Le son sur l'image (28) - L'auteur multimédia 4.1

En composant mes premiers travaux interactifs, je comprends que je viens d’allier ce qui me plaisait le plus dans mes précédentes activités : fabriquer un objet démocratique, fignolé aux petits oignons, et pouvant se renouveler à chaque lecture ! Lorsque vous insérez un disque dans le lecteur il vous en propose une interprétation chaque fois différente...

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IV L’auteur multimédia

J’ai souvent raconté que j’avais tant de casquettes ou tant de visières à ma casquette qu’on dirait un chapeau : auteur-compositeur-interprète, designer sonore, cinéaste, auteur multimédia, directeur artistique, producteur, journaliste (et romancier, depuis) j’accumule les fonctions et les responsabilités en fonction des besoins et des désirs. Le multimédia réunit tous les moyens d’expression audiovisuels auxquels il ajoute l’interactivité. En réalité, c’est surtout le métier de programmeur, on dit aussi développeur, qui permet d’effectuer ce passage vers les technologies dites nouvelles. Le développeur fabrique le moteur regroupant et activant tous les médias, graphiques et sonores. Si j’ai toujours programmé mes synthétiseurs, je n’ai mis que très peu les mains dans le code informatique. Mes camarades ingénieurs sont trop zélés pour que je m’y plonge. Il est important de ne pas tout savoir faire. Si on n’a rien à demander, personne ne vous demande rien non plus. L’échange est une composante de la vie en communauté. Le partage exerce une dynamique essentielle dans ces œuvres complexes et le collectif est pour moi un modèle de vie.

Jean-Jacques Birgé, artiste multimedia (1999) © Jean-Jacques Birgé
La quadrature du cercle

Dès mes premiers contacts avec un instrument de musique, le concept d’improvisation me plût sans même que je sache de quoi il s’agissait ni que j’aurais pu faire autrement. J’avais traversé l’adolescence en passant mon temps à inventer des jeux de société et à jouer à l’apprenti-illusioniste. Je m’exerçais des heures devant le grand miroir du salon, tours de cartes et aiguilles traversant mes joues. Ma pratique de la magie m’apprit d’une part à emberlificoter l’assistance avec mon bagout, et d’autre part à ne jamais recommencer deux fois de suite le même tour. Ayant finalement traversé le miroir après les événements de mai 1968, j’enregistrai quotidiennement toutes les compositions instantanées que nous produisions avec une facilité que seule la conversation à bâtons rompus avec une paire d’amis procure. J’écris nous, tant la musique était alors encore une entreprise collective, voire collectiviste. Dès 1969, je partageais les plaisirs sonores avec mes camarades de jeu, aussi ai-je du mal à comprendre l’autisme des jeunes créateurs, souvent seuls face à leur ordinateur portable. Des musiciens et des acteurs, on dit qu’ils jouent, ils jouent de leurs instruments, ils jouent la comédie. Ce n’est le cas ni des peintres ni des écrivains. Les musiciens gardent à jamais leur âme d’enfant et, j’insiste lourdement, ils le pratiquent à plusieurs, dans le partage. C’est peut-être là que réside la notion de jeu. Mon hobby devint progressivement ma profession, mon violon d’Ingres devint dingue et moi un peu devin. J’ai toujours fait très attention de ne pas perdre le goût. Le goût du vin et des bonnes choses, le goût de rêver, celui de faire, vivre. Tandis qu’avec Un Drame Musical Instantané nous tentons de nous renouveler chaque soir en improvisant librement sur scène tout ce qui peut nous passer par la tête, des idées les plus saugrenues aux mélodies les plus lyriques, du théâtre musical naissant à l’art de rattraper le couac le plus horrible par une pirouette originale, nous commençons à préciser notre langage et à concevoir des albums, tous fondamentalement différents les uns des autres, conçus comme des objets finis, où chaque élément doit être réfléchi, jusqu’à la création de la pochette, textes et images.

En composant mes premiers travaux interactifs, je comprends que je viens d’allier ce qui me plaisait le plus dans ces deux précédentes activités : fabriquer des objets démocratiques (un disque, c’est financièrement plus accessible qu’une installation muséographique), fignolés aux petits oignons (toujours ce goût pour une présentation adaptée à l’œuvre elle-même) et pouvant se renouveler à chaque lecture ! Imaginez vous insérer un disque de votre artiste favori dans le lecteur et qu’il vous en propose une interprétation chaque fois différente. Le rêve !… Donner la vie aux machines. Pinocchio et Frankenstein ne sont pas loin.

En haut, photo d'une vitrine consacrée à mes travaux multimédia au Musée des Arts Décoratifs, Paris
La vidéo est une émission de 1999 sur France3 où je présentais les CD-Roms Carton (1997) et Machiavel (1998)

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