La trilogie de la jeunesse

La Trilogie de la Jeunesse est un triptyque formé des trois premiers films de Nagisa Ōshima : Une ville d'amour et d'espoir, Contes cruels de la jeunesse et L'enterrement du soleil. De film en film, le cinéaste japonais s'enfonce dans une noirceur extrême. Les jeunes héros s'enferrent dans une lutte désespérée contre la société qui les a engendrés...

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La Trilogie de la Jeunesse (3 dvd Carlotta) est un triptyque formé des trois premiers films de Nagisa Ōshima : Une ville d'amour et d'espoir, Contes cruels de la jeunesse et L'enterrement du soleil. De film en film, le cinéaste japonais s'enfonce dans une noirceur extrême. Les jeunes héros s'enferrent dans une lutte désespérée contre la société qui les a engendrés. Tournés en 1959 et 1960, ces films qui ont marqué les débuts de la nouvelle vague japonaise montrent le pays du soleil levant incapable de se relever de la guerre dont le terrible échec restera inavouable jusque très récemment. C'est le combat des traditions ancestrales contre de nouvelles aspirations encore inaccessibles, d'une indépendance revendiquée et de la domination américaine, des générations précédentes qui se sont perdues et de celle qui ne s'est pas encore trouvée, des rêves d'amour et de la cruauté de la misère. Le décor est celui des bidonvilles de l'après-guerre, des sans-travail et sans-logis, avec à l'horizon lointain la vague silhouette d'une nouvelle classe moyenne urbaine. On sera bouleversé par cette critique sociale qui montre les miséreux s'entretuer. La prochaine révolution pourrait être plus brune que rouge. Alerte. Se vendre ou mourir, se vendre et mourir. La critique politique est tout aussi saignante. La même année, le réalisateur tournera Nuit et brouillard au Japon (article ci-dessous) marquant la fin de sa collaboration avec la production Shochiku pour devenir indépendant.

Les bonus sont absolument remarquables : Une histoire du cinéma japonais par Oshima lui-même, des entretiens lumineux avec Donald Richie et Yoichi Umemoto, les carnets d'Oshima pour Contes cruels de la jeunesse...

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Carnet 1 : Les voir tirer un pigeon au fusil de chasse ne leur fait rien. OK. Cette fois-ci je leur balancerai une bombe... Carnet 2 : Prendre le sexe comme objet, c'est observer tous les personnages du point de vue du sexe... Rebellion fondée sur une anarchie sexuelle populaire, effondrement de la morale établie, nature marchande du sexe... Histoires de parents qui font payer leur sort à leurs enfants... Carnet 3 : Drame de la conscience de soi. En est-ce bien un ? Rencontre, blessure, séparation, réconciliation. Sinon, tout se passe contre leur volonté, puis conformément à leur volonté, dépravation progressive. Monde où il faut vendre et se vendre... Leur ennemi, le système lui-même, ceux qui l'incarnent... Carnet 4 : Subjectivité de la caméra, rapports de position entre personnes, composition, panoramiques multiples, couleurs sombres de peinture à l'huile, mouvements juste avant que ça coule, les personnages disparaissent en traversant l'avant-plan, utilisation percutante du son, y penser si modification du scénario, mouvements des gros plans, filmer les choses longuement, la lumière minutieusement, plans dont les personnages débordent, au moment où très gros plan dézoomer, ne jamais faire entrer le moindre morceau de ciel... Croire ou ne pas croire en la solidarité... Les distorsions de la société c'est que les hommes se vendent et s'achètent, c'est ça qui les oblige à commettre de tels actes... Les hommes sont les seuls à conférer de la valeur à ce qui n'en a pas, alors il faut les respecter, alors il ne faut pas mourir... C'est l'histoire de jeunes gens qui ne peuvent laisser éclater leur colère que sous une forme distordue... À travers la tragédie de cette distorsion qui réduit cette belle jeunesse qui devrait être la leur à une défaite cruelle je veux exprimer ma colère contre la situation dans laquelle est prise la jeunesse contemporaine. No comment !

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La bande-annonce de ce second volet de la Trilogie la résume parfaitement : Abruti ! Ce n'est pas une façon de se comporter... ŌSHIMA FRAPPE FORT... Je dis ça pour votre bien. Vous devriez rompre avant qu'il ne soit trop tard... C'est parce que tu étais lâche que tu as échoué... Tu es certaine de leur fidélité ?... Dis pas n'importe quoi ! Nous, on ne se laissera pas déshonorer comme vous. DISPARAISSEZ, BANDE DE LÂCHES ! ON CHOISIT LA JEUNESSE ASSOIFFÉE DE SANG ! C'est vrai, on a consacré notre jeunesse à essayer de changer la société. Mais il est impossible de casser ce mur. DEUX GÉNÉRATIONS S'AFFRONTENT. DE VIOLENTS DÉSIRS. UN FILM SANGLANT !



Article du 25 juillet 2008

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NUIT ET BROUILLARD AU JAPON
Article du 24 août 2008

Nuit et brouillard au Japon © cinemaetcie
Le désespoir des militants les pousse au règlement de comptes. Chacun s'accuse ou se tait. Nagisa Ōshima fait des aller et retours de 1960 à 1952, de la guerre de Corée au Traité de sécurité avec les États-Unis. Une scène, un plan. Et une prise ! Oshima ne filme qu'au moment où il sent que ses acteurs sont prêts et post-synchronise si des problèmes se présentent. Il garde parfois les hésitations. Les coupes de montage sont là pour se voir, autrement c'est le plan séquence. Les flous lui permettent de focaliser ailleurs l'attention du spectateur, le point insiste sur ce qu'il veut souligner. Les couleurs lugubres du cinémascope plongent les étudiants dans une boue intellectuelle où les doutes côtoient les dogmes. Nuit et brouillard au Japon (dvd Carlotta) est un grand film politique préfigurant La Chinoise de Godard des années plus tard. Il oppose le mariage de deux militants à ceux qui n'ont pas désarmé et s'obstinent à chercher une vérité inaccessible, devenue inutile. Les trotskystes s'opposent évidemment ici aux révisionnistes staliniens. Tourné en 1960 comme La Trilogie de la Jeunesse, le film, aussi sombre que les trois autres, ne laisse aucune échappatoire à ses protagonistes. Le cinéaste dresse le portrait d'une jeunesse bourgeoise, révoltée et incapable de surmonter ses contradictions. Le renoncement et l'obstination sont sur le même plan. Fatal.

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