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Hasard du temps, réaction en chaîne, actualité radioactive nous survivant... C'était hier. C'est aujourd'hui. C'est forcément demain... Hier soir Amandine Casadamont vernit son vinyle Retour Possible avec une performance à l'Espace Oppidum sur des images de Claire Olivès. Le matin-même le postier avait apporté le livre-disque Saturnium d'Antonin-Tri Hoang avec la photographe SMITH chez Actes-Sud. L'une et les autres crépitent, inspirés par la radioactivité menaçante. Rapprocher les deux est une évidence, d'autant qu'ils me rappellent la pièce Tchernobyl que j'enregistrai live en juin 2002 en y mixant un adagio composé avec Bernard Vitet huit ans plus tôt.

Amandine Casadamont est passée pour la troisième année en zone interdite à Fukushima. Elle en a rapporté les sons qui composent son Retour possible. Faut-il le croire ? Les rues vides suggèrent que ce n'est pas vraiment souhaitable. La face A, minimaliste, nous laisse d'ailleurs sans voix. Celle de l'auteure intervient sur la seconde, inventoriant l'horreur en commençant chaque phrase par "il semblerait". Parce qu'on ne voit rien. On ne sent rien. C'est un chantier où l'atmosphère est le seul air que l'on puisse fredonner. Les nouvelles sont mauvaises. Si mauvaises qu'on semblerait avoir glissé dans une science-fiction dystopique. Sauf que c'est là. Maintenant et pour longtemps.

Dotés du généreux Prix Swiss Life à 4 mains, Antonin-Tri Hoang et SMITH ont imaginé un conte musical et photographique où Marie Curie aurait découvert un nouvel élément chimique "capable de courber le temps", irradiant les images et les sons au delà de l'imaginable. Comme chez Casadamont, la composition musicale est dramatique, sorte de Hörspiel (évocation radiophonique) où la frontière entre documentaire et fiction n'importe plus. Leur Saturnium tient plus des fantaisies d'Orson Welles ou Joan Fontcuberta. À côté des portraits censés s'effacer avec le temps, on peut lire de faux manuscrits, l'article d'une revue scientifique, entendre la visite du puits où furent découverts 2 mg de la substance qui bouleverse les rapports de causalité. La musique suit cette logique impossible. Drônes et pointillisme de synthèse partagent la vedette à un trio anches-guitare-batterie avec la même délicatesse que celle du Retour possible. C'est la première fois que Hoang passe au synthétiseur, une machine qu'il s'est assemblée sur mesures, bloc par bloc. Ses sons analogiques ont une qualité acoustique qui me plaît inévitablement. Au Palais de Tokyo dans le cadre de l'exposition Le rêve des formes, ils sont spatialisés sur seize haut-parleurs, mais on ne fait que passer. L'ouvrage permet de rester.

Sur le plastique de Casadamont est imprimé un câble électrique prélevé sur la même île que la couverture de mon propre album. Mais Tchernobyl diffuse un sombre romantisme, souvenir des cent mille vies sacrifiées pour en sauver vingt millions alors que Fukushima reste une poudrière bien plus dangereuse. Quant au saturnium, il laisse entrevoir ces aller et retours dont l'art a le secret, mille-feuilles quantique rempli d'énigmes où les plis du temps finissent par répéter une histoire d'éternité.

→ Amandine Casadamont, Retour possible, vinyle 45 tours 30 cm, Sound Art 01, édition limitée à 100 exemplaires, 40 et 50 € (disponible au 30 rue de Picardie jusqu'à dimanche)
→ Antonin-Tri Hoang & SMITH, Saturnium, livre et CD, ed. Actes-Sud, dist. Harmonia Mundi, sortie le 6 septembre 2017, 16,64€
→ Jean-Jacques Birgé & Bernard Vitet, Tchernobyl, sur CD Établissement d'un ciel d'alternance, GRRR 2026, dist. Orkhêstra, 15€

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