Quels rapports vous inspirent sexe et musique ?

Nouveau chapitre de La Question publiée à l'origine dans le Journal des Allumés du Jazz. Je pensais provoquer Pierre Bourgeade, Noël Burch, Benoît Delbecq, Marie-Christine Gayffier, Francis Hofstein, Hélène Labarrière, Isabel Lechat, Andrea Parkins, François Raulin en leur demandant "Quels rapports vous inspirent sexe et musique ?"

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Nouveau chapitre de La Question publiée à l'origine dans le n°7 (octobre 2002) du Journal des Allumés du Jazz. Je pensais provoquer Pierre Bourgeade, Noël Burch, Benoît Delbecq, Marie-Christine Gayffier, Francis Hofstein, Hélène Labarrière, Isabel Lechat, Andrea Parkins, François Raulin en leur demandant "Quels rapports vous inspirent sexe et musique ?"

Le jazz est étymologiquement lié au sexe. Alors si l'on est ce qu'on mange joue-t-on comme on baise ? L'œuvre qu'on produit se rapproche-t-elle de la personne qu'on souhaiterait être ?
Les rapports dans le travail sont-ils différents de ceux du groupe social, de la famille ? S'il est urgent et indispensable de changer le monde, inique, cynique, peut-on imaginer que cela soit possible sans le transformer au quotidien, dans la proximité ? La soi-disant liberté des mœurs actuels dans notre civilisation occidentale est-elle un signe de son déclin ? La recherche du bonheur individuel en est-il une autre manifestation ? L'industrialisation de la culture appauvrit-elle les échanges ? Dans quelle perspective fera-t-on l'amour en cas de conflit généralisé ? La censure est-elle en retour de grâce ? Qu'est-ce que la musique vient faire là-dedans ? Seules les questions relèvent les paradoxes et pulvérisent les conventions, engendrant une dynamique révolutionnaire. Pour celle ou celui qui y répond, avec autant de gentillesse que de zèle, peu lui importe la question, seules ses réponses font sens.

Pierre Bourgeade, écrivain
Lorsque le séducteur professionnel, type Gary Cooper, s’apprête à prendre dans ses bras l’héritière rebelle, type Katherine Hepburn, une musique sirupeuse s’élève. Elle n’est souvent fournie que par la bande-son, mais dans les films les mieux élaborés, elle intervient souvent “en situation”, sur un geste approprié du séducteur, qui met discrètement en marche le gramophone.
Dans les publicités de l’époque, le petit-chien fidèle, qui écoute “La Voix de son Maître”, l’oreille collée à l’immense pavillon, symbolise la femme, attentive elle aussi, à cette mélodie reconnaissable entre toutes.
Ce qu’Harpo Marx ne peut réussir à exprimer par ses yeux ou ses mains (quoique ce soit déjà beaucoup...), il le dit par sa harpe. Il n’est donc besoin sexuel si pressant que le délicat instrument ne puisse signifier, au point que, dans le fameux “musical” Fashions (1934), de blanches figurantes, idéalement dénudées et cambrées, sont devenues elles-mêmes des harpes, nous offrant, de la femme, l’image la plus sophistiquée qui ait été donnée. Or, si vue de profil, la femme est une harpe, son dos, vu “de face” n’a-t-il pas la forme épurée du violon, du violoncelle ? Dans un film italien dont je ne retrouve plus le nom, Antonella Lualdi prête ainsi, des épaules aux fesses, son dos parfaitement musical à l’archet de son amant.
Quant à Man Ray, dans une photo célèbre, il dessina directement sur le dos de son modèle les deux ouïes que le luthier découpe dans le bois précieux des instruments afin d’en parfaire la sonorité. L’oreille est au cœur de la vie sexuelle.
Des diverses parties du corps humain, elle est la seule qui soit à la fois l’image du sexe féminin, dont elle reproduit fidèlement les méandres, et du sexe masculin : pour certains linguistes, la racine du mot qui la désigne dans la plupart des langues indo-européennes, est la même que celle qui désigne l’orchidée, fleur ainsi nommée, précisément, à cause de sa ressemblance avec les testicules.
“L’orchite” n’est donc pas, comme le croient de naïves fleuristes, une maladie de l’orchidée, mais une maladie des testicules. Les mêmes jeunes filles ne doutent pas, d’ailleurs, que les “oreillons” sont une inflammation qui s’étend rapidement des oreilles aux testicules et qu’il est imprudent de se rendre à une rave-party ou un concert techno avec un garçon qui pourrait avoir les oreillons.
La nuit, dans le silence, l’oreille posée sur l’oreiller, nous n’entendons plus qu’un seul bruit : celui que fait le sang tapant dans nos veines. Ce n’est pas seulement un bruit : c’est un bruit rythmé. C’est notre lien premier au monde que, du tam-tam archaïque au rock, au rap, à la techno, nous cherchons à maintenir vivace.
Lorsque nous cesserons de percevoir ce rythme, nous aurons cessé d’exister.

Noël Burch, cinéaste et écrivain
Ma foi, ce sont, avec la mode au sens large (le ”look”) les nouveaux opiums du peuple et le peuple est devenu vaste. Il est évident que tout deux ont une belle place dans la vie de chacun, mais aujourd’hui où l’individualisme noie la conscience collective et que l’après-moi-le-déluge nous submerge via l’Amérique, ces exquis plaisirs deviennent une grande partie du problème... Et voilà qui est embêtant pour celles ou ceux qui les aiment tous deux passionnément mais qui lisent aussi Le Monde Diplomatique et voient bien que les fous de l’accumulation aveugle, de la production pour la production etc, etc s’en servent - oh certes “innocemment” - pour oublier que nous allons dans le mur... Ni la qualité des différentes musiques - toutes ont leurs qualités - ni assurément des sexualités nombreuses ne sont en cause, mais c’est la quantité, la saturation. Terrifiant...

Benoît Delbecq, musicien
Une histoire de Toto. Septembre 2001. Réunion de rentrée dans Major Compagnie. C'est Toto, le nouveau D.A. inspiré qui parle: "J'ai eu l'idée en boîte à Punta Cana. Osons produire une compilation MUSIC FOR SEX, double CD à prix spécial été, avec les artistes porteurs du moment, de préférence sous contrat avec nous : un poil de vrai jazz cool (une chanteuse bien sexy, Jojo tu y réfléchis STP), un poil de dance-floor, un poil de transe avec un sample de Johnny Hodges (Jojo, tu t'occupes des droits STP, je crois qu'on les a sur Ellington mais vérifie), le reste des titres c'est l'étude de marché qui dira. On prend Houellebecq pour écrire le livret de pochette (Jojo, tu appelles son agent STP). Livret photo ad hoc. On planifie 150 000 ventes en 8 semaines. Plan média. Vidéo-clip un titre, petit budget, bien hot, montage un peu hasardeux, genre caméra épaule tu vois (Jojo, tu appelles Miss Pik STP) : début avril 2002, on le fait circuler sur le Web comme un truc pirate. On crée une rumeur. Sortie du double CD: Juin 2003. Prix de revient total: 150 000 euros, bénéfice net prévisionnel 220 000 euros. Je vous ai fait un mail ce matin tôt avec le détail du budget. C'est béton. On fonce, patron ?" À part ça, dans "sexe et musique", on peut trouver "exquis", "muse", et bien d'autres mots encore.

Marie-Christine Gayffier, technicienne de surfaces
Pour ce que l'on en sait, le sexe, c'est à dire la reproduction sexuée, serait le moyen expérimenté, un jour déjà ancien, par le vivant (et le plus grand des hasards) pour favoriser plus sûrement la perpétuation de la vie par la diversité ainsi engendrée. Dans nos bagages et au fond de la culotte, le sexe fait partie de ce que l'on appelle l'infrastructure (lourde souvent). Pour être rentable en terme de survie de l'espèce, le sexe doit passer par la moulinette (aïe !) du complexe d’Œdipe (qui a limé les ergots de bien des jeunes coqs) et le tamis de multiples codes sociaux, variables selon les latitudes, qui font du coït le plus bestial une pratique intime harmonieusement intégrée à la vie en société (à quelques bavures près). La musique, elle, est une activité humaine culturelle, un art parfois, obéissant et désobéissant, selon les époques, à un certain nombre de règles périodiquement redéfinies, bref, selon l'indépassable matérialisme dialectique, c'est de la superstructure.
Et comment, nous demandons- nous, circule-t-on de l'infra à la super, et retour (et il faut bien que ça circule, si on ne veut pas cultiver jusqu'à l'orée du 4e âge, un acné réputé juvénile) ? Il y a mille et une façons et la musique peut y aider beaucoup. Par exemple, on est à la cour impériale viennoise à la fin du 19e siècle, on fait tournoyer sa belle robe d'organdi sous les lustres et l'on se retrouve soudain, mariée, dans le lit d'un officier de la garde de Sa Majesté qui monte à l'assaut : c'est la valse.
Ou encore, face à quelques centaines de jeunes filles au bord de l'orgasme, on caresse en transpirant fortement le manche d'une guitare électrique exactement placée à hauteur du sexe, en exécutant de violents mouvements pelviens, jambes écartées et genoux fléchis : et c'est le rock & roll.
Les exemples sont extrêmement nombreux et convaincants : nous avons tous à l'esprit les tambours rituels de Centrafrique, le flamenco des cabarets madrilènes, la transe vaudoue ou, pire, la bourrée poitevine, que ses débordements licencieux ont fortement contribué à faire disparaître de nos campagnes. En bref, la musique est un lubrifiant social mais pas seulement.
Quant au sexe, il a inspiré directement de bien belles pages musicales - que l'on songe seulement à l'admirable Marche Nuptiale de Monsieur Mendelsohn, sans laquelle la célébration de la prostitution bourgeoise qu'est le mariage ne serait qu'une vulgaire saillie.

Francis Hofstein, psychanalyste La Musique n’a pas de sexe. Ni masculin ni féminin. Et elle n’a pas de sexualité. Notes sur le papier, déplacement d’air, agencement de sons, elle est insaisissable, dépourvue de matérialité. Elle n’a de corps que du musicien qui l’exprime, dans toute la gamme de ses sentiments, de ses affects, de sa sensualité, qu’alors elle porte. Mais il n’y a pas de rapport direct entre le corps d’un musicien, son sexe, sa sexualité ou sa couleur, et la musique qu’il invente, prise bien plus dans la culture du musicien, son environnement, son histoire que dans son génome.
C’est à l’écoute, au savoir, à la connaissance que les liens se tissent entre une musique, ses musiciens et ses passionnés, où, pour parler comme Freud, passe la libido, c’est-à-dire ce qui, traversant le corps, pulsions, rythme, érotisme, harmonie.... donne à la musique toute sa force de séduction, ou de répulsion.

Hélène Labarrière, musicienne
Pour moi c’est exactement la même chose. Faire de la musique, c’est comme faire l’amour, tout est possible et c’est chaque fois différent.

Isabel Lechat, lycéenne
Ça me fait penser aux films. Un type distingué ramène une fille chez elle. Il est en costume, elle en robe de soirée. Dans la chambre, il met un 33 tours de musique jazzy, très langoureux. Ils dansent longtemps. Et puis ça devient chaud.

Andrea Parkins, musicienne
Il est vrai que certains musiciens improvisent ou jouent en public dans une sorte d'état de transe qui peut être perçue comme plus profondément reliée au corps qu'à l'esprit. A l'intérieur d'un orchestre ou en communion avec les spectateurs, il peut se présenter un type d'échange éphémère qui dans ce contexte pourrait exprimer une sorte d'énergie de l'extase, mais je ne pense pas que je l'appellerais sexuelle.

François Raulin, musicien
Je m'aperçois que sans clairement me l'être posée, j'y ai répondu progressivement et régulièrement. Quand j'étais petit, j'avais déjà confusément remarqué l'effet qu'avait sur les filles le fait de jouer Il était une fois dans l'ouest à l'harmonica au fond du car qui nous emmenait au ski. Bien que n'étant pas arrivé à mes fins (pourtant modestes à cette époque), je pressentais là tout un potentiel de séduction qui a sûrement influencé mon choix de devenir musicien. Quand j'écoutais Fats Waller pour son swing exubérant et incendiaire, je ne savais pas que les paroles des chansons qu'il interprétait étaient souvent torrides. Du swing à la danse, de la danse au sexe, le pas est franchi. C'est d'ailleurs ce que recherchait la bonne société new-yorkaise quand elle allait s'encanailler dans les dancings de Harlem. La musique noire n'a jamais caché cette fonction rituelle (une parmi d'autres). Elle a toujours su se servir de la charge subversive de sa musique. C'est là une des fonctions universelles de la musique. De la muzak d'ambiance pour lumières tamisées au slow de la dernière chance en passant par la frénésie rythmique des tambours ou de la techno...
Du moment qu'il y a spectacle, il y a voyeurisme et la mise en scène est parfois aussi importante que la musique elle-même. Le rapport physique du musicien à son instrument (saxophoniste, contrebassiste, mouvements ostensiblement baisatoires des guitar-heroes...) mais aussi, l'aura parfois sulfureuse de l'artiste, qu'elle soit fabriquée ou réelle, font venir au concert des gens qui ne viennent pas forcément que pour écouter. Il y a aussi des tas de choses inexplicables dans les deux domaines (qui ne les rapprochent pas pour autant) : que se passe-t-il pendant l'orgasme ? Que se passe passe-t-il quand on improvise et que la magie opère ? Pour mieux comprendre un champ d'activité humaine comme le sexe et la musique, il est recommandé de pratiquer. Bon,alors j'y vais.

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