Le Rouge aussi est de saison

L'exposition Rouge au Grand Palais, ce n'est pas la prise du Palais d'Hiver par les Gilets Jaunes malgré la proximité des Champs Élysées, mais l'exposition de la R.M.N. tombe à pic en ce printemps de révolte pour que nous nous posions encore et encore les questions sur l'utopie et la réaction qui s'en suit, sur le pouvoir et l'entropie...

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L'exposition Rouge au Grand Palais, ce n'est pas la prise du Palais d'Hiver par les Gilets Jaunes malgré la proximité des Champs Élysées, mais l'exposition de la R.M.N. tombe à pic en ce printemps de révolte pour que nous nous posions encore et encore les questions qui nous tarabustent sur le renversement des pouvoirs injustes qui abusent de la force pour enrichir aujourd'hui comme hier une oligarchie arrogante prête à toutes les outrances, et sur les dérives que le pouvoir a de tous temps engendrées, sur les œuvres que les mouvements de l'Histoire suscitent, sur nos utopies et le moyen de les rendre belles et réelles. Tout cynisme est donc exclu de ces réflexions !

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Les visions des artistes ont le mérite de sublimer le quotidien par une transposition poétique que l'on peut qualifier dans le meilleur des cas de révolutionnaire. C'est ainsi que ceux de la Russie de 1917 l'entendirent en cherchant à participer à la construction d'un nouveau monde qui s'affranchisse de l'ordre bourgeois, tant sur le fond que dans la forme. Les constructivistes abandonnèrent la peinture au profit du design, du graphisme, de l'architecture, du photo-montage ou du cinéma.

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Or aujourd'hui comme hier les tentatives de révolutionner les méthodes d'expression, que ce soit par des gestes artistiques ou la manière d'envisager de nouvelles manières de lutter, sont chaque fois abandonnées par les politiques au profit de recettes éculées qui ne fonctionnent plus, sensées être mieux assimilées par les masses laborieuses. L'idée des ronds-points et des Actes de chaque samedi ne vient d'ailleurs d'aucun parti ni syndicat. Culturellement hélas ça ne suit pas. Les goûts de la majorité des journalistes dits de gauche vont vers des produits de grande consommation livrés déjà mâchés par l'industrie étatsunienne, et je ne parle pas de ceux de nos dirigeants plus préoccupés par l'économie et le profit que par le bien-être de leurs concitoyens, à savoir l'éducation sans laquelle la démocratie est un jeu de dupes.

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Qu'apprenons-nous de l'Histoire ? Les premiers temps de la Révolution d'Octobre accouchèrent d'un foisonnement de créations artistiques inventives et d'idées généreuses, rapidement contrées par de nouveaux conservateurs, qui en fait n'avaient rien de nouveau puisqu'ils défendaient leur pré carré. Lénine ne s'était aperçu du monstre qu'il avait engendré que sur son lit de mort et Trotsky s'était déjà commis à Krondstadt. Ceux qui rêvaient sincèrement du communisme, idéologie formidable tant qu'elle n'est pas dévoyée, se heurtèrent à la réaction du réalisme socialiste. Le révisionnisme des staliniens tenta même d'effacer les plus ambitieux...

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L'exposition Rouge a le mérite de présenter des œuvres des différentes périodes de 1917 à 1953, pour la plupart jamais montrées à Paris. J'aurais aimé comparer avec Paris-Moscou présentée au Centre Pompidou il y a exactement quarante ans, mais j'ai laissé son catalogue et ma mémoire derrière moi. De son Pur rouge de 1921 au Plongeon de 1934 Alexandre Rodtchenko est passé de l'abstraction radicale aux jeunes gens pleins d'allant sportif vantant les mérites du socialisme alors que les purges viennent de commencer. Qu'est-il resté des utopies scénographiques de Vsevolod Meyerhold après sa mort en prison en 1940 ? Est-ce l'histoire des illusions perdues ou ne faut-il jamais baisser les bras pour ne pas renier nos idéaux de jeunesse et mourir à petit feu ?

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L'étonnante aventure de l'art est son pouvoir à tout sublimer. Le graphisme rouge et noir a marqué son époque, les photo-montages ont initié de nouvelles expressions, le cinéma documentaire est devenu inventif, les lignes droites ont modelé l'architecture tandis que le réalisme renouait avec les courbes des corps... Des extraits de films de S.M. Eisentein, Dziga Vertov et beaucoup d'autres cinéastes sont projetés ici et là. L'inventeur du Ciné-Œil et du Laboratoire de l'Ouïe avait tourné le premier journal filmé, développant les films entre deux étapes et les projetant au fur et à mesure que le train avançait. Cette participation à la vie quotidienne était un des axes privilégiés des artistes engagés dans la Révolution.

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Sur les deux étages du Grand Palais vous rencontrerez Alexandre Deïnika, Vassili Kouptsov, Gustav Klucis, Alexandre Labas, Ivan Leonidov, Vladimir Maïakovski, Ousto Moumine, Alexeï Pakhomlov, Youri Pimenov, Mikhaïl Prekhner, Georgui Roublev, Alexandre Samokhvalov, Vladimir Tatline et bien d'autres artisans de cette grande époque... Comme toujours, la musique est hélas la grande oubliée du panorama de l'art. Sa reconnaissance est chaque fois en retard de plusieurs décennies sur les arts plastiques.

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La scénographie de l'exposition était attendue. Elle fonctionne. Même la boutique est aux couleurs de la Révolution bolchévik ! J'en ai profité pour acquérir la nouvelle version des écrits de Vertov récemment parue aux Presses du réel sous le titre Le ciné-oeil de la révolution : Écrits sur le cinéma.

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Je n'ai évidemment pas encore eu le temps de lire l'épais catalogue dirigé par Nicolas Liucci-Goutnikov et dont j'ignore la plupart des intervenants si ce n'est Jacques Rancière, mais l'objet mérite que je m'y plonge studieusement après cette visite très riche et passionnante, particulièrement pour moi qui travaille sur deux gros projets, l'un en Roumanie évoquant une utopie ayant tragiquement tourné à la dystopie, l'autre en Suisse inventant une fiction utopique après catastrophe planétaire en s'appuyant sur les merveilles du passé pour se reconstruire et renaître sous un ciel plus clément.
Au delà des œuvres exposées qui auront résisté à tous les volte-face de l'Histoire, Rouge interroge sans répondre, comment une idée aussi belle tourna au cauchemar...

→ Exposition Rouge, art et utopie au pays des soviets, au Grand Palais à Paris jusqu'au 1er juillet 2019

Œuvres photographiées dans le cadre de l'exposition : Table de Rodtchenko pour jeu d'échecs pour le club ouvrier du pavillon de l'URSS à l'Exposition des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925 / Reconstitution du dispositif scénique réalisé d'après les plans de Liuobov Popova pour Le cocu magnifique de Crommelynck mis en scène par Meyerhold en 1922 (gouache, bois, métal. Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Le secours rouge international de Heinrich Vogeler (huile sur toile, 1924, Musée central d'état d'histoire contemporaine de Russie) et Vue de la première exposition internationale d'artistes allemands à Saratov en 1924-25 par A.V. Leontyev et V.V. Leontyev, Musée national d'art Radichtchev) / Les dix ans de la République Socialiste Soviétique d'Ouzbékistan, graphisme de Rodtchenko et Varvara Stepanova (exemplaire biffé par Rodtchenko, Moscou, Ogiz-Izogiz, 1935, coll. particulière) / Reconstitution par N. Koustov, Théâtre d'État Meyerhold de Moscou, de la maquette de Je veux un enfant ! de S. Tetrakov par El Lissitzky mis en scène de Meyerhold non réalisée en 1928 (bois, tissu, métal, verre organique, Musée d'État du Théâtre Bakhrouchine de Moscou, 1967) / Projets d'illustrations de Rodtchenko pour la première édition du poèmes de Vladimir Maïakovski À propos de ça (Pro èto) (Musée d'État Maïakovski) / Ouvrières de choc, renforcez les équipes de choc, maîtrisez la technique, augmentez le nombre de cadres de spécialistes prolétariens de Valentina Koulaguina (chromolithograhie, Moscou Ogiz-Izogiz, 1931, Bibliothèque nationale russe) / Sur le chantier de construction de nouveaux ateliers d'Alexandre Deïnika (huile sur toile, Moscou, 1926, Galerie nationale Tretiakov) / L'URSS est la brigade de choc du prolétariat mondial de Gustav Klucis (impression typographique sur papier, 1931, Musée national des arts de Lettonie)

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