Le son sur l'image (13) - Au cirque avec Seurat 2.5

Un épisode nettement plus court que les précédents de ce texte inédit de 2005 qui conte mon entrée explicite dans le monde du design sonore en 1995...

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Au cirque avec Seurat

Lorsqu’après la sonorisation de l’exposition-spectacle Il était une fois la fête foraine à La Grande Halle de La Villette en 1994, Pierre Lavoie, directeur de la société Hyptique, me propose de réaliser celle du CD-Rom Au cirque avec Seurat, je bondis de joie. J’ai toujours aimé les gadgets, les machines qui font du bruit et de la lumière. Je programme mes synthétiseurs depuis 1973 et je suis un fan de tout ce qui rend Jules Verne toujours plus contemporain. En découvrant le CD-Rom Puppet Motel de Laurie Anderson et Hsin-chien Huang, j’avais constaté qu’il était possible de fabriquer des objets martiens avec ces galettes. L’univers de Laurie Anderson, composé de téléphones, fax, répondeurs et autres machines communicantes, correspondait remarquablement à ce nouveau moyen d’expression technologique. La souris disparaissait de l’écran, rien n’était expliqué, il fallait se promener parmi les multiples écrans interactifs qui s’ouvraient sur le monde magique de cette artiste protéiforme depuis longtemps fascinée par le multimédia (Son film Home of the Brave est une belle réussite d’intégration des nouvelles technologies à un spectacle vivant, DVD Warner).

À mon retour de vacances, je trouve donc un message de Pierre Lavoie me proposant de nous rencontrer pour envisager une collaboration sur le CD-Rom Au cirque avec Seurat. À une époque où celui sur le Louvre était pratiquement l’unique référence, je me demande bien comment faire pour un unique tableau. Je ne connaissais pas grand chose à Seurat mais je trouve un site internet américain dédié au peintre, avec l’intégralité de ses toiles, chacune commentée, et ses théories autographes sur la couleur. J’arrive donc bien armé au rendez-vous. Je continue cette pratique inquisitrice chaque fois que je vais avoir affaire à un nouvel interlocuteur. C’est ainsi que j’en appris de belles sur ma future compagne avant notre premier rendez-vous ! J’avais donc déjà réfléchi à tout ce qui m’énervait dans les CD-Roms que j’avais jusqu’ici consultés. J’ai ainsi souvent été amené à faire les choses parce que je ne trouvais pas mon bonheur dans la production actuelle. C’est une occasion inespérée. Pour Seurat, je peux expérimenter là où mes réflexions m’ont mené, d’abord avec l’aide de Pierre Lavoie, puis avec Antoine Schmitt, très vite engagé comme directeur technique.

Je comprends qu’il faut multiplier les sons pour une même action afin d’humaniser le système. Dans la même logique, le sommaire abrite un juke-box avec plusieurs morceaux qui jouent l’un ou l’autre en aléatoire chaque fois qu’on y retourne. Il est à signaler que le système du leitmotiv, inauguré par Richard Wagner et en usage dans le cinématographe, ne convient absolument pas aux médias interactifs. Toute reprise ou variation donne l’impression de faire du sur-place, pire, de revenir en arrière et de ressasser. Mon travail consiste, si on repasse par une scène déjà explorée, à donner l’impression que le temps s’est écoulé depuis la dernière visite.
Au cirque, il n’y a pas de temps mort : toute action doit appartenir à une continuité musicale qui ne brise jamais l’imaginaire du joueur. Une technologie trop apparente produit des ralentissements qui le font sombrer dans les affres de l’impatience. Ainsi, le temps de chargement d’une nouvelle scène est ici accompagné par une introduction sonore précédant l’ambiance musicale de la scène à venir, son congé en devenant la coda.
Avec mon camarade Bernard Vitet, nous n’avons jamais composé autant de musique que pour ce CD-Rom, cinquante thèmes différents !
Pour les séquences de la ligne courbe, de la ligne droite et du Clown, nous faisons venir de Londres le saxophoniste soprano Lol Coxhill qui a exactement le son désiré, humour tendre et modernité nostalgique (À l'enterrement de Lol en 2012 sera joué le thème principal). Nous mélangeons de nombreux instruments réels (trompette, violon alto, percussion…) à notre orchestre virtuel pour le rendre plus vivant. Pour la scène de l’Écuyère, j’utilise un reportage réalisé au Haras de Blois plusieurs années auparavant…

Il y avait à cette époque des éditeurs qui croyaient en ce support et les budgets étaient plus confortables qu’aujourd’hui (Au cirque avec Seurat, ed. Réunion des Musées Nationaux / Gallimard Jeunesse / France Telecom Multimédia. Réédité sous le titre L’art en jouant). Il est devenu très difficile de se laisser aller aux risques et délices du forfait qui permet de travailler avec l’attention que mérite ce genre d’ouvrages. Comment travailler consciencieusement lorsque le client vous demande de bâcler (sic) ?

Précédents articles :
Fruits de saison : La liberté de l’autodidacte / Déjà un siècle / Transmettre
I. Une histoire de l’audiovisuel : Hémiplégie / Avant le cinématographe / Invention du muet / Régression du parlant / La partition sonore
II. Design sonore : La technique pour pouvoir l’oublier / Discours de la méthode / La charte sonore / Expositions-spectacles

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