par exemple.

C'est justement en musique que j'évite soigneusement de répéter. Et non de me répéter. Le travail consiste à identifier les intentions, préparer le matériel, qu'il soit physique ou cérébral, organiser les structures qui en découlent... Cela revient à se créer un alphabet, une palette, à supposer les possibles, en laissant la place à l'inconnu, à la surprise que l'instant génèrera. Les improvisateurs connaissent le danger d'une répétition réussie. On est forcément tenté de reproduire en scène ce qui a fonctionné alors, et la magie est difficilement reproductible. Il est préférable de sous-jouer, de trouver la place des éléments, sans se donner à fond. De toute manière, si tout se passe bien, on jouera autre chose que ce qui était prévu. Les préparations ne sont que des sécurités, des roues de secours en cas de faiblesse ou de panique. Le matériel électronique et informatique peut être capricieux ! Je fais donc des listes. Des listes de matériel à emporter au concert, des listes de programmes, de banques de sons, d'instruments qui serviront mon propos, des complémentaires par rapport aux musiciens avec qui je serai. Car l'important est de savoir pourquoi on fait les choses, quel propos l'on sert, à qui l'on s'adresse, avec qui l'on dialogue, et ce qu'on a à raconter.

Un jour le compositeur Jacques Rebotier, que j'apprécie énormément, me proposa d'écrire pour moi un solo avec cinquante représentations garanties. Comme je m'inquiétais de devoir rejouer chaque fois la même chose, il me le confirma et je dus décliner l'offre alléchante. Refaire plusieurs fois le même tour m'est insupportable. Enfant, je m'exerçais à l'illusionnisme, m'imposant des heures de manipulation devant le grand miroir Napoléon III du salon, mais il était recommandé de ne jamais recommencer un tour !

Depuis quelques jours j'apprends à me servir de The Pipe, un étrange synthétiseur buccal et vocal russe imaginé par Vlad Kreimer et construit par Soma dont je possède déjà le Lyra-8. J'ai lu le mode d'emploi en amont, puis j'ai réalisé une première approche, j'ai repris le mode d'emploi avec l'instrument, et maintenant je cherche à l'utiliser selon mes goûts musicaux qui sont souvent très différents de ceux du constructeur ou des autres interprètes. Je répète. Je fourbis mes armes, comme disait Bernard Vitet. Je travaille. Drôle de concept que le travail pour un artiste ! J'ai l'impression d'être toujours en vacances sans jamais ne m'arrêter de travailler. Mais jamais, au grand jamais, je ne déflore un enregistrement ou une représentation publique, en me mettant dans l'état second où je serai alors. Je ne fais que des gammes. Des sortes de gammes. Des exercices d'éducation physique. Des vocalises. Et puis je rêve. Je rêve beaucoup.

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