Un orchestre en lévitation

Le style de la pochette rappelle les années 70, quand Miles Davis est devenu électrique et que les rockers se sont intéressés au jazz. Le Levitation Orchestra s'inspire ainsi de Debussy au free en passant par le rock progressif et le hip-hop, citant Alice Coltrane et le Sun Ra Arkestra. C'est avant tout un collectif qui discute en amont, de tout et de rien, en petits groupes de travail...

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Le style de la pochette rappelle les années 70, quand Miles Davis est devenu électrique et que les rockers se sont intéressés au jazz. Heureusement la musique est moins datée que la peinture psychédélique. Le Levitation Orchestra s'inspire ainsi de pas mal de courants, de Debussy au free en passant par le rock progressif et le hip-hop, citant Alice Coltrane et le Sun Ra Arkestra. Dès qu'un big band intègre des cordes on échappe en général aux poncifs de la tradition jazz. Deux violons (Saskia Horton, Beatriz Rola), un violoncelle (Emma Barnaby), une harpe (Maria Osuchowska), une guitare (Paris Charles), une contrebasse (Hamish Nockles-Moore), cela ramène déjà quelques filles qui évitent forcément l'ambiance de régiment des orchestres exclusivement mâles. Il reste de la place pour la petite section de vents, évidemment très présente, composée d'Axel Kaner-Lidstrom (trompette), Lluis Domenech Plana (flûte), James Akers et Ayodeji Ijishakin (sax ténor). Ajoutez la claviériste Roella Oloro et les voix de Dilara Aydin-Corbett et Plumm, et vous obtenez une palette de timbres extrêmement variée. Mais le Levitation Orchestra est avant tout un collectif qui discute en amont, de tout et de rien, en petits groupes de travail avant de confronter leurs idées à celles des autres et les transformer en savantes compositions où le groove se glisse sans cesse. Le trompettiste Axel Kaner-Lidstrom dirige cette jeune bande de virtuoses londoniens qu'il produit avec David Holmes qui a réalisé l'enregistrement "live" et le mixage. Illusions & Realities est un disque comme je les aime, plein de surprises.


En tant qu'artiste, cette manie ne m'a jamais quitté. Pourtant je me demande aujourd'hui si je ne devrais pas passer à autre chose, m'appuyer comme au théâtre classique sur la règle des trois unités : temps, lieu, action. Zébulon hyperactif multitâche, en suis-je seulement capable ? Je me serais plutôt identifié à Kali, la déesse de la préservation, de la transformation et de la destruction. Elle attaque le mal sous toutes ses formes et notamment l'ignorance qui est toujours à la base du pire. Encyclopédiste actif, je pratique le montage in situ, jouant l'ellipse contre le fondu. J'aime que les mondes s'entrechoquent, dialectique culinaire nécessitant de posséder toutes les épices qu'offre la planète. Lorsque j'ai été amené à plus d'unité comme pour l'opéra Nabaz'mob, j'ai cultivé les contrastes d'un mouvement à l'autre, comme les pièces d'un puzzle qui s'emboîtent parfaitement les unes dans les autres, un récit choral qui trouve sa résolution aux dernières mesures de la coda.
Revenons à nos moutons au patchwork britannique. Si le Levitation Orchestra s'appuie sur des traditions récentes et des formes classiques, sa voix sonne actuelle par son melting pot typique de la capitale anglaise, son énergie et sa finesse n'ayant rien à envier aux ancêtres qui l'ont inspiré.



→ Levitation Orchestra, Illusions & Realities, CD Gearbox Records, dist. The Orchad, Double LP £25 / CD £13, sortie le 29 octobre 2021

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