De l'influence du jazz sur nos vies

La collection Esthétique(s) Jazz rassemble de nombreux contributeurs sous la direction de Sylvie Chalaye et Pierre Letessier. Elle évoque l'influence du jazz sur les autres arts et la vie en général : Écriture et improvisation, Rires de jazz, Dessiner jazz, AnimalJazz Machine, Agir jazz !

jazz
Suite à ma récente participation à une table ronde à distance, organisée à l'Université de Saint-Étienne par Pierre Fargeton et Yannick Séité, avec des musiciens qui écrivent sur le jazz, j'eus la joie de recevoir les cinq volumes de Esthétique(s) Jazz publiés par les Éditions Passage(s). Cette collection, qui rassemble de nombreux contributeurs sous la direction de Sylvie Chalaye et Pierre Letessier, évoque l'influence du jazz sur les autres arts et la vie en général.

Dans l'ordre de parution depuis 2016, à raison d'un ouvrage par an, Écriture et improvisation. Le modèle jazz ? interroge une pratique qui est un mode de vie plutôt qu'un style. Son influence sur le cinéma expérimental, l'art dramatique ou le numérique est indéniable. Dans un autre domaine, je pensais aux répercussions de la pensée de John Cage qui a plus compté pour nombre d'artistes et de philosophes que sa musique sur les compositeurs. Il en va de même du jazz. En France on a même fini par nommer ainsi des musiques qui n'ont plus rien à voir avec la culture afro-américaine, mais dont le cousinage est évident, par l'importance de l'improvisation individuelle et collective. On pourrait aussi affirmer que toute bonne musique swingue, qu'elle fasse danser le corps ou les méninges. J'ai toujours eu un faible pour la direction d'Arturo Toscanini et j'étais heureux que Pierre Letessier évoque Hellzapoppin, un de mes films préférés, pas seulement pour la séquence géniale de Lindy-Hop.

Rires de jazz interroge le racisme du blackface, qu'il se moque des manières des "nègres" ou que les Noirs d'Amérique s'y complaisent pour soulager leur très lourd fardeau. Sylvie Chalaye évoque le clown Chocolat, Raphaëlle Tchamitchian souligne le "retour du refoulé", Thomas Horeau retrouve celui de Charles Mingus, Frédéric Vinot rappelle qu'il n'y a pas de scat triste, etc. Se démarquant du blues qui l'a engendré, le jazz respire une fabuleuse joie communicative...

Dans Dessiner jazz Sylvie Chalaye suit la silhouette comme principe esthétique du jazz, Pierre Sauvanet ou Rosaria Ruffini la bande dessinée, Francis Hofstein les affiches, et là encore je suis tout content de trouver une étude de Jean-François Pitet sur le cas Cab Calloway qui est un des rares musiciens qui me fassent encore danser ! Le cinéma d'animation n'est pas en reste, grâce à Jérôme Rossi, Blodwenn Mauffret, Gilles Mouëllic, de Disney aux Triplettes de Belleville en passant par Norman McLaren et Albert Pierru. Et combien de dessinateurs ont laissé guider leur bras tandis qu'ils se livraient sur scène à leur art ?

J'en étais au début de Animal Jazz Machine lorsque j'ai décidé de chroniquer l'ensemble avoir d'en avoir terminé la lecture. Ce grand écart entre la machine et l'animal semble paradoxal. Le train traverse pourtant des paysages remplis d'oiseaux. Un immense bestiaire envahit les dessins animés. Le chat tire son épingle du jeu. Edgard Varèse comparait d'ailleurs l'orchestre symphonique à un éléphant hydropique et le big band de jazz à un tigre. Aujourd'hui, nous avons appris à faire swinguer aussi les machines...

J'ignore à quoi ressembleront les prochains volumes, les sujets ne manquent pas (polar, cinéma, drogue, ségrégation toujours à l'œuvre, individu et collectif, influence sur d'autres formes musicales, sexe, spoken word, danse, récupération mercantile par les blancs, etc.), mais dores et déjà Agir Jazz est indispensable par sa dimension politique. Le jazz fut d'abord un geste de résistance contre le racisme et l'esclavage. J'écris d'abord en espérant toujours, tel le free jazz lié au mouvement des Black Panthers dans les années 60. La révolte de Mingus, Roach, LeRoi Jones ou Shepp répond au marronnage et aux peintures de Basquiat, évasions indispensables, à la vie, à la mort. Langston Hugues, Dizzy Gillespie et la Beat Generation sont sous la plume de Mathieu Perrot, tandis que Dorgelès Houessou décortique À New York de Léopold Sédar Senghor. Des townships de Johannesburg à la prison d'Attica, du concert party africain détournant le Blackface Ministrel Show au SAMO, Tribute to Basquiat du franco-ivoirien Koffi Kwahulé, la révolte gronde, elle éclabousse le monde de ses fulgurances. C'est le fil conducteur de cette collection absolument passionnante, dans ses grandes lignes et ses petites histoires. Elle montre l'influence capitale du jazz, comment une culture se transforme et envahit les autres parce qu'elle porte du sens, dans sa forme, mais aussi dans la résistance et la rage qu'elle exprime, celles d'un peuple, d'un individu, de tous les opprimés du monde entier...

→ Collection Esthétique(s) Jazz, Ed. Passage(s), chaque volume 12€

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