Over The Hills, une renaissance

Le batteur Bruno Tocanne et le bassiste Bernard Santacruz ont rassemblé neuf musiciens pour une recréation à partir des partitions du chef d'œuvre de Carla Bley, "Escalator Over The Hill". Ils réussissent à rendre hommage à l'original tout en proposant une relecture de l'opéra aussi épatante que lorsque nous le découvrîmes en 1971.

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J'avais acheté Escalator Over The Hill en 1971 probablement sur les conseils de François qui travaillait chez Givaudan, magasin de disques le plus pointu de l'époque, situé 201 boulevard Saint-Germain. Grâce à lui j'ai découvert très tôt Harry Partch, le reggae et quantité de compositeurs de jazz. L'enthousiasme fut tel que j'usai les trois disques du coffret jusqu'au fond du sillon. De plus, sur les photos du livret, Carla Bley ressemblait à s'y méprendre à la femme dont j'allais être fou, amours clandestines de mes 20 ans. J'en restais bouleversé. L'opéra, composé avec le soutien déterminant de Michael Mantler, rassemblait tout ce que le jazz, le rock et les musiques du monde pouvaient m'offrir de meilleur. Toutes les pièces de ce puzzle surréaliste d'une originalité renversante s'emboîtaient parfaitement, le livret éclaté de Paul Haines cimentant un ensemble que l'on aurait pu croire hétérogène, mais dont l'unité tenait probablement à l'engagement de tous les participants que Carla Bley avait su réunir. Jack Bruce, Don Cherry, John McLaughlin, Gato Barbieri, Don Preston, Viva, Jeanne Lee, Linda Ronstadt, Paul Jones, Sheila Jordan, Charlie Haden, Roswell Rudd, Karl Berger, Leroy Jenkins, Jimmy Lyons, Howard Johnson, Paul Motian, Enrico Rava, Michael Snow... Excusez du peu ! Si Mantler continua sur sa lancée en composant des pièces monotones d'une rare invention, jamais la belle Carla n'égala ce chef d'œuvre qui amorçait pourtant une carrière pleine de succès. En pleine période de revendications féministes, une femme prenait le pouvoir, chef d'un orchestre de stars. Mais je suis loin d'avoir été le seul subjugué par la musique de la compositrice-arrangeuse.

Over the Hills © OPOSSUMproductions

En 2015 le batteur Bruno Tocanne et le bassiste Bernard Santacruz ont rassemblé neuf musiciens pour une recréation à partir des partitions d'époque. Ils ont réussi à trouver un nouveau son d'ensemble, le leur, sans trahir les intentions originales. Over The Hills ressemble à un concentré de l'opéra, sorte d'oratorio où Antoine Läng incarne toutes les voix, accompagné par le saxophoniste Jean Aussanaire, le clarinettiste Olivier Thémines, les trompettistes Rémi Gaudillat et Fred Roulet, le guitariste Alain Blesing, la pianiste Patrica Mansuy et les deux initiateurs, Tocanne et Santacruz. L'esprit est là, mais la lettre porte le cachet du jour. Les arrangements signés principalement par Gaudillat ou Blesing reproduisent l'enthousiasme qui avait salué cette œuvre maîtresse du XXe siècle. Ce nouvel album s'écoute sans faim, quasiment en boucle tant sa richesse est généreuse et les agapes partageuses.

Over The Hills, IMR, dist. Musea et Les Allumés du Jazz, 15€

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