Morris Engel & Ruth Orkin, œuvres complètes

Rassemblés dans un coffret Blu-Ray, les fictions documentaires de Morris Engel & Ruth Orkin dessinent un portrait passionnant du New York des années 50 et de l'enfance face au monde adulte. "Le petit fugitif" inspirera John Cassavetes et toute la Nouvelle Vague. "Lovers and Lollipops" et "Weddings and Babies" sont du même acabit...

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Il y a sept ans, je chroniquai un "magnifique album bilingue de photographies, intitulé Outside, reprenant les images-clés du parcours photographique et cinématographique du couple Ruth Orkin & Morris Engel. Stefan Cornic y montrait l'influence de la street photography sur le cinéma. Tout au long des 214 pages grand format s'affichent les rues de New York, témoignage vivant d'une époque révolue. Les photographies du couple expriment une grande tendresse pour leurs modèles, personnages d'un monde en transition où les incertitudes se lisent sur les visages."

Je n'avais encore pu admiré que Le petit fugitif (1953), film emblématique du couple et leur premier long métrage, et j'attendais évidemment de voir leurs autres films, Lovers and Lollipops (1956), Weddings and Babies (1960) et I Need a Ride to California (1968). Or l'éditeur Carlotta récidive en les proposant tous dans un coffret Blu-Ray formidable, d'autant qu'il est agrémenté de bonus de choix, quatre courts métrages, des home movies, trois publicités de commande et deux documentaires de Mary Engel, l'un sur son père cinéaste, l'autre sur sa mère photographe.

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"En 1953 un couple de photographes américains, Morris Engel et Ruth Orkin, rêve d'appliquer leurs méthodes de reportage à un tournage cinématographique de fiction. Pour ce faire, Engel commande à Charlie Woodruff une petite caméra 35mm discrète pour filmer sans être remarqué. Les passants deviennent les figurants involontaires et documentaires d'une histoire jouée par des comédiens amateurs. Engel et Orkin ont toujours aimé photographié des enfants. Little Fugitive (Le petit fugitif), également cosigné avec le scénariste Raymond Abrashkin dit Ray Ashley, conte l'aventure d'un garçon de sept ans errant seul tout un week-end à Cosney Island, parc d'attractions mythique au sud-ouest de Brooklyn. Sa fugue est le fruit d'un mauvais tour de son grand frère qui tente de le retrouver au milieu des manèges et sur la plage avant le retour de leur mère. Le système d'accroche de la caméra, préfigurant la steadicam, évite l'utilisation du pied et donne au tournage une fluidité qui inspirera John Cassavetes pour Shadows. Stanley Kubrick et Jean-Luc Godard essaieront sans succès d'acquérir l'objet, et François Truffaut déclarera que la Nouvelle vague n'aurait jamais eu lieu si Morris Engel ne leur avait pas montré la voie... De même que l'invention des tubes en plomb bouleversa l'histoire de la peinture en permettant de sortir peindre sur nature, la technique d'Engel révolutionna le cinéma indépendant des deux côtés de l'Atlantique. Le son était enregistré séparément. Avec On The Bowery de Lionel Rogosin qui a de nombreux points communs, Little Fugitive est le plus extraordinaire témoignage de la vie new-yorkaise des années 50."

Le petit fugitif - Bande annonce © Digital Ciné


Lovers and Lollipops et Weddings and Babies sont du même acabit. En fictionnalisant la vie quotidienne new yorkaise, Morris Engel, qui cosigne le premier avec son épouse, dresse un portrait de New York incroyablement vivant. L'équivalent photographique parisien serait Robert Doisneau, son contemporain. Engel en profite pour relever des questions de son époque : une mère célibataire (elle est veuve) rencontre un nouvel homme sous le regard de sa fille de sept ans, une femme aspire à se marier avec un photographe préoccupé par son désir professionnel. Comme dans les photos de Ruth Orkin, l'enfance est centrale dans toute l'œuvre du couple. L'un comme l'autre cherche à capter le doute, l'effronterie, la tendresse et la joie des petits. Dans Weddings and Babies, Larry est spécialisé dans les mariages et les naissances ! Partout les enfants cherchent à se faire une place dans le monde des adultes qui leur échappe forcément, et leurs aînés oublient ce qu'ils ont été, trop obnubilés par les vicissitudes de la vie auxquelles ils sont confrontés.

Je suis moins convaincu par I Need a Ride to California, le film d'Engel sur les hippies. La révolution Peace and Love échappe au cinéaste quinquagénaire qui reste très superficiel à suivre une jeune californienne à New York en 1968 aux prises avec ses rêves d'amour. J'avais quinze ans alors, jeune Parisien découvrant le Flower Power dans cette même ville et sur la côte ouest. Mon roman USA 1968 deux enfants relate ce road trip initiatique qui me fit grimper comme une flèche dans le monde des adultes sans ne jamais perdre l'innocence que j'espère toujours préserver. La couleur n'apporte pas grand chose au film non plus à ce maître du noir et blanc. C'est dans les bonus que je retrouve Morris Engel et Ruth Orkin, sociologues de l'image. Contrairement aux deux premiers longs métrages filmés muets et dont la post-synchronisation leur confère un style particulier, les suivants sont tournés sonores avec une petite caméra portable, extrêmement rare pour l'époque.

→ Morris Engel & Ruth Orkin, Outside (œuvres complètes), coffret Blu-Ray Carlotta, 40€
Le petit fugitif et I Need a Ride to California sont également proposés en DVD séparés (20€ ch.). Le petit fugitif, Lovers and Lollipops et Weddings and Babies existent ensemble en Coffret 3 DVD (30€).

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