Les allusions perdues

C'est, somme toute, logique dans un journal extime d'envoyer des bouteilles à la mer ou un pigeon voyageur capable de traverser le pays jusqu'à la frontière. Ce n'est plus alors qu'une question de météo. Secrètement je glisse de temps en temps une confession sous la forme d'une allusion ou d'une allégorie que seule la personne concernée saura déchiffrer...

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Depuis 13 ans à écrire quotidiennement dans cette colonne je cherche toujours à insuffler des éléments personnels dans mes articles universels et, réciproquement, à digresser largement dans mes billets les plus intimes. Je glisse ça et là des remarques politiques ou philosophiques et j'essaie d'être le plus sincère possible dans tout ce que j'aborde, en choisissant des sujets qui sont peu, pas ou pas encore, abordés dans la presse. Je me suis également fixé d'évoquer ce que j'aime et d'éviter d'éreinter ce qui me déplaît pour ne blesser personne, en particulier les artistes dont je fais partie, ce qui rend ma position forcément délicate. Il m'est arrivé de déroger à cette règle, mais c'était presque toujours en prenant le pied contraire de ce qui se dit sur un personnage suffisamment célèbre pour qu'il se fiche de ma critique acerbe, ou encore sur un sujet trop consensuel. Je n'écris ici jamais sur commande, préférant laisser l'inspiration me dicter mes mots. Cela doit venir naturellement pour que mes deux index se mettent à danser sur le clavier, et il y a miraculeusement chaque jour un sujet qui vient me titiller pour que jamais je n'ai manqué un rendez-vous avec vous. Les 4000 articles de ce blog sont devenus pour moi une mémoire, une petite encyclopédie de mon passage sur cette planète, à laquelle je me réfère souvent car mon disque dur interne est limité, comme tout le monde, et j'oublie volontairement tout ce que je produis pour être capable d'aborder chaque nouveau projet l'esprit libre.

Or il y a une chose que je n'ai jamais révélée, même si quelques uns s'en seront doutés. Secrètement je glisse de temps en temps une confession sous la forme d'une allusion ou d'une allégorie que seule la personne concernée saura déchiffrer. C'est, somme toute, logique dans un journal extime d'envoyer des bouteilles à la mer ou un pigeon voyageur capable de traverser le pays jusqu'à la frontière. Ce n'est plus alors qu'une question de météo. Les récents chamboulements de ma vie auront ainsi susciter quelques articles qui furent compris à différents niveaux selon le degré d'intimité que j'entretiens avec mes lecteurs. Certains ou certaines ont cru que j'étais souffrant. La souffrance est un domaine suffisamment large pour être inévitable. Mais je les rassure, je suis très rarement malade, du moins gravement, et aucune dépression ne saurait m'accabler au delà de quelques heures ou quelques jours ! Je m'en suis expliqué récemment. Après analyse de tous les marqueurs (cela se pratique par exemple en Belgique), mon homéopathe m'a certifié que mes gènes ont choisi un véhicule tous terrains, même s'ils m'en font voir de toutes les couleurs. Il est aussi possible que ce blog fasse office de thérapie. Chaque matin, le fait d'avoir publié un article entre minuit et l'aube revient à amorcer la pompe et, après quelques heures de sommeil, je peux me mettre au travail aussitôt levé. Au fil des années, tout au long de ces lignes comme dans mes chansons, il m'est donc arrivé d'exprimer mon courroux, une déception, mes espérances, un sourire, un crush, un mouvement de tendresse, une larme, mon désir, sans oser en dire plus pour ne gêner personne à commencer par moi-même, incapable de contenir mes émotions. J'ai vaincu ainsi ma timidité initiale en montant sur scène ou en chaire, assumant une position extravertie, capable de confessions impudiques ou distribuant généreusement à mon tour ce qui me fut transmis ou que j'ai découvert en marchant.

Les allusions perdues ne le sont pas pour tout le monde, et chacun, chacune, peut se faire son propre cinéma en tentant de deviner ce qui se cache derrière chaque phrase que je rédige, car si, comme l'écrivait Jean Cocteau, "certains s'amusent sans arrière-pensée", mes récits son toujours gigognes, semblables à des poupées russes. Toute mon œuvre est construite sur la multiplicité des interprétations. Elles sont toutes vraies car, comme le proclamait à son tour Jean-Luc Godard, "ce qui est important ce n'est pas le message, mais le regard." Pourtant, en écrivant, je pense parfois à une personne en particulier, un fantôme, un rêve, une tribu, un ami, à l'amour et à la vie qui s'écoule et dont on peut changer le cours souvent par quelques mots, pour commencer...

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