De l'aventurier, du passeur et de l'inventeur, c'est Bernard qui me manque le plus...

Ce duo avec son vieil ami François Tusques fut la dernière apparition de Bernard Vitet en public. Il mourut cinq ans et demi plus tard d'insuffisance respiratoire. Nous avions collaboré quasi quotidiennement pendant trente deux ans. Je n'ai passé autant de temps avec personne d'autre. C'était mon meilleur ami...

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Ce fut la dernière apparition de Bernard Vitet en public. Il mourut cinq ans et demi plus tard d'insuffisance respiratoire. Nous avions collaboré quasi quotidiennement pendant trente deux ans. Je n'ai passé autant de temps avec personne d'autre. C'était mon meilleur ami. Lorsque nous ne passions pas toute la journée à travailler, nous parlions des heures au téléphone, refaisant sans cesse le monde. Je rêverais de lui faire entendre chaque nouvelle pièce, découvrir ce que produisent les nouvelles générations, et discuter avec lui du jeu de massacre que le Capital nous impose. Il braverait le couvre-feu au guidon de son Solex ou de sa Harley. Il était monté en puissance en avançant dans le siècle. Avec mon père, Jean Birgé, et mon maître, Jean-André Fieschi, il forme un triumvirat dont la culture générale permettait toutes les outrances. Cet aventurier, ce passeur et cet inventeur m'ont appris à penser par moi-même. Bernard avait toujours une interprétation différente de la réalité. C'est celui des trois qui me manque le plus...

FRANÇOIS TUSQUES ET BERNARD VITET, DUO PERMUTANT
Article du 2 décembre 2007

Concert très émouvant vendredi soir à Montreuil où François Tusques jouait en duo avec Bernard Vitet dans le cadre des Journées Approxcinématives "Free Jazz / oreille Cinéma / iconophonies déconstructives ". Bernard, qui ne peut plus jouer de trompette à cause de ses problèmes dentaires, avait apporté sa trompette à anche (une trompette piccolo en si bémol aigu à quatre pistons avec un bec de saxophone sopranino) et son Reggy (un synthétiseur à pad sensitif construit il y a trentaine d'années par son cousin). François tissait une trame de notes grapillées s'enchevêtrant avec les sons électroniques. L'osmose était parfaite, y compris lorsqu'ils intervertirent les rôles, Bernard passant au piano et François au Reggy ! François dit que le synthétiseur produit un peu ce qu'il a toujours cherché, un habile équilibre entre l'écrit et l'aléatoire. Les notes rebondissaient dans tous les sens comme le vacarme des oiseaux virevoltant le soir en essaim, assourdissant tintamarre envahissant certains arbres appréciés par les passereaux, pour une musique naviguant entre free jazz et Ligeti.

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Beaucoup d'anciens s'étaient déplacés pour écouter les deux septuagénaires, mais le peu de jeunes gens présents m'appparut angoissant. Je comprends aussi mieux Bernard qui a toujours évité de se retrouver au milieu de ses vieux potes, parce que cela lui "flanquait les moules", les mollusques collés à la proue des navires les empêchant d'avancer. L'âge du public est une question préoccupante. Les musiciens des nouvelles générations s'intéressent-ils si peu à ce qui s'est fait auparavant et à ce qui les a façonnés, souvent malgré eux ? Le concert de vendredi montrait une approche électro tout à fait originale et juvénile qui tranchait avec le tout venant à la mode.

Hier, nous assistâmes à la projection de trois films parmi la somptueuse programmation de Patrice Caillet : Archie Shepp au Panifrican Festival d'Alger avec Alan Silva qui jouait également ce soir, Sunny Murray, Clifford Thornton et Grachan Moncur III, filmés par Théo Robichet en 1971 rappelait l'enracinement du jazz en Afrique et le combat des Black Panthers, ''Don Cherry'', le film de 1967 de Jean-Noël Delamarre, Nathalie Perrey, Philippe Gras et Horace, mettait en scène la face "Peace and Love" de l'époque, et le film sur Un Drame Musical Instantané tourné en 1983 par Emmanuelle K pour la chaîne de télévision pirate Antène 1 montrait la liberté qui soufflait encore alors sur la création...

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