Luc Ferrari : Complete Works

Illustrations pleine page, grand format, qualité de la mise en pages, "Complete Works" est une adaptation anglophone superbe de "Musiques dans les spasmes" sur Luc Ferrari, le plus indépendant de tous les compositeurs français de son époque, héritier direct de Schaeffer, Varèse et Cage, qui introduisit le réel dans la fiction...

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Nous pourrions regretter que le pavé de 400 pages sur le compositeur Luc Ferrari ne paraisse qu'en anglais ! Dans les films j'aime que les protagonistes s'expriment dans leur langue maternelle, quitte à avoir recours aux sous-titres. Entendre des soldats romains parler autrement qu'en latin m'a toujours paru étrange. Et Ferrari ne mâche pas ses mots, joue avec et ne pratique pas celle qu'on dit de bois. En fait, Complete Works vient compléter les Écrits (1951-2005) parus en français aux Presses du réel il y a deux ans sous le titre Musiques dans les spasmes (voir article) et dirigés par Brunhild Ferrari et Jérôme Hansen. Ainsi les textes de l'ouvrage américain peuvent s'y lire dans leur langue originale. Outre une chronologie (non exhaustive) des œuvres, l'intérêt de celui qui vient de paraître chez Ecstatic Peace Library vient des illustrations pleine page, de son grand format et de la qualité de la mise en pages. Il est probable que Thurston Moore n'est pas étranger à l'affaire, car il cosigne cette édition américaine avec sa compagne Eva Prinz, la traductrice Catherine Marcangeli et Brunhild Ferrari. Ce n'est pas si étonnant de la part du guitariste de Sonic Youth, collectionneur toujours à l'affût de voix personnelles. Avec la reproduction de la préface de Jim O'Rourke, la postface de David Grubbs et le commentaire de John Zorn en quatrième de couverture, cet ouvrage offre une couverture planétaire, hélas post mortem, au plus indépendant de tous les compositeurs français de son époque (en tout cas celui dont je me sens le plus proche), expérimentateur tous terrains, passionné autant par la musique électronique que concrète, s'essayant de manière très personnelle et réussie au théâtre musical, à l'improvisation dirigée, à la promenade sonore, à diverses formes orchestrales ou radiophoniques... Il était l'héritier direct de Schaeffer, Varèse et Cage, en ce qu'il ne les imita jamais, mais en tira les leçons dont il avait besoin.

Bien que ne figurant pas dans cette publication, je suis fier d'avoir cosigné Comedia dell'Amore 224 en 1992, six minutes enregistrées avec lui (reportage et voix - Ferrari n'utilisait pas le terme "field recording") et mes deux camarades du Drame, Bernard Vitet (trompette, bugle, voix) et Francis Gorgé (guitare). J'y jouais du synthétiseur et en avais assuré le mixage. Nous lui avions demandé, comme à chacun des invités de notre Opération Blow Up, un dessin. Luc nous avait répondu avec une photocopie noir et blanc de L'Odalisque de François Boucher, femme à la pose ambiguë qu'il avait cosignée avec le peintre ! C'était son côté coquin, qui l'avait fait surnommer par Bernard, également pour son élégance, "le Gainsbourg de la musique contemporaine"... Je me souviens aussi que c'est grâce à lui que j'avais rencontré Élise Caron et Michel Musseau qui avaient interprété nombreuses de ses œuvres dans les années 80. Quant à Thurston Moore qui, avec Brunhild Ferrari, dédicacera Complete Works le 20 mai au Souffle Continu (c'est là que j'ai acheté les deux livres, réciproquement 22€... et 52€, aïe !), il épata tous les journalistes présents à l'Olympia quand en sortie de scène du concert de Sonic Youth il leur posa comme première question : "Est que Un Drame Musical Instantané, ça existe toujours ?" Hélas, depuis 2008, la réponse est négative, mais je suis heureusement bien vivant et continue à produire toujours plus de musique que d'articles !

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