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Billet de blog 28 oct. 2021

Bonjour Philippine !

Depuis que Jean-André Fieschi me l'a fait découvrir lorsque j'étais étudiant à l'Idhec (comme Rozier le fut également), je me suis repassé tant de fois Adieu Philippine que je le connais par cœur. Je me récite les dialogues, je les cite, en fredonne la musique, me remémore le faux plan séquence sur les boulevards et jamais ne m'en lasse...

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Dans ma famille, on y joue depuis tout petits. Si une amande contient deux graines, chacun en mange une et, le lendemain matin, le premier qui dit à l'autre "Bonjour Philippine !" reçoit un cadeau. Dans le premier long métrage de Jacques Rozier, les deux filles qui se disputent les faveurs d'un garçon le crient en même temps à leur réveil, ce qui n'aidera pas Michel à faire son choix.

Adieu Philippine - Jacques Rozier - Promenade © Zopilote


Comme je suis un admirateur inconditionnel de ce cinéaste longtemps maudit, j'ai joué avec moi-même en mangeant les deux graines et... J'ai perdu. J'avais annoncé il y a quelques mois la publication du coffret DVD de Jacques Rozier (ed. Potemkine), mais il n'est arrivé qu'hier matin [novembre 2008]. Ou bien j'ai gagné, parce que je vais pouvoir me gaver des quatre films enfin édités, accompagnés des courts Rentrée des classes et Blue Jeans, ainsi que d'entretiens avec Jean-François Stévenin, Jacques Villeret, Bernard Ménez... Si cela avait été une intégrale, auraient également figuré les courts-métrages Une épine dans le pied, Dans le vent, Le parti des choses, Roméos et Jupettes et quelques autres. Je possède heureusement Paparazzi (présent sur le DVD Zone 1 Criterion du Mépris de Jean-Luc Godard), son Cinéastes de notre temps sur Jean Vigo (coffret), la filiation est claire, et en VHS Comment devenir cinéaste sans se prendre la tête, Nono et Nénesse et Molina. C'est avec l'intégrale Jacques Demy la meilleure préfiguration des fêtes de fin d'année.

Jacques Rozier, Paparazzi (1963) © Cahiers du Cinéma


Depuis que Jean-André Fieschi me l'a fait découvrir lorsque j'étais étudiant à l'Idhec (comme Rozier le fut également), je me suis repassé tant de fois Adieu Philippine que je le connais par cœur. Je me récite les dialogues, je les cite, en fredonne la musique, me remémore le faux plan séquence sur les boulevards et jamais ne m'en lasse. Jubilatoire, le montage, la musique... Comme deux autres de mes films fétiches, Les parapluies de Cherbourg de Demy et Muriel de Resnais, c'est un des rares qui osa suggérer la guerre d'Algérie en toile de fond, sujet tabou dans le cinéma de l'époque. Nous sommes en 1960. Si Adieu Philippine est une comédie, comme tous les films de Rozier, il sait aussi être grave à nous coller la chair de poule. Rupture de rythme quand Dédé revient de 27 mois et demi en Algérie et qu'il dit qu'il n'a rien à raconter, ou que Michel se retourne vers Juliette et Liliane qui se marrent alors qu'il y part et que c'est sérieux... Le regard tendre sur les filles, les doutes de son héros, la drôlerie de Pachala interprété par le sublime Vittorio Caprioli, la valeur documentaire de ses fictions (le plateau d'une émission de variétés de Jean-Christophe Averty avec Maxim Saury, les studios de l'ORTF pendant Montserrat de Stellio Lorenzi, le Club Méditerranée...), l'inventivité des plans et de leur assemblage font de son premier long-métrage un chef d'œuvre de la nouvelle vague, son emblème. Lorsque Georges de Beauregard qui vient de produire A bout de souffle demande à Godard s'il connaît d'autres petits génies dans son genre, celui-ci lui indique illico Rozier qui sera à la limite de ruiner le producteur. Le cinéaste acquerra la douloureuse réputation de dépasser chaque fois le planning au montage et verra toutes ses œuvres devenir des supplices et des films-cultes. Entre le début du tournage et sa reprise des mois plus tard, les jeunes comédiens ont grandi, ce qui produit de drôles d'effets de décalage.

Du côté d'Orouët [Jacques Rozier, 1973] © Thiago


Je vais revoir avec joie Du côté d'Orouët qui a révélé Bernard Ménez (musique Daevid Allen Gong !), Les naufragés de l'île de la Tortue avec Villeret et Pierre Richard, et le sublimissime Maine Océan dont nous ressassons les dialogues depuis vingt ans, et "Chtonk le billet !". Menez, Luis Rego et le trop méconnu Yves Afonso sont les dignes héritiers de Michel Simon, Carette, Jouvet ou Le Vigan. Indémodables, les films de Rozier dessinent chaque fois une époque et ses mœurs, ils donnent une pêche d'enfer et du baume au cœur. Avec ce coffret magique, on espère que Rozier va enfin se défaire de sa réputation imbécile de cinéaste maudit (chaque fois que Adieu Philippine est sorti, ce fut le bide malgré les critiques dithyrambiques) et lui donner les moyens de terminer Fifi Martingale (présenté en 2001 dans une version inachevée) et Le perroquet bleu (à moitié tourné). Après avoir attendu si longtemps cette édition, j'en piétine à nouveau d'impatience.
Article du 29 novembre 2008

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