Le Grand Phylactère

Les dessinateurs humoristiques jouent sur les mots. Ils font passer la douleur en désignant l’objet de leur ressentiment. Les maux sont soulignés à dessein, l’essaim est destiné à démo. Ça pique, ça mord, ça pince, ça tord, ça rince, ça tape, ça va, ça vient. En tracer les contours, invoquant le sens interdit, unique ou giratoire, fait œuvre de salut public, pour peu que la langue soit de bois...

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Les dessinateurs humoristiques jouent sur les mots. Ils font passer la douleur en désignant l’objet de leur ressentiment. Les maux sont soulignés à dessein, l’essaim est destiné à démo. Ça pique, ça mord, ça pince, ça tord, ça rince, ça tape, ça va, ça vient. En tracer les contours, invoquant le sens interdit, unique ou giratoire, fait œuvre de salut public, pour peu que la langue soit de bois, des arbres qu’on abat.

Les dessinateurs humoristiques ne sont pas des saints. Ils font grincer les dents, ils font danser les grains, du sablier de ta peur au tablier de sapeur. La gastronomie vient au secours du tueur poète qui l’aime gribiche ou trop grillée. La fraise ramenée au gras double provoque l’allégresse à plateaux. Pané et frit, dans la poêle qu’on tient dans la main, le free jazz n’autorise que les excès, du poil à gratter au crin du pinceau. Quel dommage de raser celui qu’on a sous les bras s’il donne les sels colorés qui ravivent le ton à l’unilatéral !

Les impatients gribouillent, les rêveurs laissent traîner leur plume, les révoltés la trempent dans le sang, l’assèchent dans les cendres. Tous pourtant transpirent, d’sueur saine, graissant les pages où sont autorisés les abus de langage, avec ou sans légende. Des siècles gravés dans le bois où Victor Hugo fixa son encrier avec du fil de fer.

Les dessinateurs humoristiques parlent des seins en regardant les leurs dans la glace, mais sans tain ne peuvent être les siens, si ce n’est lui c’est donc son frère, pleuvent de douces châtaignes. Ils se retrouvent donc autour d’une table pour savourer l’inceste avec leurs doigts, dégommant, taillant la serpe, recommençant sans cesse, jusqu’à l’épure, la ligne claire ou la torture. Les nôtres agissent en bande, en bande organisée, un pour tous, tous pour un, au refuge des canards, trempant le sucre dans le café et le petit beurre dans le vin rouge. Dans la mare on s’ébroue, en s’aidant de rames de papier, là où c’est si profond qu’il faut prendre le temps pour regagner la plage.

Les dessinateurs humoristiques suscitent avec simplicité. Le contraire d’une association d’idées, un rendez-vous de malfaiteurs. L’esprit mal tourné, la plume acérée, le trait assassin, ils sont vengeurs masqués derrière leurs créatures imaginaires. Elles nous ressemblent tant, Golems à l’encre de Chine, à la mine de plomb, au feutre mou, qu’on les prend pour les vrais et ceux qu’ils raillent passent au rayon des clones, tristes et sinistres comme un conseil de ministres.

Dessinateurs humoristiques, crachez sur nos tombes, dévoilez nos femmes, entretuez nos hommes, rappelez nos enfants, sonnez le glas de cette logorrhée, fouettez la crème, faites des bulles, raturez nos pages, graffitez les chiottes, souillez les nappes, rendez l’impossible au réel et vomissez l’horreur dans un éclat de rire !

Article paru à l'origine dans le numéro 16 du Journal des Allumés du Jazz en juillet 2006.

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