S'en sortir sans sortir

En triant vis, clous, boulons, écrous, crochets, poulies, câbles, ficelles, colles, adhésifs, matériel de plomberie, d'électricité et de peinture, outils en tous genres, sans parler de choses dont j'ignore le nom et dont j'entrevois à peine l'utilisation, je pensais aux inégalités de chacun devant le virus et l'éventuel déconfinement...

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Le confinement m'avait déjà permis de classer mes archives presse bousculées par deux déménagements successifs. Cela faisait vingt ans que je me défilais. Voilà bien aussi longtemps que j'annonce devoir ranger le secteur bricolage de la cave. En triant vis, clous, boulons, écrous, crochets, poulies, câbles, ficelles, colles, adhésifs, matériel de plomberie, d'électricité et de peinture, outils en tous genres, sans parler de choses dont j'ignore le nom et dont j'entrevois à peine l'utilisation, je pensais aux inégalités de chacun devant le virus et l'éventuel déconfinement.

Je ne vais pas évoquer les différences fondamentales entre riches et pauvres, avec toutes les nuances que ce concept implique, mais on ne sait surtout pas jusqu'à quand nous serons cloîtrés. Le gouvernement, qui sait très bien à quoi s'en tenir malgré son incompétence notoire, rajoute quinze jours toutes les deux semaines. Or, si l'on en croit certaines administrations, la date du 15 juin semble de plus en plus probable. Nous en serions aujourd'hui à trois semaines sur treize, soit le quart ! Comment les autorités pensent-elles s'y prendre ? Si le critère est l'âge du capitaine, je crains d'être libéré avant Noël, au plus tôt en septembre ! En haut lieu on parle d'opérer plutôt par régions. Si on testait la population, on pourrait classer les positifs qui ont été infectés ou ont résisté, et les autres qui restent menacés. En l'absence de vaccin, on sait bien que le confinement risque seulement de repousser le problème. Les premiers, autorisés à sortir puisqu'ils ne sont plus contagieux, aideraient ainsi celles et ceux qui restent prisonniers. Ils porteraient par exemple une casquette rouge, au risque de créer un marché noir de casquettes rouges.

Les Français n'ont jamais supporté la discipline. Cela a certains avantages. En évoquant le fascisme, Jean Cocteau disait que notre pays est "une cuve qui bout, qui bout, mais qui ne déborde pas". Il suffit qu'on interdise quoi que ce soit pour que nos concitoyens s'évertuent à désobéir. La triche y a toujours été un marqueur de la liberté, concept national à peine moins galvaudé que l'égalité et la fraternité. Le problème, c'est que le classement devra tenir compte des morts, ceux dont les poumons auront cédé, celles qui auront succombé sous les coups de leur conjoint, les vieux des Ehpad, les malades qui auront préféré rester chez eux plutôt que rejoindre la salle d'attente de leur médecin, ceux que le personnel hospitalier surchargé n'aura pu sauver faute de moyens, etc. Pour que le compte soit juste, il faudra retrancher ceux que la baisse de pollution aura miraculeusement épargnés (il y a tout de même 48 000 victimes chaque année en France), la diminution d'accidents de la route, ceux qui n'auront pas été tentés de faire les kakous... D'un autre côté il faudra noter la recrudescence d'accidents domestiques...

Ces temps-ci je me refuse à suivre les chiffres. Les statistiques sont de l'ordre du marketing. Les pourcentages avancés quotidiennement me mettent autant en colère que les sondages à la veille des élections, manipulations de masse, qu'elles soient anxiogènes ou rassurantes. Cela ne change rien à l'affaire. La prudence est de mise. Alors je reste à la maison et je m'occupe. Au lieu de classer la population selon des critères plus ou moins vaseux, je sépare consciencieusement les clous des vis. Toute avancée en période de confinement sera récompensée à terme !

Et puis heureusement il y a les voisins. Mardi, j'ai dû faire face à une inondation à la cave justement. En l'absence du camarade plombier probablement coincé au Sénégal, Eric m'a prêté son ruban multi-fonctions auto-amalgamant de 25mm de large. J'écris son nom, GEB, pour penser à en acheter lorsque j'aurai le droit de rejoindre le magasin qui en vend. C'est génial, ce truc, rien à voir avec l'étroit ruban blanc qui se tortille ou casse quand on l'étire. Ce n'était pourtant pas commode à enrouler si près du mur. Chaque fois que je réussis à m'en sortir seul, j'ai l'impression de vivre une victoire sur la nature. J'espère ainsi impressionner le virus pour qu'il ne s'aventure pas par ici...

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